Affordance (Olivier Ertzscheid)

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Le blog d'un maître de conférences en sciences de l'information. ISSN 2260-1856
Mis à jour : il y a 3 jours 1 heure

Amazon(ia is on) fire. La tablette et la forêt.

dim, 09/01/2019 - 22:39

Amazon(ia is on) fire.

Quand le sage montre la forêt amazonienne qui brûle, l'idiot regarde les requêtes Google. Permettez que j'endosse le rôle de l'idiot, le temps d'un article. Les incendies qui ravagent la forêt Amazonienne sont apparus dans l'actualité en cette fin Août alors qu'ils dévorent le "poumon de la planète" depuis début Juillet. 

La forêt amazonienne brûle. Et avec elle, et les glaciers, et les océans, et la pollution globale et autant de boucles de rétroactions qui condamnent le monde que nous et nos parents avons connu et dans lequel nous avons grandi. 

Enième symptôme, énième manifestation, énième preuve accablante d'une forme d'irréversible que seule notre capacité innée de résilience, ou d'insouciance, ou de folie peut-être, nous permet de regarder sans autre accablement que celui né du couplage d'une habitude et d'un renoncement. Et d'un appétit finalement sordide.

Du point de vue de l'information telle que nous la percevons chacun depuis nos lorgnettes sociales, plusieurs faits semblent saillants.

D'abord le relativisme constant qui voit s'affronter les tenants du "tout cela n'a rien de nouveau et n'est donc pas particulièrement alarmant, même si cela reste grave" et ceux du "vous êtes dingues, on va tous mourir". Chacun documentant son point de vue à grands coups d'opinions présentées comme autant d'argumentations, et transformant à l'envi des corrélations en causalités et réciproquement.  Certes ces incendies n'ont rien de nouveau à une échelle de temps courte si l'on regarde en arrière (une génération). Ils n'en sont pas pour autant moins alarmants à une échelle de temps long si l'on se projette vers l'avant (2 ou 3 générations). Et à l'échelle de temps qui est celle de la géologie, de la planétologie ou de l'anthropocène, la question cesse d'intéresser et les médias et l'opinion et se trouve donc confinée à quelques cénacles scientifiques totalement absents du débat sociétal. 

L'autre fait saillant, corrélat du premier, est la concurrence des misères.  Des misères environnementalistes pour le coup. Concurrence qui a parfois valeur de rappel à la raison. Oui la forêt amazonienne brûle. Et la Bolivie à côté. Mais l'afrique subsaharienne brûle aussi. Et la Sibérie. Et c'est a minima aussi grave, préoccupant et dramatique. Sauf que la dénonciation d'un fait dramatique, y compris quand elle est sincère, a souvent pour effet d'atténuer la dramaturgie de l'autre ou d'accélérer le sentiment d'inexorable et d'impuissance. 

L'anecdotisation participe aussi du contre-récit de l'effondrement. Greta Thunberg en est la victime expiatoire car elle incarne ce que d'autres voudraient voir demeurer une pensée désincarnée bien plus facile à contrer ou à oublier ... ou  à incarner eux-mêmes en mieux pensent-ils. 

L'anecdotisation est enfin visible au travers des phénomènes classiques d'emballement qui la servent en retour. Ici ce fut donc "la" photo de la forêt en feu, très partagée y compris par Emmanuel Macron, et présentée comme actuelle alors qu'elle date de plus de 16 ans

On parle donc d'une photo qui n'a pas la bonne date, d'une adolescente qui, selon certains, n'aurait pas le bon âge ou pas les bons parents ou pas la bonne forme de précocité ou de lucidité ou de pathologie, on parle des gens qui parlent de tout cela, et la forêt, elle, continue simplement de brûler. La fumée est d'abord celle de la place laissée à ces discours-écran (de fumée) dans des médias "classiques" trop souvent en relai de la dynamique propre aux logiques sociales interpersonnelles de partage, d'indignation et de ritualisation de ladite indignation. Autre forme de boucle de rétroaction qui finit par donner à l'écume de ces commentaires la consistance d'une gangue discursive omniprésente et omnipotente sur l'opinion. 

Bref. Anecdotisation et relativisme. Les deux mamelles de la difficulté d'établir et de stabiliser une forme de véracité, c'est à dire de vérité partagée, consensuelle. Difficulté accrue d'une heuristique de la preuve. Au point même que chaque article dit de "Fact-Checking" peut-être lu de manière totalement différente selon ses propres croyances. Ainsi l'article de Libé Désintox : "L'ampleur des incendies en Amazonie est-elle vraiment historique ?" répond correctement à une question qui occupe effectivement l'espace médiatique des "commentaires" au même titre que le Greta Thunberg bashing, mais cette question n'est pas celle que l'on doit se poser si l'on veut comprendre pourquoi la situation est dramatique et quelles en sont les raisons.

Lorsque ces deux phénomènes, anecdotisation et relativisme, se conjuguent pour figer chaque croyance, chaque ressenti, chaque opinion, il devient alors urgent et nécessaire de disposer d'un étalon de jugement qui soit une forme publique de discours suffisamment informée et commune, c'est à dire visible, lisible et audible par chacun et dans des temporalités qui ne soient pas exclusivement calquées sur des logiques émotionnelles. Alors seulement il est possible de se confronter à des discours et à des idéologies, et à les affronter si on le juge nécessaire.  

Mais de tout cela je vous ai déjà parlé et ne vous ai rien appris si vous avez lu Hannah Arendt, notamment cet entretien de 1974 sur la question du totalitarisme, que je cite (très) souvent ici :

"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple vous pouvez faire ce qu'il vous plaît."

"Plus personne ne croit plus rien". Alors tout le monde signe des pétitions. 

La marque et la requête.

Mais c'est d'encore autre chose que je je veux vous parler aujourd'hui. Je veux vous parler d'un monde dans lequel une immensité de gens s'informent principalement et parfois exclusivement (pour certains faits, dans certaines périodes) par le biais de ce qu'ils voient au travers du prisme des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. D'un monde dans lequel cette partie là de l'information n'est plus qu'en concurrence légère avec la presse écrite, la radio et la télévision. D'un monde dans lequel la fabrique de l'opinion passe, tout au moins d'un point de vue chronologique, d'abord par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Et dans la capacité de fabriquer l'opinion, chacun sait que la chronologie des récits prime souvent sur celle des faits. 

Alors voilà. La forêt amazonienne brûle mais chaque fois que l'on tape "Amazon Fire" sur Google Actualités il est impossible de le savoir. Et si nous le savons déjà, il est presqu'impossible de s'informer. C'est impossible car la page de résultats correspondant à la requête "Amazon Fire" est presqu'entièrement occupée par des liens pour la tablette baptisée "Fire" de la firme baptisée "Amazon". Comme cet article de Quartz et celui de Numérama l'ont observé. 

Ceci n'est pas une forêt.

Alors bien sûr il suffirait d'utiliser les opérateurs de recherche avancée, le booléen "sauf" par exemple qui permet d'exclure un mot d'une recherche :

"Amazon Fire 'sauf' tablette" par exemple.

Qui l'utilisera ? Ou de descendre en 2ème ou 3ème page de résultats. Qui le fera ? Ou de considérer que toute recherche Google nécessite un effort, un coût cognitif important pour aller au-delà du simple mécanisme de réponse réflexe que produit le mode de calcul algorithmique. Mais qui le considèrera ? D'autant que ce sont désormais moins de la moitié des requêtes sur Google qui débouchent sur un clic. La réponse avant la question. Plus que jamais.  Google n'est plus une porte d'entrée mais un cul de sac.

En temps normal, et du fait de la régie publicitaire de Google, qu'une requête commerciale passe devant un fait d'actualité est déjà plus que problématique. Mais que cette requête commerciale continue de squatter les pages de résultats et d'obfusquer la réalité d'une actualité alors même que celle-ci est littéralement incandescente repose la même, la seule, l'unique question valable : un accès à l'information, quel qu'il soit, dès lors qu'il est entièrement soumis au modèle économique d'une régie publicitaire, peut-il prétendre à une quelconque forme d'objectivité ou à tout le moins de véracité (c'est à dire une forme de vérité partagée) ? Et la réponse tient en trois lettres. Non. Bien sûr que non. Non non non et non. 

La forêt mise à l'index.

Même si la logique n'a rien d'inédit et était tout au contraire parfaitement prévisible, c'est à ma connaissance la première fois qu'une marque passe devant une actualité planétaire dans un index - celui de Google (news) - lui aussi planétaire (les commentaires sont ouverts si vous trouvez d'autres exemples). La première fois que la démonstration est faite. Démonstration de quoi me direz-vous ? Que la marque importe davantage que les faits et que le monde. Que la publicité chasse l'actualité et avec elle une forme de vérité. Que ces moteurs n'assument plus rien de la mission qu'ils revendiquaient : eux qui prétendaient "organiser l'information à l'échelle de la planète" n'organisent aujourd'hui que les formes les plus triviales de consommation. Et preuve et démonstration, enfin et surtout, que les noms propres chassent les noms communs. "Ainsi des noms propres chassent-ils les noms communs". Cette dernière phrase est de Michel Serres dans ce très court et très remarquable texte : "La guerre du propre contre le commun."

"Dans des magasins géants, la grande distribution précipita le phénomène. En ces lieux, vous ne trouverez plus des mouchoirs, mais des Kleenex, de la sauce tomate, mais du Ketchup. Il peut même arriver que le nom du produit manque sur l’emballage, chose qui gêne parfois les courses, surtout lorsqu’on arrive pour la première fois en pays étranger dont on connaît les langues, non les concurrences commerciales. Les marques prennent toute la place de sorte que l’on ne sait plus ce que l’on achète. Ainsi des noms propres chassent-ils les noms communs." (...)

Et de poursuivre : 

"La marque, c’est le vol. Un vol dont l’acheteur est certes victime, mais il s’agit surtout, à mes yeux, d’un viol de la langue. À leur profit, les noms propres volent les noms communs, dont les termes parlent d’eux-mêmes : ceux-ci désignent le bien commun ; ceux-là se réfèrent à la propriété. Une marque pose donc la question du droit de propriété et la résout en s’appropriant une chose commune."

Un viol de la langue. Une appropriation indue d'une chose commune. Ce viol est aussi celui d'un droit à l'information. Une appropriation de la possibilité d'une acculturation et donc d'un droit à l'information.  

Google n'affiche que de la publicité pour la tablette de marque "Fire" commercialisée par la marque Amazon lorsque l'on cherche à s'informer sur les incendies qui ravagent la forêt amazonienne. "La forêt amazonienne est en feu et Google ne parle que de tablettes Amazon." A la lecture du titre de cet article de Numérama, une phrase s'est immédiatement imposée. Cette phrase c'est aussi le titre d'un article (scientifique) de Dirk Lewandowski. "Why we need an independant index of the web." Dont je vous ai si souvent parlé, ici ou .

Je vous le remets dans l'ordre. C'est important.

Pourquoi avons-nous besoin d'un index indépendant du web ? Parce que lorsque la forêt amazonienne est en feu Google ne parle que des tablettes Amazon. 

