Affordance (Olivier Ertzscheid)

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Le blog d'un maître de conférences en sciences de l'information. ISSN 2260-1856
Mis à jour : il y a 3 jours 55 min

Le Live de Quatzenheim. Facebook, la catastrophe et la Shoah.

mer, 02/20/2019 - 16:10

Le mardi 19 Février 2019, Emmanuel Macron se rend dans le cimetière juif profané de Quatzenheim. Des journalistes de France 3 vont alors lancer un Facebook Live pour couvrir la visite du chef de l'état. Et ce qui devait arriver ...

"Au bout de quelques minutes, les commentaires ignobles et illégaux ont largement dépassé notre capacité à les modérer. Deux journalistes, ce n’est plus suffisant pour un tel exercice, sans doute que dix ou vingt non plus d’ailleurs. Que l’exercice n’est tout simplement plus possible en 2019. Une retransmission, d’accord, mais sans commentaire. Tant pis pour la libre parole.
Nous ne parlons pas des commentaires bêtement stupides ou hors-sujets, ni même des commentaires anti-Macron. Vous avez le droit de critiquer le chef de l’Etat sur nos pages Facebook. Vous ne vous en privez pas. A dire vrai, nous nous réjouissons que vous puissiez le faire. C’est le signe d’une démocratie forte que de critiquer ses élus.
Non, nous parlons d’appels au meurtre explicites, de commentaires ouvertement antisémites et racistes, des "Heil Hitler", des "sale juif " ou "sales juifs", qu’ils s’adressent à Emmanuel Macron ou aux représentants de la communauté juive."

Tout cela est bien évidemment navrant et, comme les journalistes le rappellent, cela n'est le fait que d'une minorité qui bénéficie d'un effet parfaitement documenté dans la littérature scientifique et que Dominique Cardon appelle la "tyrannie des agissants". Dans les modes de distribution de la parole et des discours tels que les réseaux sociaux et les moteurs de recherche les portent et les rendent visibles, il y a toujours une prime donnée à celles et ceux qui font, agissent, disent, publient. Et ce quoi qu'il fassent, disent et publient.

© Frédérick Florin. AFP

On a beaucoup parlé, ces derniers temps, de la question de la levée de l'anonymat et l'on a vu ressurgir toute la panoplie des discours faussement scientifiques établissant un lien de causalité entre anonymat et discours de haine alors qu'il est déjà compliqué d'établir un simple effet de corrélation entre les deux. J'étais revenu en détail sur ce sujet dans mon article consacré aux insultes subies par Bilal Hassani

N'en déplaise à Emmanuel Macron et à certain(e)s de ses ministres et affidés, l'histoire de ce Facebook Live avorté est une nouvelle fois la preuve que la levée de l'anonymat ne permettra en aucune manière de lutter contre les discours de haine. Comme le rappelle en effet le journaliste Aymeric Robert dans son article

"Ces internautes, pas toujours anonymes à en juger par leur patronyme, savent-ils que ces écrits sont un délit ? Qu’on peut faire de la prison ferme pour un simple commentaire sur Facebook ? A quel moment, est-il devenu normal d’appeler publiquement à tuer quelqu’un, qu’il soit chef de l’Etat ou simple habitant d’un village alsacien ?"

Les journalistes de France 3 auraient en effet pu laisser tourner leur Facebook Live, puis enregistrer, signaler et transmettre à la justice les noms et les comptes s'étant rendus coupable de délit d'antisémitisme ou d'appel au meurtre. Mais c'est aussi ce démon là qu'il nous faut collectivement accepter d'affronter et de reconnaître : on ne sauvera pas une démocratie vérolée par la haine au moyen d'une démocratie vérolée par la dénonciation.  

La Shoah signifie "catastrophe" en Hébreu. En mathématiques, la "théorie des catastrophes" fondée par René Thom désigne "le lieu où une fonction change brutalement de forme". Le numérique, a fortiori dans sa manière de cristalliser la parole et les audiences au sein des grandes plateformes, est à lui seul une théorie des catastrophes qui inverse et renverse constamment la charge de la preuve. L'irruption de ces commentaires néo-nazis, antisémites, pour la plupart non anonymes, lors d'un Facebook Live couvrant la visite du chef de l'état suite à la profanation d'un cimetière Juif est au sens premier "exemplaire" de ce lieu - car l'espace discursif qui entoure un Facebook Live est bien un lieu, une marge - où une fonction (médiatique en l'occurence) change brutalement de forme.   