<Nota-Bene> D'autant que sur Youtube, vaisseau amiral de la flotte de Mountain View, la plupart des vidéos sur le changement climatique remettent en doute son existence (au changement climatique). </Nota-Bene>

Google n'a plus rien, absolument plus rien d'un moteur de recherche qui permette de transcrire la réalité du monde. La raison est connue et elle avait été détaillée dans un article scientifique célèbre, dès 1998, par deux jeunes ingénieurs. Qui venaient de fonder le moteur de recherche ... Google. Souvenez-vous

"A l'heure actuelle, le business model prédominant pour les moteurs de recherche est celui de la publicité. L'objectif de ce modèle publicitaire ne correspond pas toujours à la capacité de fournir des résultats de recherche de qualité pour les utilisateurs. (...) les moteurs de recherche reposant sur un modèle économique de régie publicitaire sont biaisés de manière inhérente et très loin des besoins des utilisateurs. (...) En général et du point de vue de l'utilisateur, le meilleur moteur de recherche est celui qui nécessite le moins de publicité possible pour lui permettre de trouver ce dont il a besoin. Ce qui, bien sûr, condamne le modèle de régie publicitaire de la plupart des moteurs de recherche actuels. De toute façon, il y aura toujours d'énormes quantités d'argent investies par des publicitaires soucieux d'orienter le consommateur vers leurs produits ou de créer chez lui un besoin de "nouveauté". Mais nous croyons que le modèle publicitaire cause un nombre tellement important d'incitations biaisées qu'il est crucial de disposer d'un moteur de recherche compétitif qui soit transparent et transcrive la réalité du monde."

Nous n'en sommes plus au temps des aveux mais à celui du verdict, de la sentence. Une sentence. Cette phrase en anglais. "Sentence". We need an independant index of the web. Nous avons besoin d'un index indépendant du web. Le web a besoin d'un index in-dé-pen-dant.  

Il ne sauvera aucune forêt d'aucun incendie. Mais il permettra d'éclairer autre chose. Et de créer d'autres liens et d'autres des clics. Le début de l'intelligence. Créer des liens. Qui soient autre chose que publicitaires. Etre collectivement et individuellement capables de se dé-marquer. Voilà l'enjeu.

La guerre du propre contre le commun ne fait que commencer. Elle touchera évidemment aux forêts et aux ressources naturelles mais également à la santé et à l'ensemble des autres "secteurs" qui permettent aux sociétés humaines de faire autre chose que de la concurrence libre et non-faussée. Face à l'imbécilité crasse, court-termiste et suicidaire de pouvoirs qui n'ont plus rien de publics et qui, par exemple, annoncent "réfléchir" au démantèlement l'ONF pour la privatiser, nous aurons plus d'un paradoxe à résoudre, comme celui de savoir s'il faut, ou non, avoir recours à la propriété privée pour sanctuariser dans l'urgence un certain nombre de biens communs

Sinon, pour paraphraser Michel Serres, nous ne serons rien d'autre que les fils, en droite ligne, de ces putains alexandrines

Apostille.

J'ai dû lire une cinquantaine de papiers, d'articles et d'enquêtes pendant la rédaction de cet article. Je vous en conseille tout particulièrement un, celui de Carlos Moreno, qui a le mérite d'être (relativement) court, et parfaitement sourcé et informé à la fois sur les origines et les conséquences (à tous les niveaux) de ces incendies d'Amazonie (et d'ailleurs).

Et vraiment, j'insiste, ne manquez sous aucun prétexte l'article de Lionel Maurel aka Calimaq sur les communs sylvestres.

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Les sociétés numériques. Programme B

lun, 08/26/2019 - 11:33

Le temps long pour parler d'un sujet dans les médias est une rareté. Il est donc précieux. J'ai eu la chance de passer une heure cet été en compagnie de Thomas Rozec pour l'émission Programme B, de Binge Audio, pour évoquer l'avenir (ou en tout cas l'état actuel) de nos sociétés numériques. 

Tout cela est podcastable, écoutable, discutable en ligne

Et si vous n'êtes pas encore à l'écoute, foncez découvrir Binge Audio et sa grille de podcasts. Probablement le plus dense, le plus malin et le plus rafraîchissant de ce qui soit arrivé aux médias ces dix dernières années. 

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Pour Steve, pour Malik, et pour tous les enfants de la république, à commencer par les trois miens.

jeu, 08/01/2019 - 13:28

J'ai 47 ans et le corps d'un jeune homme de 24 ans, Steve Maia Caniço a été retrouvé dans la Loire, un mois après sa disparition tragique, le soir de la fête de la musique, à Nantes. Probablement suite à une charge policière. Alors qu'il dansait. A 4h du matin. 

J'avais 14 ans en 1986. J'étais en classe de seconde, je participais à mes premières manifestations contre la loi Devaquet. Et je me souviens de la mort d'un autre jeune homme de 22 ans, Malik Oussekine. Mort sous les coups de policiers à moto, que l'on appelait des "voltigeurs".

Le "Gabber" et "Hardstyle" sont deux sous-genres de musique électronique et du mouvement techno. Steve Maia Caniço adorait cette musique. C'est celle qu'il était venu écouter avec des amis le soir où il est mort. La France était en plein dans un mouvement de contestation sociale, celui des Gilets Jaunes, qui avait vu une recrudescence inédite des violences policières. Mais Steve est mort parce qu'il écoutait de la musique. Et il n'y a ni de mauvais endroit, ni de mauvais moment pour écouter de la musique.

Le Jazz est un genre musical qui comporte lui aussi de nombreux sous-genres. Malik Oussekine adorait le Jazz. Le soir de son assassinat par deux voltigeurs de la police il sortait justement d'un club de Jazz où il avait ses habitudes. La France était en plein dans un mouvement de contestation des lois Devaquet. Mais Malik est mort parce qu'il écoutait de la musique. Et il n'y a ni de mauvais endroit, ni de mauvais moment, pour écouter de la musique. Mais peut-être avait-il, il est vrai, pour ses bourreaux, aussi la mauvaise couleur de peau.   

Trente-trois ans séparent les morts de Malik et de Steve. C'est à dire une génération. Ce sont les enfants que nous étions en 1986 lors de la mort de Malik qui vivent aujourd'hui en tant que parents la mort de Steve. J'étais enfant quand j'entendais le ministre délégué à la sécurité, Robert Pandraud, affirmer que la police avait simplement "fait son devoir". Je suis parent lorsque j'entends le premier Ministre paravent d'un Castaner taiseux au regard d'enfant pris en faute oser renvoyer à mots à peine couverts la responsabilité de la mort de Steve sur la mairie de Nantes et "les organisateurs privés". Alors même que depuis un mois ce gouvernement n'aura jamais eu publiquement un mot de compassion sincère pour sa famille et ses proches. Quelle putain de bande de crevures.  

J'ai trois enfants. Le benjamin a encore quelques années devant lui avant d'aller danser en bord de Loire à la nuit tombée. Et lorsqu'il va manifester, c'est encore avec ses parents. 

L'aîné arrive à l'âge où il aurait pu danser avec d'autres en bord de Loire ce soir de la fête de la musique à Nantes. L'âge où seule compte la possibilité de l'ivresse, qui est d'abord l'ivresse des autres, du rapport aux autres, de ce que l'on partage avec eux, des amitiés que l'on scelle et des amours confuses. L'âge où l'on apprend, à petits pas, juste à devenir soi.  

Le cadet vient à peine de dépasser l'âge que j'avais lors de la mort de Malik Oussekine. L'âge où l'on participe à ses premières manifestations, avec plus ou moins de convictions et de copains. L'âge où l'on apprend qu'il est d'autres autorités que celle de la famille et qu'à ces autorités là, aussi, il est possible de désobéir. Qu'il est d'autres espaces de transgression, de combats et de révoltes, que celui de sa chambre ou du repas du dimanche en famille.

On ne connaît jamais vraiment, je crois, l'inquiétude de ses propres parents lorsqu'ils nous savent en soirée ou partis manifester. On ne s'en préoccupe pas et cela est dans l'ordre des choses. Il faut être devenu parent pour se demander ce que craignaient les nôtres quand nous sortions. Que craignaient-ils vraiment qu'il puisse nous arriver pendant ces manifestations, pendant ces fêtes ? Celles qu'ils savaient et toutes celles, aussi, qu'ils ignoraient ? Mes parents devaient être inquiets. Mais ils devaient l'être "raisonnablement". Parce qu'il y a toujours une forme d'inquiétude, un sentiment d'intranquille pour celles et ceux que l'on aime. Et que ce qui nous sauve de cette inquiétude, de cet intranquille, c'est simplement la confiance. La confiance que nous accordons à nos enfants quand ils sortent manifester ou quand ils partent danser. Et puis une autre confiance aussi. Tout aussi vitale et tout aussi fragile. La confiance que nous avons dans l'État pour les garder de tout inattendu, et pour garantir que toute la vérité sera faite si cet inattendu devait devenir un inéluctable et un irréversible. C'est cette seconde confiance que nous perdons, une nouvelle fois, avec la mort de Steve. Rien n'est possible sans l'équilibre entre ces deux formes de confiances. Quand elles marchent ensemble elles forment des citoyens, mais quand l'une se renforce jusqu'à l'hystérisation ou quand l'autre s'effondre jusqu'à la haine, alors c'est la société tout entière qui vascille. 

Nos enfants grandissent aujourd'hui avec les images d'une police républicaine qui éborgne et qui mutile. Nos enfants grandissent aujourd'hui avec les images d'une police républicaine qui charge leurs ami(e)s qui dansent en bord de Loire un soir de fête de la musique. Une charge que toute monde sait disproportionnée et folle. Nos enfants grandissent aujourd'hui avec un ministre de l'intérieur qui décore et médaille les officiers directement impliqués dans les opérations les plus violentes et qui n'ont rien à voir avec un quelconque maintien de l'ordre républicain mais ne visent à entretenir un maintien de la crainte de la police dont chacun sait qu'elle deviendra de la haine. Les médailles de la honte. Quelle putain de bande de crevures.  

Je me souviens, je me souviens très bien du sentiment de vertige et de la colère tout aussi immense qu'inutile que j'avais ressentie en apprenant les circonstances de la mort de Malik Oussekine quand j'avais 14 ans. C'est une partie de cette colère qui a construit l'adulte que je suis aujourd'hui. J'ai retrouvé cette colère intacte, trente-trois ans plus tard. Elle écoutait de la musique. Elle faisait la fête. Elle dansait en bord de Loire. Ce n'était pas encore une colère mais simplement une pulsion de vie jusqu'à ce qu'un ordre imbécile, irresponsable et haineux n'en décide autrement. 

Le maintien de l'ordre est avant tout une affaire de discernement. C'est à dire une capacité de voir. Quatorze jeunes sont tombés dans la Loire parce que des gaz lacrymogènes avaient achevé de les empêcher de voir. Un quinzième ne savait pas nager. Il s'appelait Steve Maia Caniço.

Pour Steve, pour Malik, pour tous les enfants de la république, à commencer par les trois miens, j'espère que nous comprendrons que l'ordre républicain ne vaut rien sans une jeunesse qui danse. Avec cette insouciance que seule permet la confiance. La confiance en soi et la confiance en l'état. C'est cela, la seule "doctrine" de l'ordre républicain qui vaille. Permettre à nos enfant d'aller danser ou d'aller manifester. Avec insouciance. Et avec confiance.

Pour Steve, pour Malik, et pour tous les enfants de la république, à commencer par les trois miens, cette confiance est un droit qu'il nous faut retrouver. Et protéger. De toute urgence.


 

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Plaisir d'offrir, joie de détruire. La trottinette et la vitre cassée.

mer, 07/10/2019 - 19:44

Titre alternatif de cet article :

Les trottinettes et la nouvelle économie de la locomotion.

Je vis à la campagne. Et je travaille dans une (petite) ville de province. Autant vous dire que la question des trottinettes dans les grands centres urbains m'est aussi familière que celle de l'équité devant l'impôt pour le couple Balkany. 

L'idée de modes de transports alternatifs, légers, urbains, non-polluants, à moindre coût, partagés et recyclables à l'échelle de la collectivité est une idée contre laquelle il semble difficile d'être contre. Pourtant depuis pas mal de temps déjà s'accumulent dans ma liste de lectures différents articles et déclarations autour des déprédations dont sont victimes ces différents équipements de mobilité partagée (des trottinettes aux scooters, mais quand même surtout les trottinettes). Et je vous avoue que cela me fascine. Ben oui.

D'où peut venir cette envie de casser de la trottinette ? De la rendre inopérante ? De le faire à une échelle qui semble telle qu'elle peut venir remettre en cause la pérennité même du service ? 

Usages déprédatifs.

La question des usages déprédatifs d'un bien ou d'un service censé contribuer à des formes de facilitations collectives n'a rien d'inédit (voir par exemple les actes de "vandalisme" sur Wikipédia) mais elle est le plus souvent cantonnée au régime de l'anecdote ou à celui de l'exception. Dans le cas des trottinettes low-cost, ces usages semblent occuper une part à la fois significative et croissante qui peut atteindre jusqu'à 60% d'un parc comme ce fut le cas aux Etats-Unis pour la société Bird. Déprédation qui s'articule également avec un unanimisme (de circonstance ?) concernant l'image toxique de ce service dans l'opinion et dans le discours politique qui fut pourtant le principal vecteur de l'implantation de ce genre de services au motif de l'ensemble des arguments que l'on lui reproche aujourd'hui : 

Sans parler, de manière plus légère, de l'épineux problème instagrammatique du photo-bombing de trottinettes :-)

<Nota-Bene> Concernant lesdits "juicers" (voir aussi le sujet de France Info), l'économie des petits boulots et des micro-services (gig economy) n'est que la version post-moderne de la fable de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf dans laquelle la première aurait accepté par contrat d'exploser à la fin. </Nota-Bene>

Du coup forcément quand l'une de ces sociétés de trottinettes tente une pseudo-campagne de "responsabilisation" - comprenez "culpabilisation" - des usagers, ben ça ne passe pas :

Les trottinettes n'ont pas, loin s'en faut, le monopole du sabotage. Pour ne citer que quelques-uns des exemples récents : à Paris on coupe les câbles de frein de scooters électriques de la marque "COUP". Selon la firme seulement 23 scooters sur une flotte de 2000 auraient été ainsi dégradés entraînant la désactivation de l'ensemble de la flotte pendant 3 ou 4 jours.  

Dans un autre genre, les voitures autonomes d'Uber sont également victimes de comportements hostiles des piétons et des autres automobilistes.

Si l'on commence à cerner un peu qui sont les utilisateurs des trottinettes (spoiler : plutôt des hommes, plutôt des urbains, plutôt des riches), on ne sait presque rien en revanche des briseurs de trottinettes ? Qui sont ces nouveaux agents viraux qui propagent la maladie de Lime ? S'agit-il de nouveaux luddites ? Et surtout ... pourquoi tant de haine ?

Trottinettes et punks à chiens.

Imaginez, il y a à peine 10 ou 15 ans de cela, que l'on vous ait dit que le prochain candidat à la mairie de Paris ferait notamment campagne pour défendre "une vision ouverte et responsable pour l'avenir des trottinettes et des vélos en libre service". Vous auriez probablement éclaté de rire ou imaginé qu'il s'agissait là d'un pitch du prochain sketch des Monthy Python. Mais non. Mounir Mahjoubi fut ce candidat (avant de se rallier à Cédric Villani). Le même Mounir Mahjoubi qui à l'occasion des manifestations du 1er Mai invitait à ne pas utiliser les trottinettes comme des armes, et qui lançait son appel du 18 Juin à lui, sauf que c'était un premier Juin et pour aller à la rencontre des utilisateurs de trottinettes.  Mais hors la monomanie trottinettesque limite pathologique de l'ex-candidat, la question de la régulation de ces nouveaux modes de transports urbains est devenue un enjeu réel pour le politique. On voit même apparaître les premiers lobbys de la trottinette telle la "Fédération des professionnels de la micro-mobilité".

Car la trottinette électrique low-cost en milieu urbain c'est un peu comme un lien torrent sur le site d'Hadopi : c'est le bololo. Ces trottinettes sont précisément et en l'état non-régulables car elles se positionnent pour l'instant comme autant de "bugs" du grand programme des mobilités urbaines : l'essentiel de leurs usages sont aussi imprévisibles que détournés. On les vole, on y monte dessus à plusieurs, on les utilise sur des espaces qui leurs sont normalement interdits. Du coup les gens les évitent et les pointent du doigt, stigmatisant ici les comportements de tel ou tel utilisateur, maurigénant là les entreprises privées qui autorisent une telle anarchie et accablant les politiques incapables d'y remettre un peu d'ordre. Non vraiment je vous jure, et c'est d'ailleurs bien là leur seul côté sympathique, les trottinettes électriques c'est un peu les punks à chien du 21ème siècle. 

La théorie de la vitre cassée et nouvelle économie de la locomotion.

La littérature sur la question de la délinquance juvénile est foisonnante et elle isole notamment les actes de vandalisme comme suit (je souligne) :

"Les actes de vandalisme s’accroissent [Kube E. et Schuster L., 1985] ; des jeunes détruisent des objets ou des équipements de caractère collectif (moyens de transport, machines à sous, cabines téléphoniques, panneaux de signalisation, saccage de salles publiques) ou des objets facilement destructibles. Ces activités vandales commencent généralement à l’occasion de compétition ludique interindividuelle mais elles peuvent s’orienter vers un vandalisme tactique (en raison des réactions suscitées) et devenir malveillantes, vindicatives ou idéologiques. La déprédation est parfois associée au dépit de ne pouvoir réaliser un vol envisagé. Ces conduites mettent souvent en cause les attributs symboliques, fonctionnels ou technologiques des objets et des équipements collectifs par une altération de leur apparence, un détournement de leur usage, un empêchement d’emploi par leur propriétaire."

Si les déprédations dont sont victimes les trottinettes ne sont pas l'exclusivité de la jeunesse (rien ne permet en tout cas de le documenter, bien au contraire) en revanche "la remise en cause des attributs symboliques, fonctionnels ou technologiques des objets et des équipements collectifs" semble pouvoir fonctionner comme un trait commun inter-générationnel, au point de devenir une forme de mème (mème notamment documenté par le compte Instagram Birdgraveyard).

D'autant que les "jeunes" font preuve d'une aisance toute particulière dans des formes assez inédites de détournement comme est venu magnifiquement le démontrer l'histoire récente de ces bandes de collégiens collectant sur des forums IRC des numéros de carte bleues volées en Floride pour s'en servir pour payer l'utilisation de trottinettes électriques. Histoire qui relève à la fois du Kamoulox et de la caractérisation presque parfaite de cette nouvelle économie de la locomotion dans laquelle tout est certes possible mais où tout est essentiellement improbable.

Mais revenons à nos déprédations. L'explication des phénomènes de casse ou de déprédations diverses dont sont victimes ces innocentes trottinettes et autres vélos ou scooters se trouve probablement du côté de la théorie dite de la vitre cassée (Broken Windows) développée par J.Q. Wilson et G. Kelling aux Etats-Unis dans les années 1980 (et que j'ai découverte grâce à l'article de Sébastien Roché : "La théorie de la 'vitre cassée' en France : incivilités et désordre public").



Je réécris : "dans le cas où une vitre brisée n'est pas remplacée, toutes les autres vitres connaîtront bientôt le même sort. Dès que se multiplient des signes d'abandon, le vandalisme se manifeste, suivi de comportements de vols et d'agressions."

Après être revenu sur la définition - toujours complexe - de ce qui caractérise une "incivilité" au regard de la limite avec ce que l'on qualifie de "délit", l'article de Sébastien Roché propose le diagramme suivant : 

Et d'expliquer : 




 Là encore je recopie (et souligne) le passage qui m'intéresse :

"Avec 'l'ordre public' c'est un 'monde commun' qui est pratiquement livré aux regards de tous ceux qui sont amenés à le vitre ou le traverser et se voit questionné. Il s'y joue l'image d'une collectivité interpersonnelle minimum. Les incivilités rendent présente l'idée d'un espace public partageable qui disparaît à l'horizon. L'altération des apparences normales provoque sans doute une augmentation de l'incertitude de la vie sociale, tout au moins dans le déroulement des interactions quotidiennes. (...) Si le meurtre fait douter de l'idée d'humanité, si le vol compromet la réciprocité donc l'échange social, disons que les incivilités font simplement soupçonner que l'idée de collectivité dans un lieu donné s'est affaissée."

Choisir entre communs et commodités.

Le très court historique dont nous disposons pour étudier la dégradation de ces services, peut laisser supposer qu'un effet de lissage va se produire pour ramener ces déprédations à une marginalité acceptable, "nettoyant" également le marché et permettant quelques entreprises leader de faire le dos rond si elles disposent d'une trésorerie suffisante pour se le permettre. Mais on peut également profiter du constat des déprédations actuelles pour interroger notre propre rapport au communs et aux commodités. 

La plupart des services et applications de l'économie numérique (payants ou gratuits - financés par la pub) se fondent sur une logique de "commodité" qui vise à multiplier les accès (auxdits services) en ciblant des effets de massification comme autant de garanties d'un rachat (pas un plus gros service) ou d'une rente (en empêchant d'autres services équivalents de se développer). Des "commodités" qui ne sont d'ailleurs souvent que le prétexte d'un modèle économique dont le coeur est la régie publicitaire ("Search is a commodity. Ad serving is the business").

En tant que "systèmes", c'est à dire conjonction de matérialités et d'intentionnalités, ces services et applications ne sont pas à la recherche d'un effet d'équilibre (homéostasie ou résilience) mais tout au contraire d'une méta-stabilité, comme la course d'un corps tentant d'accélérer sa vitesse jusqu'à l'effondrement et profitant de l'inertie de sa chute un temps repoussée pour l'emporter sur la concurrence. 


Plutôt que comme des commodités, si nous parvenions à organiser les néo-mobilités urbaines comme autant de communs, c'est à dire de ressources non simplement partagées dans l'usage au risque de leur multiplication superfétatoire mais gérées et maintenues collectivement, alors il (me) semble que nous aurions fait un pas de géant pour limiter les symptômes de vitres brisées et permettre de redessiner "l'idée d'un espace public partageable" en luttant contre "l'affaissement de l'idée même de collectivité". Et que "la visibilité sociale de ces désordres" pourrait être l'opportunité d'en penser la fonction plutôt que d'en stigmatiser le résultat. 

Trottinettes et rivalités.

Il existe en économie une distinction fondamentale entre ce que l'on nomme les biens rivaux et non-rivaux. Et cette distinction est incontournable dès lors que l'on réfléchit au numérique. Comme rappelé dans Wikipédia : "La rivalité est une propriété d'un bien dont la consommation par un agent diminue la quantité de bien disponible pour les autres agents." Une baguette de pain est un bien rival. Plus je la partage avec d'autres et moins il m'en reste. Alors qu'une "connaissance" ou par exemple un morceau de musique en mp3 est un bien non-rival. Je peux le partager à l'infini sans en être privé moi-même. Dans les deux cas, on peut avoir à faire à des "passagers clandestins" qui profitent d'un bien sans jamais eux-mêmes acquitter leur juste part ou sans payer un droit d'usage lorsqu'il existe. 

Quel est le rapport avec nos trottinettes ? J'y viens :-)

Les trottinettes entretiennent un paradoxe entre bien rival et non-rival : biens "rivaux" car elles ne sont pas en nombre illimité et que le temps d'utilisation de l'une empiète sur le temps de partage de l'autre, mais d'une certaine manière également biens "non-rivaux" car le temps de partage de l'une n'empêche pas "suffisamment" le temps d'utilisation de l'autre.

Un certain nombre de personnes hésiteront moins à dégrader ou à sur-utiliser un bien non-rival plutôt qu'un bien rival car l'irréversibilité perçue de la dégradation ou de la sur-utilisation n'est pas la même. A l'échelle de la Gig Economie et de la perte de valeur qu'elle occasionne tant sur les biens que sur les services et hélas sur les êtres, les biens, y compris matériels, qui sont partagés à une échelle collective sans avoir pris le temps de penser et de structurer les communautés et les espaces nécessaires à l'appropriation de ce partage, ces biens voient leur valeur symbolique s'effondrer en raison, notamment, d'un phénomène que j'avais nommé "l'acopie" vue comme :

"(...) la mystification visant à abolir, au travers d'un transfert des opérations de stockage et d'hébergement liées à la dématérialisation d'un bien, la possibilité de la jouissance dudit bien et ce dans son caractère transmissible, en en abolissant toute possibilité d'utilisation ou de réutilisation réellement privative.

S'il est bien sûr difficile de parler de "dématérialisation" dans le cas de trottinettes, la démultiplication de ces dernières et la logique low-cost du service vient en effet abolir l'idée d'une utilisation réellement privative et renforce la tentation d'une forme de "piratage" dans l'usage pouvant se traduire par la dégradation de la matérialité de l'objet.

A terme et pour la plupart des usagers comme des observateurs extérieurs, on ne distingue plus leur valeur réelle dans l'usage qu'elles sont supposées permettre (se déplacer plus facilement, moins coûteusement et de manière moins polluante) et on se concentre donc uniquement sur l'effondrement de la valeur symbolique que représentent ces objets low-cost dont la multiplication signe l'hypocrisie depuis leurs moyens de production jusqu'à leur logique de déploiement. 

L'actuelle gabegie des trottinettes de la nouvelle économie de la locomotion nous rappelle que les questions de mobilité urbaine, comme tant d'autres, foirent et génèrent systématiquement de la disqualification salariale, matérielle et symbolique à chaque fois qu'elles ne sont mises en place qu'à l'aune des effets d'aubaine des règles du marché et sans jamais vouloir prendre en compte la nécessité d'une réflexion collective sur les logiques d'appropriation permises par ces nouvelles mobilités.

Bonus Track. Quand on partait de bon matin
Quand on partait en centre urbain
A trottinette   Nous étions quelques cadres sup
Y avait aussi des jeunes dupes, 
Y avait Francis et Sébastien 
Et puis Paulette   On était tous amoureux d'elle
On se sentait pousser des ailes
A trottinette   Sur les petits trottoirs étroits Les piétons vivaient un enfer
Pour ne pas se prendre plein fer
Nos trottinettes   Faut dire qu'elle y mettait du coeur
C'était la fille d'un startuppeur
A trottinette   Et depuis qu'elle avait huit ans
Elle avait fait en le suivant
Tous les chemins environnants
A trottinette   Quand on approchait du boulot
On déposait devant l'métro
Nos trottinettes   Puis on pensait qu'un pauv' Juicer 
En Free-Floating dans le quart d'heur'
Allait les r'mettre à d'aut' users, 
Nos trottinettes   Quand submergés par ces objets, 
Mal produits mal distribués, 
Nos trottinettes   On voulait tout' les fair' tomber 
Le coeur un peu vague pourtant
De n'être pas seul un instant
Le seul à l'faire   Prendre furtiv'ment la poignée La balancer sur la chaussée
La trottinette   On se disait c'est pas bien grave
Y'en a trop et puis ça soulage Et on retournait au turbin
A trottinette   (Version originale par ici)
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Le numérique au risque du nu.

mer, 07/03/2019 - 17:35

C'est probablement la question du nu, de la nudité comme du dénuement, qui permet de comprendre et d'englober au mieux ce que le numérique fait à nos vies et à nos modes de sociabilités. A nos totems et à nos tabous. 

Ce nu de l'origine du monde, celle de Courbet, qui de manière récurrente semble être la limite absurde d'algorithmes dits d'apprentissage et qui n'apprennent pas, et d'une intelligence artificielle qui artificialise sans comprendre. Les courbes de la courbure de Courbet qui à l'instar d'une autre plus physique, affolent et l'espace et le temps du partage dans l'enceinte des réseaux que l'on dit sociaux.

Ce nu du dévoilement et de la découverte qui fut aussi longtemps le contrepoint d'autres expositions, pornographiques cette fois, et rassemblant aujourd'hui  plus du tiers de l'ensemble du trafic internet à l'échelle de la planète. 

Et puis il y a le dernier nu. Le nu fantasmé, projectif, reconstruit, fait de données qui sont la chair d'un monde à bout de clavier, à portée de bits, le nu-mérisé. 

Les lunettes qui déshabillent.

Le fantasme de ces lunettes est très ancien. Et il ne s'agit pas de prétendre en dresser l'archéologie complète - d'autres l'ont essayé - mais à peine le commencement d'une esquisse. La lunette demeure le plus ancien appareillage extra-corporel permettant d'augmenter les corps diminués. D'abord loupe puis binoculaire, en pince-nez, en monocle, "à tempe" ou "à oreilles", du lorgnon au radium aux Google Glasses, la lunette a traversé presque tous les âges. Et elle s'inscrit également bien sûr dans toute la littérature de science-fiction. Science de ce qu'elle permet, et fiction de celui ou celle qui regarde et de ce qu'ils voient vraiment. Et la lunette dans la science-fiction est, bien sûr, l'annonciatrice de toutes les révolutions actuelles de réalités que l'on dit virtuelles ou augmentées

Parce qu'elles sont l'appareillage externalisé d'une capacité de voir sublimée, et parce que cette sublimation accueille la pulsion scopique consubstantielle de nos sociétés et de nos êtres, les lunettes permettent, littéralement, de tout voir. A commencer bien sûr par l'invisible. Bibi Fricotin nous en est témoin. 


Des lunettes et du nu ne pouvaient rapidement sortir que les lunettes qui déshabillent mais qui ont la pudeur la pruderie ou la courtoisie de ne pas le faire entièrement : elles ôtent le tissu des robes mais pas celui des sous-vêtements. Les lunettes qui déshabillent sont dans les journaux télévisés de 1989, elles sont dans les publicités qui ont renoncé à toute forme de bon goût, elles sont un peu partout dans un imaginé collectif.

Il y a peu de temps, cet imaginé collectif se réveilla doté d'une vigueur soudaine sous l'impulsion de la révolution - finalement avortée - des Google Glasses qui cristallisèrent non pas le fantasme de la pulsion sexuelle mais celui, plus répulsif, de la pulsion de surveillance et se heurtèrent à une opinion et à un marché qui n'étaient pas encore "mûrs" et que l'on s'attacha donc ... à faire mûrir aussi vite que possible.

Et le fantasme des lunettes de capacitation acheva sa mue dans les casques de réalité virtuelle (dont l'Oculus racheté par Facebook), là encore en primeur récupérés par plein de sites pornographiques. Des casques plus que des lunettes, ou en tout cas des lunettes à la vision aveugle, et qui peuvent bien avoir la capacité de déshabiller à volonté ou de montrer l'in-montrable à celui qui les porte, puisque celui qui est appareillé apparaît d'abord aux autres comme une sorte d'aveugle, de non-voyant avant que d'être un voyeur et un sur-voyant/veillant. 

 

L'application qui déshabille.

Et puis à la fin du mois de Juin 2019, dans la lignée de ce que l'on appelle les Deep Fake, on vit apparaître une application permettant à partir de n'importe quelle photo, de produire son extrapolation entièrement dénudée. Ce n'étaient pas les lunettes mais l'application qui désormais, déshabillait. Et cela cette fois paraissait vrai. Deep Nude. Tel est le nom de cette application.  Qui s'appuie sur une technologie d'intelligence artificielle et des algorithmes "d'apprentissage" tels que ceux décrits ici.

Grâce à ces logiques d'inférence et de "reconstruction", une image de nuit peut devenir une image de jour, un panorama pluvieux se transformer en panorama ensoleillé, et n'importe quelle image de n'importe quel corps habillé peut devenir un image du même corps entièrement nu.  


L'application est commercialisée à 50 dollars, mais pour la version premium à 99 dollars, on vous offre même la possibilité d'enlever le gros "Fake" pour vous éviter de le détourer vous-mêmes. 

Succès garanti. Etrangement les exemples "préchargés" ne sont que des corps de femmes. Et puis quelques jours à peine après le lancement, les créateurs de Deep Nude annoncent ... qu'ils retirent et ferment leur application, s'apercevant - mais un peu tard - des usages crapoteux et crapuleux qui pourraient en être faits : 

"Nous avons grandement sous-estimé la demande. Malgré des mesures de sécurité qui ont été adoptées (chaque image était estampillée « Fake » ), si 500 000 personnes l’utilisent, la probabilité que des gens l’utilisent mal est trop grande. Nous ne voulons pas faire de l’argent de cette façon. (...) Le monde n’est pas encore prêt pour DeepNude."

Le porno sans graphie.

Après avoir découvert la brève histoire de l'application qui déshabille "pour de vrai", m'est immédiatement revenue en mémoire la croisade de Jean-François Copé contre un album jeunesse qui déshabillait maîtresses, policiers, banquiers et ainsi de suite. A l'occasion de cette ancienne polémique j'écrivais ceci

"Dans un livre qui s'appelle "A poil", on ne ment pas. On ne dissimule rien. On voit que les maîtresses ont des seins, que les PDG ont un zizi, que les banquiers ont des poils. On lève un voile sur le vrai. On oublie "l'apparence". On apprend à faire avec. A questionner. A mettre des mots sur des poils, des gros ventres, des petits zizis, des seins plus ou moins fermes, plus ou moins gros. Les mêmes poils, seins, zizis que l'on ne verra jamais sur Facebook. Alors, doucement, on trouve sa place. On la construit. Avant la grande migration numérique où ne comptera essentiellement que notre profil "apparent". Que notre capacité à farder le vrai. Jusqu'au jour où l'on se retrouvera ... à poil."


 

Il y a dans les "deep nudes", par-delà leur seule dimension voyeuriste, une sorte de pornographie amputée et comme paradoxalement plus puissante, plus étrange. Du porno sans graphie.  D'où vient probablement le trouble - autre qu'érectile - qu'ils déclenchent. Une porno-codie. Car même si bien sûr le code est une écriture, il est - avec la peinture et la musique dans une autre mesure - la seule écriture où la fabrique incarnée du signifié se donne à voir avant la lecture et le déchiffrage obligé du signifiant

On dit souvent, de plus en plus souvent, que le numérique interroge notre rapport au corps. Et l'on a bien sûr raison. J'ai moi-même écrit que le numérique faisait du corps un objet technique détachable. Mais fondamentalement ce que le "nu-mérique" interroge, c'est moins notre propre corps que son impossible inscription dans un espace public assimilable et circonscrit de manière stable, un espace public qui ne soit pas assimilable à des appropriations privées.

Ce qui fonde la dimension si prégnante de la question du "nu" dans le numérique c'est l'impossible coexistence des représentations publiques de corps privés, avec des représentations privées de corps supposément publics (qu'ils soient ceux de célébrités ou de tableaux et de photographies, de Kim Kardashian à l'origine du monde en passant par la photo de la petite Kim fuyant les bombardements au Napalm).

Ainsi chaque "nu" des grandes plateformes pornographiques existe en toute transparence sur le web public. Ainsi chaque "non-nu" des grandes plateformes sociales  - par ailleurs pourfendeuses de tétons et de sexes apparents - renvoie au statut paradoxal de ces espaces semi-publics et semi-privés et à leur pruderie boutiquière.

Ainsi chaque corps artificiellement mis à nu de la porno-codie des Deep Nudes est à la fois faux dans l'appropriation privée qu'il reconstruit et figure, qu'il est vrai dans l'origine d'une image(rie) publique. L'application Deep Nude s'est ainsi retirée du champ public mais que deviennent les usages, publics ou privés, des technologies qui la fondent ?

La question déjà ancienne et toujours problématique du nu dans l'espace public, que nous rappelle chaque fois le marronnier estival du Burkini, cette question est aussi celle de l'abondance des corps et de leurs représentations fidèles ou altérées, couvertes ou découvertes. 

Une abondance des corps. Des corps nu. Que l'on copie. Corps nus copiés. Cornucopia. Corne d'abondance pour code en recherche de vraisemblance.

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Lesbienne raisonnable ? Quand Sapho pas, sapho pas.

jeu, 06/13/2019 - 20:11

C'est l'histoire d'une orientation sexuelle dont l'étymologie est celle d'une île, Lesbos, patrie d'une poétesse grecque, Sapho, dont les vers louaient l'amour entre femmes. A bien y réfléchir et sans être grand lexicographe, il existe peu de mots désignant des orientations sexuelles et dont l'étymologie et l'histoire soient aussi belles et riches. Une île au 7ème siècle avant JC, une poétesse, des vers chantant et magnifiant l'amour entre deux êtres du même sexe. Le mot "lesbienne". 

Le mot lesbienne, dis-tu.

Depuis déjà 27 siècles et à des degrés divers selon les époques et les cultures, d'île et de poésie il reste surtout des faits divers et des persécutions dont sont victimes celles qui osent vivre leur amour au grand jour. Et puis il reste aussi ce que Google en dit, ce que Google en montre, et ce que cela possiblement montre de nous. C'est à dire très exactement ceci

 

Le drapeau du "mois des fiertés" d'abord. Puisque nous sommes en Juin. Et puis uniquement des sites pornographiques. Uniquement. Même pas l'habituel lien Wikipédia pointant vers la définition des amours lesbiennes car comme le rappelait Marie Turcan, le mot lesbienne n'existe pas dans la Wikipédia francophone, il renvoie au mot "lesbianisme". Et quand un mot qui est aussi une identité sexuelle n'existe que sous forme de "renvoi lexicographique", Google à son tour renvoie cette identité dans les limbes de ses pages de résultats. L'invisibilisation est alors totale.

Car on ne tape jamais "lesbianisme" sur un moteur de recherche. Mais l'on tape encore sur des jeunes femmes parce qu'elles sont lesbiennes au 21ème siècle

Le mot "lesbienne" n'existe pas. Et Google est masculin. Masculiniste même. 

Google est masculin. Google est fantasme. Google est avant tout un fantasme masculin. En termes Freudiens ou Lacaniens, l'interface de Google est une fente et chaque requête une pénétration. Chaque page de résultats une éjaculation discursive, une jouissance égotiste. Google est masculin. Immensément masculin. Comme l'est le capitalisme linguistique qui fonde son emprise sur le monde. Naturellement masculin. Oppressivement masculin. Et le mot lesbienne n'existe pas dans la Wikipédia. 

Combattre l'ordre spéculatif du langage avec ses propres armes. Le collectif SEOLesbienne s'y attache. Pour l'instant hélas sans succès. 

A moins que.

A moins qu'il ne s'agisse que d'un biais culturel que l'on prétendrait alors francophile. Car que donne une recherche sur le mot lesbienne au pays du président qui attrape les femmes par la chatte ?  Etonnamment ceci. 


Là aussi le drapeau du mois des fiertés d'abord. Mais ensuite, actualités (tragiques encore), encyclopédies, définitions, "bonnes pratiques", découverte, explicitations participant d'une normalisation, et images euphémisées (Instagram). Mis à part les actualités de ce couple agressé, là-bas tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Il faut dire que là-bas, le mot "lesbian" existe. Et que même si cela n'épargne ni les coups ni les humiliations ni les persécutions, cette existence, au moins en l'espace circonscrit d'une requête, dans des indécisions et des imaginaires qui peuvent être décisifs, appelle et convoque autre chose qu'un océan de représentations pornographiques.

Alors pourquoi une telle variabilité ? Et que dit-elle de nos sociétés ? Peut-on d'ailleurs continuer d'affirmer comme aux temps lointains de la variabilité des recherches sur le mot "nazi", que les résultats de recherche de Google sont le reflet d'une culture en tant que somme de représentations et de dominations discursives historicisées ? Ou n'est-ce qu'un énième hoquet de l'algorithme ? Une spéculation hasardeuse ? Une association thématique calculée ? Une opportunité langagière spéculative ? Une stochastique délétère et insondable ?

Personne à dire vrai n'a la réponse à cette question.

Alors il nous faut en poser deux autres.

La première question est celle de l'affichage du logo du mois des fiertés en haut d'une page de résultats exclusivement pornographiques. Ce cynisme est coupable. Cette éditorialisation est irresponsable. Et ce n'est pas un Doodle "50 ans de fiertés" qui suffira à le faire oublier. Car là aussi, à en croire la planisphère de "l'audience du Doodle", on lit surtout en creux la violence terrible de tous ces pays où il ne sera pas vu, parce qu'il doit rester invisible, parce que ces amours là ne méritent que des coups, du mépris, de l'oppression et d'immondes tortures ou bannissements pour le seul risque d'aimer, de la Russie de Poutine au Brésil de Bolsonaro. Parce qu'afficher ce Doodle dans ces pays là ne serait pas bon pour les affaires. Et que les affaires passent avant tout. Même avant les mots.

Les mots ne sont que de la politique. Ils sont la chair articulée du vivre ensemble. Ils cessent instantanément de l'être quand ils deviennent les agents d'un capitalisme linguistique qui ôte tout leur sens en même temps qu'il leur donne un prix.

C'est précisément parce que les mots sont politiques qu'il ne faut pas attendre qu'une femme politique soit lesbienne et soit élue pour que de nouveau le mot "lesbienne" puisse passer le filtre de la bienséance algorithmique. C'est aussi cela, la responsabilité de Google.  Cela devrait l'être en tout cas.

La seconde question est celle de l'impossible questionnement d'une infrastructure politique, culturelle et sociale qui produit en permanence de la norme, des représentations normées du monde et des êtres. Et pour ces infrastructures, pour ces ingénieries, à l'échelle de ces plateformes, "ce qu'elles tolèrent indique ce qu'elles sont vraiment".

Chaque année, chaque mois des fiertés sur les plateformes numériques continuera d'avoir son lot de naufrages ou d'espoirs, qu'ils soient lexicographiques, iconiques ou algorithmiques. Souvenez-vous rien que pour l'année 2017, Facebook lançait un bouton Rainbow pendant qu'Instagram occultait des hashtags "gays", le même Instagram qui continuait pourtant de proposer des stickers "pride" et des pinceaux "Rainbow" mais interdit toujours la représentation de tétons féminins, et entretenait (et entretient toujours) un rapport compliqué avec les menstruations

"Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment". Dans sa version française, Google tolère que le mot lesbienne ne renvoie que vers des fantasmes essentiellement masculins et de nature exclusivement pornographique. Google est sexiste et accepte assez mal que l'on en fournisse les preuves. Ce monde est sexiste. Les algorithmes sont sexistes puisqu'ils ne sont que la reproduction (parfois augmentée) de nos propres biais et de nos propres systèmes de valeurs ou d'anti-valeurs.

Mais au final et par-delà l'instanciation subjectivée de nos ressentis à la lecture de ces résultats, il y a ce que nous montrons et ce que nous acceptons de voir, qui est ce que nous tous, êtres humains, algorithmes et plateformes, ce que nous tous, nous tolérons. Ce que nous sommes vraiment.  Et ce que nous devenons collectivement.

Sapho pas. Vraiment pas.

Il faut en finir définitivement et au plus vite avec toutes ces formes toxiques (et commerciales) de pudibonderie et d'hypocrisie qui pendant qu'elles prétendent chasser le moindre bout de téton féminin instagramisé affichent, en même temps, la pornification systématique d'une identité sexuelle.

Lorsque l'on est Google, on ne peut pas prétendre "indexer le monde", prétendre rendre disponible et accessible l'information disponible à l'échelle de la planète ... et n'avoir rien à en dire. Prétendre n'être qu'un point de vue que tant que l'on refuse de voir, y compris tout ce que l'on cache. 

A l'échelle qui est désormais la leur, ces plateformes sont désormais sommées de choisir. Ou elles s'effondreront sous le poids de leurs propres injonctions contradictoires mais les dégâts qu'elles auront causé avant cela seront incommensurables. 

Soit elles ne changent rien et continuent de respecter "strictement" le premier amendement. Liberté d'expression totale. Elles sont alors inexorablement condamnées à laisser se multiplier les discours de haine et de stigmatisation tout en tentant plus ou moins adroitement d'atténuer la dégradation de leur image dans l'opinion et auprès de leurs salariés à grands coups de Green-LGBTQI-minority-Washing.

Soit elles assument enfin la nature toxique de leur modèle économique, la nature discrétionnaire des actions de ciblage qu'il autorise, et la dimension spéculative démontrée des discours haineux. Elles admettent que l'essentiel de leurs efforts de développement n'ont pour but que de mieux capitaliser sur les réactions négatives et pulsionnelles plutôt que positives et rationnelles. Bref elles acceptent de reconnaître et d'assumer le mélange inédit d'éditorialisation "à la volée" et de déterminisme statistique de représentations et d'imaginaires qu'elles affichent autant qu'elles participent à les produire. Et elles acceptent, en conséquence, d'en rendre compte en donnant à chacun, du simple citoyen aux états, les moyens d'en documenter clairement les effets et les causes (et accessoirement elles embauchent, forment et rémunèrent de manière décente des modérateurs). 

Il existe également une troisième voie. Qui passe pas une forme de nationalisation qui, en la matière et en l'état, aurait également valeur de rationalisation.   

Tout le reste n'est que littérature. Mais si rien n'est fait, dans 20 ans, dans 30 ans, dans 100 ans, nous en serons encore à nous demander pourquoi Facebook continue de censurer l'Origine du Monde de Courbet, pourquoi Youtube continue de bloquer des chaînes d'historiens au motif qu'ils y analysent des vidéos des discours d'Hitler, pourquoi Facebook accepte de laisser en ligne des Fake News même lorsqu'elles sont parfaitement documentées et politiquement instrumentalisées comme cette vidéo de Nancy Pelosi, pourquoi Youtube (encore) accepte lui aussi finalement de laisser en ligne des vidéos homophobes au motif que les supprimer toutes serait trop de travail ("car si nous supprimons ces contenus, il y a énormément d’autres contenus que nous devrons supprimer" a déclaré Susan Wojcicki), pourquoi la documentation de crimes de guerre contrevient aux CGU de la plateforme et disparaît y compris lorsqu'elle a valeur de preuve et qu'il n'en existe pas d'autres (preuves) ... 

Il est depuis longtemps démontré que l'automatisation est d'abord celle des inégalités. Contrairement à l'idée reçue d'un numérique hypermnésique, il se pourrait que cette automatisation soit aussi celle de l'oubli collectif avant d'être celle de la mémoire individuelle. 

"Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment". Ce que vous êtes incapable de contextualiser correctement est la source de tous vos errements. Et ce que vous acceptez de monétiser sans autre discernement que celui du mieux offrant sera l'une des sources de notre effondrement.  

Il existe aujourd'hui un couplage structurel entre :

  • les ingénieries de la viralité et le but qui leur est assigné de capitaliser sur nos réactions les plus négatives ou pulsionnelles, 
  • les architectures techniques de ces plateformes entièrement dédiées au service de formes de ciblage publicitaire indétectables,
  • et le fait que les principaux budgets publicitaires déployés pour les élections européennes l'aient été par l'extrême gauche d'Unidas Podemos et par l'extrême droite du Vlaams Belang

(Source : https://voxeurop.eu/en/2019/social-media-and-european-elections-5123364)

Refuser de voir aujourd'hui ce couplage structurel, refuser d'en accepter la nature et d'en analyser la fonction, c'est à coup sûr préparer sinon un effondrement démocratique, en tout cas une démocratie de l'effondrement. Et c'est bien davantage qu'alarmant dans le contexte actuel.  

Aubade au tribadisme.

En rédigeant cet article et en naviguant dans la formidable abbaye de Thélème que demeure le web hors ses jardins fermés, j'ai appris un nouveau mot. Le mot "tribadisme" qui désigne "une pratique sexuelle lesbienne qui consiste à se frotter mutuellement la vulve, le clitoris, afin d'obtenir, par le frottement, du plaisir, voire l'orgasme." Le mot tribadisme vient du latin Tribas, tribadis qui signifie le frottement. 

Je me suis alors souvenu que les grands écosystèmes numériques, précisément, avaient horreur de la friction et du frottement et que nous sortions à peine de la décennie du fric et du fluide. Cette horreur du frottement et de la friction aboutit, sur la version francophone du premier moteur de recherche de la planète, à s'interdire de présenter les lesbiennes autrement que sous l'angle d'un tribadisme voyeur. 

Lesbienne raisonnable ? 

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Community Manager en apprentissage

lun, 06/03/2019 - 19:06

Voilà ça y est. La licence professionnelle "Community Manager" de l'IUT de La Roche sur Yon vient d'obtenir le feu vert pour ouvrir, dès la rentrée prochaine de Septembre 2019 en apprentissage (en plus des contrats de professionnalisation déjà possibles). 

Ce qui veut dire que désormais en plus des entreprises (qui ont le choix entre contrat pro et contrat d'apprentissage), les établissements publics et les collectivités locales et territoriales peuvent embaucher des apprentis dans ce qui est la meilleure formation à bac+3 de la galaxie de l'enseignement public préparant au métier de Community Manager / Social Media Manager. Featuring les intervenants les plus prestigieux, compétents et gentils (parce que ça compte aussi). 

Du coup on a prolongé les délais pour candidater dans la licence jusqu'au 21 Juin 2019, toujours depuis le site iutpaysdelaloire.org

Pourquoi je vous parle de ça ? 

Parce que j'aime bien vous parler de mon métier et de "ma" licence.

Parce que je suis sûr que parmi l'immense lectorat d'Affordance il y a plein plein plein plein plein de gens bossant en collectivités locales, territoriales et dans divers établissement publics qui se languissent de pouvoir enfin prendre un(e) étudiant(e) en alternance et que c'est donc désormais possible. 

Parce que j'aime bien partager les bonnes nouvelles aussi.

Et parce que je fais ce que je veux. Mais ça vous avez l'habitude :-)

Et pour celles et ceux qui ignorent l'étendue des (parfois) subtiles différences entre un "contrat de professionnalisation" et un "contrat d'apprentissage", c'est très bien expliqué par là

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Bienvenue dans le World Wide Face. La société dévisage.

dim, 06/02/2019 - 18:53

"Il fallait bien qu'un visage 
Réponde à tous les noms du monde."

Paul Eluard

Au commencement était un visage jeune et masculin fait de 0 et de 1. Le site s'appelait alors "The Facebook" et n'était ouvert qu'à quelques grandes universités américaines. Nous étions en 2004. 

Le premier visage que l'on voit aujourd'hui en arrivant sur le livre des visages est une absence de visage. Treize absences exactement. Dont 6 hommes et 7 femmes à supposer que la longueur des cheveux permette de différencier les sexes. Treize portraits en buste sans visages. Parce qu'il faut bien qu'un visage réponde à tous les noms du monde. 

Le second visage que l'on voit est le sien propre quand on choisit ce qui sera notre photo de profil. Ou celui de nos amis. Visages qui après avoir longtemps été carrés, parce que cadrés, sont récemment devenus ronds. Visages en médaillons comme autant de pièces de monnaie. Près de deux milliards et demi de pièces de monnaie.  

Le troisième visage que l'on voit est également rond. C'est celui de ces émoticônes : joie, étonnement, tristesse, colère. Quatre visages qui surgissent comme surgissent nos sentiments et nos émotions. Les visages du surgissement.

Comme Google le fut en son temps pour toute activité de recherche et de navigation, Facebook est aujourd'hui à lui seul une puissante métonymie désignant l'ensemble des usages sociaux de l'internet et du web. Même si, précisément, Facebook n'est ni l'internet ni le web. Son adoption massive et ses stratégies invasives de colonisation (grâce au bouton "like" disséminé un peu partout) l'ont placé au centre de tous les débats qui agitent aujourd'hui nos sociétés. 

Il a été le paradigme et le déclencheur d'un changement d'axe de rotation de la planète web et de l'ensemble de son économie, des documents d'hier aux profils d'aujourd'hui. 

Le visage, les visages, ses visages, nos visages sont désormais au coeur d'une nouvelle mutation d'une écosystème dont le web n'est que l'un des composants. Nous sommes entrés dans le World Wide Face. 

Bienvenue dans le World Wide Face. 

La question des visages est une question centrale pour nos sociétés, pour leur économie comme pour leur police. Le visage est une monnaie. Le visage est une économie autant qu'une valeur boursière. Comme lorsque le Zimbabwe vend à la Chine le visage de l'ensemble de ses ressortissants. Le visage est une arme. Le visage est présenté comme une preuve. De la physiognomonie à cette physioalgorithmie qu'est la reconnaissance faciale il n'y a qu'un pas. Mais les faux visages et la spéculation faciale complexifient considérablement l'établissement d'une valeur de preuve. La surveillance des visages n'a d'ailleurs jamais été "une preuve idéale". Le visage est donc un risque. Celui des faux-positifs. Le visage est aussi un projet politique. Celui de la reconnaissance faciale. Celui de la biométrie. Celui du capitalisme de surveillance dans l'héritage de Foucault. Celui du "social credit score" mis en place en Chine. La Chine qui étend les systèmes de reconnaissance faciale pilotés par des "intelligences artificielles" aux vaches et aux cochons pour doper les seuils de productivité de son agriculture. Elle y ajoute même de la reconnaissance vocale (toujours pour vaches et cochons), technologie fournie par le géant Chinois Alibaba, afin de mieux détecter, en tout cas officiellement, des animaux en danger ou malades. Et donc possiblement improductifs. Aucune aberration ne nous sera épargnée, aucune publicité non plus. Puisque tout est, précisément, en-visageable. 

Si l'enjeu n'était pas celui des dérives de la surveillance de masse, si en plus des espaces publics déjà hyper-scrutés ces questions ne se déclinaient pas dangereusement à l'intérieur même des établissements scolaires, si Nice n'était pas la ville laboratoire d'un 1984 à la française, on pourrait presque être tenté de rire à la lecture de ce titre : "Reconnaissance faciale : des tests auront lieu à l'occasion du Carnaval". Reconnaissance faciale à la fête des masques. Si Ubu est roi, Estrosi demeure son impérissable bouffon. 

Le visage est un art. Aussi. De celui, immémorial, du portrait, à celui, contemporain, du portrait de données. 

Shu Lea Cheang, Avatar of the artist, 2019.
Courtesy: the artist and Taiwan Pavilion, Venice Biennale 2019.

Mais quoi que nous en pensions, que nous nous y soumettions ou que nous tentions de nous y soustraire, nous sommes dans une société dévisage. Ces derniers jours une histoire tourne en boucle : celle d'un individu qui aurait "aspiré" des tonnes de vidéos pornographiques et y aurait fait tourner des technologies de reconnaissance faciale. Pour ensuite aspirer pareillement des tonnes de profils sur les réseaux sociaux. Et qui aurait croisé les deux. Avec l'ambition de permettre de "retrouver" des femmes ayant déjà tourné des vidéos pornographiques. D'après le message posté sur Weibo, l'individu aurait ainsi pu identifier plus de 100 000 femmes. Tout bien sûr dans cette histoire est écoeurant. La finalité, les moyens, les risques. Tout est écoeurant. Mais la question que pose cette histoire n'est pas une question morale mais une question technique. Cela est-il faisable ? Ce croisement entre deux bases de données (Pornhub et Facebook pour faire simple) est-il possible ? Ces technologies de reconnaissance faciale assez aisément accessibles peuvent-elles donner des résultats (même erronés) ? Tout cela est-il réalisable à une échelle artisanale et sans disposer de moyens ou de connaissances techniques qui sont celles d'un service de renseignement d'état ou d'un hacker chevronné ? La réponse à toutes ces questions est "oui". Et si nous ne pensons pas cette accélération technique, toutes nos considérations morales seront vaines. 

Bien sûr cela n'est pas une bonne nouvelle. Surtout au moment où la biométrie et la reconnaissance faciale sont inscrites à l'agenda politique et mises au service de fonctions régaliennes, des plus anecdotiques (la biométrie pour accéder à la cantine scolaire) ou d'apparence triviales (les portiques équipés de caméra à l'entrée des lycées) au plus élaborées (déploiement de vidéo-surveillance et usages policiers dépassant le cadre du seul maintien de l'ordre).

Penser l'urgence n'est pas penser l'accélération. De partout on nous presse d'accepter des systèmes d'identification biométriques que l'on nous dit bénéfiques pour chacun en refusant de voir que toute automatisation est d'abord celle des inégalités, que toute identification est d'abord celle de nos concitoyens désignés comme les plus faibles. S'agissant des exilés par exemple, des "migrants", "l’informatique poursuit proprement le travail que fait mal la police à la vue de tous : éloigner, effacer." Toute identification est d'abord une désignation. Et toute désignation est d'abord une assignation. Une fixation. Un enregistrement. Qui pour l'essentiel ne produira qu'une forme de résignation supplémentaire chez ceux qui se verront ainsi désignés.

Il nous faut refuser cette urgence de choisir (et d'accepter) pour commencer à penser l'accélération que ces systèmes et ces choix produisent. Car si l'on n'a que l'urgence alors on oublie  que les outils d'administration des populations ont toujours, toujours, un sens politique. Et qu'une époque où s'affirme la menace de régimes autoritaires d'extrême droite au sein d'un très grand nombre de démocraties européennes, doit être l'occasion d'un ralentissement et d'une réflexion plutôt que d'une accélération dans la course à l'identification. Non seulement les outils et les technologies d'administration des populations ne doivent pas être pensées en dehors d'un projet politique, mais certains projets politiques ont une inclinaison naturelle pour les technologies d'administration des populations et ces projets politiques là sont hélas ceux du fascisme et du totalitarisme.

Un mois avant les élections européennes, le parlement de Strasbourg votait la mise en place du "CIR", le "Common Identity Repository", à terme l'une des plus grosses base de donnée biométriques de la planète. Bien sûr il s'agit de fluidifier les échanges entre pays membres et de faciliter la vie des ressortissants de l'UE pour la délivrance, par exemple, de visas. Bien sûr il s'agit aussi de mieux identifier les criminels dans un cadre de coopération européenne. Bien sûr pour le reste et ce qui concerne la vie privée il nous faudra nous contenter de la promesse de "garanties appropriées". Précisément le genre de promesses et de pseudo-garanties que les états sont les premiers à dénoncer quand c'est Facebook ou l'un des GAFA qui tient ce genre de discours vaseux. Et bien sûr les risques politiques au regard, par exemple, des politiques migratoires et de la représentation politique de l'extrême-droite au parlement, sont absolument considérables. 

Nous devrions nous imposer, à l'échelle de la société tout entière, politiques, ingénieurs, citoyens, de ne penser les systèmes techniques d'identification, de biométrie, de reconnaissance faciale qu'à l'aune de leurs dérives possibles plutôt qu'à l'ombre circonstancielle et artificielle de leurs bénéfices supposés. 

Pourtant le front uni entre police, états et GAFAM sur les questions de reconnaissance faciale semble commencer à se fissurer. Que Google, Facebook, Amazon et Microsoft soient sous le feu des critiques de certains de leurs utilisateurs ou de chercheurs et de militants n'est pas nouveau. Récemment encore, en Avril 2019, près de quatre-vingt chercheurs se fendaient d'une lettre ouverte à Amazon pour réclamer un moratoire sur sa technologie Rekognition. Une technologie ... totalement flippante. Mais depuis maintenant deux ans, ce sont leurs employés qui se trouvent en première ligne pour dénoncer les atteintes à la vie privée, les collaborations à des programmes militaires, ou la vente de technologies de reconnaissance faciale à des états. Comme ces employés d'Amazon dénonçant la vente de la technologie Rekognition aux services de police et d'immigration de l'administration Trump. Les mêmes services d'immigration (I.C.E.) dont le Guardian a révélé qu'ils utilisaient de faux profils Facebook pour piéger et ensuite poursuivre en justice des immigrants. Au total ce sont près de 7000 employés d'Amazon qui ont interpellé directement les actionnaires de la firme, notamment pour obtenir leur soutien dans l'interdiction de la vente du programme Rekognition à des gouvernements. Une demande qui a recueilli l'accord de ... seulement 2% des actionnaires. A.S.A.B. All Shareholders Are Bastards. Amazon pourra donc continuer de vendre sa technologie, avec l'aval de son actionnariat.

Mais au regard de l'ampleur des polémiques, et au regard des preuves scientifiques des biais de ces technologies, certains élus commencent à avoir le courage de les dénoncer et de les interdire partiellement. C'est le cas de huit des neuf membres du conseil municipal de San Francisco qui viennent d'adopter un texte n'interdisant pas mais limitant la portée de l'utilisation des technologies de reconnaissance faciale

"La propension de la technologie de reconnaissance faciale à mettre en danger les libertés civiles surpasse substantiellement ses bénéfices supposés, indique le texte adopté mardi 14 mai. La technologie va exacerber les injustices raciales et menacer notre capacité à vivre libres de la surveillance permanente du gouvernement."

Comme rappelé par l'article du Monde

"La circulaire sur « l’arrêt de la surveillance » adoptée à San Francisco ne s’applique qu’aux services municipaux et à la police – qui a cessé de tester la reconnaissance faciale depuis une vague de protestations en 2017. Elle ne concernera pas le secteur privé ni l’aéroport où la sécurité est du ressort de l’Etat fédéral. Mais elle requiert un processus d’information et de contrôle public pour l’acquisition de technologies de surveillance telles que les lecteurs automatisés de plaques minéralogiques."

Mais pour une municipalité qui refuse ce sont au moins deux autres qui acceptent : ainsi Detroit et Chicago

Mais partout progresse l'idée qu'il ne faut pas simplement mettre en pause ces technologies mais les bannir et les rendre hors la loi.

L'idée de confier à des algorithmes le soin de reconnaître des visages est assez ancienne. J'évoquais plus haut la physiognomonie et ses errances. Une technologie devrait toujours être pensée en gardant présent et vivace le souvenir de ses fautes originelles. Pas de nucléaire sans Hiroshima. Pas de reconnaissance faciale sans associer l'image d'un couple afro-américain à celle de ... gorilles.  

Un peu partout on nous explique, y compris récemment (en 2018) et même lorsque les taux d'erreur (les faux-positifs) sont de 92%, qu'il s'agit d'un problème contextuel lié tantôt à la qualité de l'image, tantôt au volume de visages scannés en temps réel. Comme si cela n'était jamais la faute de la technologie elle-même mais celle de paramètres extérieurs à la technologie elle-même. 

Depuis 2015 la technologie de reconnaissance faciale a en effet beaucoup progressé. Est-il pour autant possible de garantir que ce genre "d'erreur" ne se reproduira plus ? Non. Cela est impossible. Cela est impossible car il ne s'agit pas d'une erreur mais d'une finalité. La finalité des technologies de reconnaissance faciale est d'inférer des ressemblances. Quitte à forcer le trait. Si l'on cherche des coupables dans une foule de 100 000 personnes on trouvera forcément quelques dizaines de personnes "ressemblantes" aux coupables recherchés. Si l'on étend les critères de ressemblance pour s'assurer d'obtenir des résultats, alors personne n'est capable de donner la marge d'augmentation après laquelle tout personne afro-américaine aura autant de chances de ressembler à un gorille que toute personnes indo-européenne en aura de ressembler à un ours polaire, ou qu'un Chihuahua à un muffin, et autres caniches à des nuggets ou chiens de berger à des serpillères, ou des chouettes à des pommes.

Sociologiquement, culturellement, philosophiquement, moralement, l'ensemble des technologies de reconnaissance faciale sont dans l'héritage mortifère de cette pseudo-science qu'est la physiognomonie. Et elles se déclinent sur le mode d'une pathologie, la prosopagnosie, dont elles sont le miroir : là où le prosopagnosique peut voir sans reconnaître, les technologies de reconnaissance faciale prétendent reconnaître sans voir. Le reste n'étant qu'une prosopopée technique où l'on peut faire dire ce que l'on veut à ces visages mathématisés et extrapolés.

Ce modèle de l'extrapolation est aussi celui de l'inférence informatique, calculatoire, statistique, qui s'est généralisée avec le numérique et qui est la boîte de Pandore de toutes les dérives possibles. C'est pourquoi Zeynep Tufekci rappelle qu'il faut des lois pour réguler ces inférences

"Nous avons aussi besoin de faire voter des lois qui viendront directement réguler l'usage des inférences informatiques : qu'autorisons-nous à être inféré, sous quelles conditions, au regard de quels critères de responsabilité ('accountability'), de transparence, de contrôles et de sanctions en cas d'abus ?"  

Si l'on multiplie  d'un côté les dispositifs de surveillance et de reconnaissance faciale, si ces dispositifs abondent des bases de données biométriques elles-mêmes interopérables à disposition d'états ou d'organismes de police, et si dans le même temps on fait de la dissimulation du visage un délit pénal validé par le conseil constitutionnel (dans le cadre de la loi dite "anti-casseurs"), alors on ouvre consciemment la porte à tous les autoritarismes et faisant le pari qu'ils s'arrêteront au seuil du totalitarisme. Ce pari ne peut être que celui de fous.  

Dans l'excellentissime documentaire "Une contre histoire de l'Internet" on voit John Perry Barlow, le père de la déclaration d'indépendance du cyberpespace et l'un des fondateurs de l'EFF (Electronic Frontier Foundation), expliquer (à partir de 17'59) : "je connais bien la NSA, de l'intérieur, et je peux vous dire que leur despotisme est amoindri par leur incompétence. Ils peuvent enregistrer tout internet, mais ils n'ont aucune idée de quoi faire de ces données, et plus ils en ont, et plus ils sont confus." Nous étions alors en 2013. La différence fondamentale, depuis les révélations d'Edward Snowden, est qu'aujourd'hui les différents services de renseignement et de police ont gagné en compétence, et surtout qu'ils savent parfaitement quoi faire de ces données. Et si vous en doutez, allez voir les 4'42 de vidéo sur cette page de Human Rights Watch sur la manière dont la Chine croise d'immenses gisements d'information pour criminaliser n'importe quel type de comportement et déporter dans des camps de travail la minorité musulmane Ouïghoure. Pendant longtemps les projets politiques totalitaires ont attendu et espéré les technologies leur permettant d'accroître encore leurs stratégies de répression et d'oppression. Aujourd'hui les technologies numériques n'attendent plus que les projets politiques autoritaires de leur mise en oeuvre. Il est à craindre qu'elles n'aient pas à attendre longtemps.  

Bonus Track.

Depuis bientôt 15 ans, dans l'immensité bavarde des presque 3000 articles d'Affordance, j'essaie d'isoler quelques temps forts, sans souci ni besoin d'exhaustivité, comme autant de repères me permettant de poursuivre mon propre travail d'analyse des dynamiques et des tensions qui traversent internet, le web et les plateformes. Revoici quelques-uns de ces temps forts. 

1990 : Bienvenue dans le World Wide Web (web des documents)

2005 : Bienvenue dans le World LIVE Web (web du temps réel, notamment via Google News et l'essor des blogs)

2007 : Bienvenue dans le World LIFE Web (web des profils)

2013 : Bienvenue dans le World Wide WEAR (web des objets, des vêtements connectés et du corps-interface)

2014 : Bienvenue dans le World Wide ORWELL (sur l'urgence d'une éthique de l'automatisation) 

2015 : Bienvenue dans le World Wide PUSH (internet des objets et surtout des boutons de commande)

2018 : Bienvenue dans le World Wide BRAIN (interfaces neuronales et ondes cérébrales)

2019 : Bienvenue dans le World Wide FAKE (à propos des Fake News, des Deep Fake et des architectures techniques du faux)

Je n'ai pas trouvé le temps d'en faire un texte court mais vous trouverez ici des éléments pour composer vous-même un "Bienvenue dans le World Wide VOICE".

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J'ai frôlé Michel Serres

dim, 06/02/2019 - 11:24

J'ai frôlé Michel Serres. A l'époque je terminais ma thèse et nous travaillions avec la société Trivium, qui avait été créée par Pierre Lévy, Michel Authier et ... Michel Serres autour du concept des "arbres de connaissance". 

J'ai frôlé Michel Serres, comme beaucoup de ceux de ma génération peut-être, à la télévision d'abord avant que dans ses livres. C'est assez rare de voir incarnés les traits d'une pensée. Michel Serres était cette rareté : de son accent à ses traits, tout disait la malice et l'optimisme de sa pensée. 

J'ai frôlé Michel Serres comme on frôle un mantra : au détour d'une interview, c'était dans Libération en 2011, où à propos du métier d'enseignant il disait "j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi".

Tou(te)s mes étudiant(e)s aussi frôlent Michel Serres. J'y tiens. Pas un de mes cours de "culture numérique" ou de "théorie de l'information" sans visionner ces quelques minutes de conférence où il cite Leroy-Gourhan, "un de ses vieux professeurs", à propos de la génération mutante et de la manière dont chaque "perte" est également un gain. Cette année encore, ces quelques minutes projetées, que je peux presque réciter par coeur à force de les avoir entendues. Il paraît qu'au début de ses cours Michel Serres disait toujours, "Mesdemoiselles, Messieurs, soyez attentifs car ce que vous allez entendre va changer votre vie", et à chaque fois que je passe cet extrait ou un autre à mes étudiant(e)s, j'ai l'impression formidable que ce qu'ils entendront ce jour là changera la vie de certains d'entre eux, de certaines d'entre elles. 

J'ai frôlé Michel Serres encore cette année et mes étudiant(e)s également, au détour d'un texte sur les marques, la publicité, les noms propres et les noms communs, la philosophie antique et les antiques putains. Ce texte c'est "La guerre du propre contre le commun". C'est très certainement l'un de ses derniers textes. On peut le lire dans ce commun merveilleux que l'on appelle "le web" et dont Michel Serres restera pour moi le plus enthousiaste, le moins cynique, et le plus juste des penseurs.

Lui qui était fasciné par les mathématiques et qui s'était servi de la théorie des ensembles dans sa thèse sur Leibnitz, est mort à 88 ans. C'est à dire très exactement, à deux fois l'infini.   

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La place. Le mot. Et la place des mots.

jeu, 05/30/2019 - 16:58

Je parle souvent avec mes étudiants des questions des libertés numériques. Et des censures qui vont avec.

La place "Tien'anmen".

Autorité(s). A quelques jours de l'anniversaire de la répression sanglante de la place Tien'anmen (4 Juin 1989), le gouvernement chinois a bloqué depuis le 15 Mai la totalité de l'encyclopédie Wikipédia dans toutes les langues. Comme rappelé par la fondation Wikimédia, Wikipédia a été bloquée par intermittence en Chine depuis 2004, puis la version en Mandarin de l'encyclopédie totalement bloquée depuis Juin 2015 et donc désormais dans toutes les langues.

Internet est arrivé en Chine en 1994. En 1998, le "projet bouclier doré" est lancé. L'autre grande muraille sera donc celle du "great firewall".

Popularité(s). La version chinoise du moteur de recherche Google à toujours répercuté la censure chinoise. Et j'ai toujours souvenir de la différence entre les résultats de Google Images quand on cherchait des images de la place Tien'anmen. Dans la version chinoise du moteur ou dans ses versions en mandarin, les images de la répression et celle de l'étudiant bloquant à lui seul une colonne de chars étaient remplacées par des jeunes filles dansant en costume traditionnel et autres images de propagande. 


Cette censure, technique, infrastructurelle, est au service d'une politique ou elle est l'instrument d'un chantage économique qui est le lit de toutes les compromissions (sans censure, pas d'accès au marché). Les images de la place Tien'anmen, l'obfuscation de l'image de l'étudiant face aux chars est l'une de ces dichotomies qui ont toujours accompagné mon propre cheminement sur la question des libertés numériques. Au-delà de la censure politique, au-delà de Google et de la Chine, cette affaire permet, m'a permis en tout cas, de voir et de mesurer ce qu'était la matérialité algorithmique d'une expression idéologique, et de toutes les aliénations ou les émancipation permises

Une censure techniquement complexe mais évidente à montrer tant est visible son gigantisme, et tant est visible aussi l'évidence de ce qu'elle cherche à cacher. 

Le mot "Nazi".

L'autre cas dont je parle souvent avec mes étudiants, et qui m'a lui aussi profondément marqué, est celui de la page de résultats de Google suite à la requête "Nazi", dans la version allemande et américaine du moteur. Permettez que je m'auto-cite.

"Quand j'explique à mes étudiants de DUT infocom l'histoire des algorithmes et des outils de recherche et que nous nous interrogeons sur la notion de "pertinence" et de "popularité, je leur donne tout le temps le même exemple. Sur le moteur Google américain, la requête "nazi" donne comme premier résultat le site du parti nazi américain. La même requête ("Nazi") mais sur la version allemande du moteur, donnait pendant très longtemps comme premier résultat le site du musée de l'holocauste (elle donne aujourd'hui uniquement une compil des pages Wikipédia sur le nazisme).

Une même requête, un même algorithme, aucune intervention manuelle sur les résultats de recherche et pourtant deux premiers liens parfaitement antagonistes : le parti nazi américain et le site du musée de l'holocauste. Fin de la démonstration, mes étudiants ont compris que la notion de "pertinence" était totalement subjective, que la notion de "popularité" disposait de biais culturels, historiques et législatifs (le parti nazi est légal aux Etats-Unis), et que le déterminisme algorithmique était lui-même contraint par un déterminisme culturel. Et que tout cela allait donner un cours très intéressant ;-)"

Pas de censure ici mais une surface, celle du moteur de recherche, et une profondeur, la profondeur d'une culture, d'une différence culturelle. Mais le début, déjà, d'histoires communautaires plutôt que d'une histoire commune.

Une différance comme "un ajournement du sens". Ajournement que permettent des externalités dont les moteurs se nourrissent, des externalités qui sont le web et que leurs index et crawlers ne travaillent pas comme une surface d'argile vierge mais dont ils rendent, dont ils rendaient, précisément, les altérités et les aspérités. 

Et puis les résultats, de recherche, n'ont plus jamais été les mêmes. Ils ont été individualisés, personnalisés, essentialisés d'une certaine manière. Renvoyés à des contextes non plus collectifs et culturels mais individuels et connivents. 

Low Cost sur l'Holocauste.

Alors dans les résultats de recherche se sont cachés des juifs, car partout il semblait que l'antisémitisme montait. Et puis les moteurs de recherche ont répondu à la question de l'Holocauste. A la question de savoir si l'Holocauste avait vraiment existé

Plus d'histoire de place, en Chine ou ailleurs, plus d'histoire de mot, délit ici et opinion ailleurs, mais une histoire de publicité. L'Holocauste continuait d'exister dans le ventre du moteur mais pour qu'il se lise sur son visage il fallait désormais payer. De la publicité. Souvenez-vous

"Une journaliste du Guardian a parfaitement bien résumé toute l'affaire dans l'article intitulé "Comment virer les sites négationnistes des premières places de Google ? En payant Google." (...) : "J'ai réussi à faire ce que Google disait être impossible. Moi, une journaliste sans aucune connaissance informatique, j'ai réussi à changer l'ordre des résultats de recherche de Google sur la requête "est-ce que l'holocauste a vraiment eu lieu ?" (...) J'ai viré Stormfront du haut de la liste. J'ai inséré un résultat issu de la page Wikipédia sur l'Holocauste. J'ai remplacé un mensonge par un fait." Comment ? En jouant avec la régie publicitaire Adwords et en achetant un lien payant (la page Wikipédia sur l'Holocauste) pour l'ensemble des requêtes négationnistes mentionnant l'holocauste. Coût de l'opération : entre 24 et 289 livres sterling. Business As Usual. Le journalisme a un prix. "Si vous ne voyez plus ce lien sponsorisé c'est que je n'ai plus d'argent. Chaque clic me coûte 1,12 livres et j'ai une limite journalière de 200 livres." Deux cent fois la vérité par jour. Si quelqu'un a décidé d'acheter cette vérité. Pour les milliers d'autres requêtes quotidiennes sur l'Holocauste, il faudra se satisfaire des 10 meilleurs raisons pour lesquelles il n'a pas eu lieu. (...)"

La fin de l'histoire. Et le commencement du storytelling. Toute histoire et toute croyance vaut d'être racontée. Tout récit mérite d'en masquer d'autres. Il suffira d'y mettre le prix.  

La question de la censure (collective) est désormais devenue celle (individuelle) de ce que l'on sent sûr. Si l'on sent que c'est sûr, si pour nous c'est sûr, alors plus besoin pour nous de censure. La censure opérait a priori, en amont, elle opère désormais en aval, par noyage dans la masse, par enfouissement des contenus : au-delà de la première page de résultats de Google, au détour d'un hoquet algorithmique du News Feed. Sur la première page de résultats, tout en haut de notre News Feed il y a ce que l'on croit, il y a ce que l'on sait, il y a ce que l'on croit savoir, il y a ce que les algorithmes savent que l'on peut croire. 

Free Speech and Free Reach.

"Quand dire c'est faire" disait Austin. Acte de langage performatif et fonction perlocutoire de la langue. Aujourd'hui la performativité semble s'être déplacée. La fonction perlocutoire est moins conditionnée par des actes de langage que par des actes d'exposition, par des stratégies de visibilité. "Quand dire c'est voir". Nous parlons d'abord de ce que nous voyons. Cela n'est ni nouveau ni propre aux architectures des plateformes du web. Ce qui est nouveau c'est la densité et l'intensité de ces paroles rassemblées, et ce qui est nouveau c'est la question de savoir non pas qui nous montre ce que nous devons voir mais quels déterminismes culturels et sociaux sont arbitrés par des règles algorithmiques de visibilité et d'exposition. De savoir, aussi, dans quelle mesure ils le sont et à quelles fins. 

Un éditorial de Wired daté d'Août 2018 titrait sur le fait que "Free speech is not the same as free reach". La liberté d'expression n'est pas la même chose que la liberté d'exposition, que la portée de ce que l'on dit. 

Que chacun soit libre de dire et de penser et de montrer ce qu'il veut est une chose. Cette liberté fonde la différence entre un état démocratique et un état autoritaire. Et nous renvoie à la question de la censure évoquée plus haut. Place Tien'anmen. Liberté par ailleurs variable dans l'espace même des démocraties comme autant de différances. Et nous renvoie cette fois à la question du mot "Nazi" évoquée plus haut, délit en France, opinion aux USA. 

Que chacun soit libre de dire et de penser et de montrer ce qu'il veut est une chose. Que des architectures techniques, que des artefacts socio-techniques soient à ce point déterminants dans l'exposition de ces opinions individuelles pose en revanche question. Supposer que ces artefacts soient dotés d'une volonté propre est aberrant et concourt à façonner le techno-mythe d'algorithmes omnipotents. Il faut donc poser la seule question qui vaille et qui est celle de la conception humaine de la finalité de ces plateformes et de leurs déterminismes. Et des responsabilités afférentes. 

Au sein de l'artefact socio-technique qu'est Facebook, au sein de cette plateforme qui, de manière totalement inédite, rassemble un nombre tout à fait considérable d'êtres humains et d'inférences calculatoires et statistiques déterminantes individuellement et collectivement, la liberté d'expression est avant tout subordonnée à la tolérance des CGU et à la négligence parfois opportuniste de leur application ; et la liberté d'exposition n'est un formidable jeu de dupes. Je ne suis en effet "maître" que de la possibilité de choisir d'atteindre "tout le monde", "mes amis" ou "des amis spécifiques" mais les "audiences invisibles" cumulées à la portée (reach) souvent aussi opaque qu'improbable me rendent doublement dépendant de la plateforme et de ses déterminismes algorithmiques. 

L'enjeu est un peu différent pour les moteurs de recherche (Google en l'occurence) puisque n'étant pas "hébergeur" des discours tenus sur le web ou dans d'autres plateformes, la firme ne traite le sujet de la liberté d'expression qu'en seconde main, au travers d'une liberté d'indexation qui l'engage uniquement à partir du moment où l'exposition des discours indexés se dévoile dans ses pages de résultats. 

Là encore, comme pour Facebook précédemment, c'est la liberté d'exposition qui engage et qui est le coeur des représentations du monde qu'elle construit et qui sont pour chacun d'entre nous des représentations structurantes. Eminemment structurantes comme le sont celles de Facebook. Qui ne sont naturellement pas les seules, qui ne sont pas exclusives des autres "médias" ou cercles sociaux au milieu desquels nous co-évoluons, mais qui sont, je le répète, aujourd'hui éminemment structurantes sur le plan politique, social et culturel. Ce qu'Anil Dash avait résumé d'une formule

"La différence entre des individus choisissant les contenus qu'ils lisent et des entreprises choisissant ces contenus à la place des individus affecte toutes les formes de médias."

Dans nos démocraties contemporaines, la question vitale des libertés publiques et individuelles, au travers des garanties de l'expression possible d'idées et d'opinions singulières, est aujourd'hui une question de liberté d'exposition bien plus que de liberté d'expression. C'est à ce titre que la question de la responsabilité des plateformes doit être engagée. Non pas sur le plan de la liberté d'expression (déjà encadrée et définie par la puissance publique, y compris, hélas, dans les régimes les moins démocratiques) mais sur celui de la liberté d'exposition permise ou empêchée par leurs architectures techniques. Qui sont aussi des architectures éditoriales

L'homme du web et celui de Tien'anmen.

Il y a 30 ans dans quelques jours, au lendemain du commencement d'une sanglante répression donc nul aujourd'hui ne connaît le nombre exact de victimes, un homme seul se dressait devant une colonne de chars. Nous étions en Juin 1989. Trois mois plus tôt, en Mars 1989, Tim Berners Lee inventait le web

 


Je me suis souvent demandé ce qui changerait si l'homme de Tien'anmen se dressait, aujourd'hui, devant une colonne de chars, trente ans après l'invention du web.

Ce que nous en aurions vu. Ce que nous en aurions dit. Ce que nous en aurions su. Si le système de "crédit social" lui aurait permis d'être là. Trente ans après l'invention du web, trente ans après le massacre sanglant de la place Tien'anmen, la Chine a décidé de bloquer la totalité de l'encyclopédie Wikipédia, dans toutes les langues. Les régimes autoritaires ou totalitaires ont ceci de précieux qu'ils désignent toujours, à coup sûr et en miroir, les atouts et les alliés les plus précieux d'une démocratie qui entend les combattre. C'est cela qu'est Wikipédia aujourd'hui : la précieuse et mouvante synthèse d'une liberté d'expression et d'une liberté d'exposition au service d'une liberté plus grande encore : celle de comprendre le monde.

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