Si l'on veut pouvoir réellement lutter contre les discours de haine, la garantie de l'anonymat est la meilleur solution puisqu'il oblige les authentiques haineux à s'exprimer sous leur vrai nom où depuis des pseudonymats aisément identifiables s'ils veulent assouvir la part narcissique qui renforcera leur sentiment d'appartenance à la meute. Car il faut pouvoir se reconnaître et se nommer pour exister dans ce troupeau. 

Si l'on veut pouvoir réellement lutter contre les discours de haine il faut, simplement, obliger les plateformes à appliquer leurs propres règles.

Si l'on veut pouvoir réellement lutter contre les discours de haine il faut lutter et réguler non pas les plateformes en tant que surfaces sociales mais les architectures techniques toxiques sur lesquelles elles reposent. 

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Raillerie en bande organisée. Du Fun Club à la "ligue du lol".

mar, 02/12/2019 - 14:49

Comme tant d'autres j'ai donc découvert l'histoire de la Ligue du LOL et les pratiques de harcèlement de certains de ses membres. Je ne vais pas vous refaire le pitch, mais si vous rentrez de Mars ou de vacances il existe un Megathread Reddit qui reprend et source l'essentiel de l'affaire, et il existe aussi une liste de noms sur PasteBin qui a circulé très tôt et/mais qui met sur le même plan des harceleurs pathologiques et toxiques tombant clairement sous le coup de la loi et d'autres suiveurs. Parmi tous ces noms certains ont démissionné, d'autres ont été mis à pied, d'autres encore ont dit être prêt à aller en justice pour répondre des faits de harcèlement qu'ils ont par ailleurs reconnu. Bref, c'est glauque. Très glauque. 

La première fois que j'ai entendu parler de cette ligue du LOL j'ai immédiatement repensé à mes années "prépa". Je retrouvais dans ce qui était décrit l'ambiance d'aristocratie sociale qui n'est capable de se vivre comme telle que tant qu'elle est en situation de brimer, d'asservir ou d'humilier. Tant du côté des étudiants que des enseignants d'ailleurs. Bref je n'y ai vu qu'un pathétique entre-soi et ses dérives, un énième Boys Club dans lequel "la domination et la violence sont des pratiques de socialisation, d’émancipation et de construction de l’identité."

Je l'ai appris via Twitter, dans "L'homme qui rit" en 1869, Victor Hugo décrit le "Fun Club", une coterie d'aristocrates se gargarisant des dégradations et des humiliations qu'ils faisaient subir à plus pauvres ou moins nantis qu'eux. Je cite et souligne

"Il y avait le Fun Club. (...) Le fun est à la farce ce que le piment est au sel. Pénétrer dans une maison, y briser une glace de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le chien, mettre un chat dans la volière, cela s’appelle «tailler une pièce de fun.» Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait prendre aux personnes le deuil à tort, c’est du fun. C’est le fun qui a fait un trou carré dans un Holbein à Hampton-Court. Le fun serait fier si c’était lui qui avait cassé les bras à la Vénus de Milo. Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui avait mis le feu la nuit à une chaumière fit rire Londres aux éclats et fut proclamé roi du fun. Les pauvres diables de la chaumière s’étaient sauvés en chemise. Les membres du Fun Club, tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres à l’heure où les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets, coupaient les tuyaux des pompes, défonçaient les citernes, décrochaient les enseignes, saccageaient les cultures, éteignaient les réverbères, sciaient les poutres d’étai des maisons, cassaient les carreaux des fenêtres, surtout dans les quartiers indigents. C’étaient les riches qui faisaient cela aux misérables. C’est pourquoi nulle plainte possible. D’ailleurs c’était de la comédie. Ces mœurs n’ont pas tout à fait disparu. Sur divers points de l’Angleterre ou des possessions anglaises, Guernesey par exemple, de temps en temps on vous dévaste un peu votre maison la nuit, on vous brise une clôture, ou vous arrache le marteau de votre porte, etc. Si c’étaient des pauvres, on les enverrait au bagne; mais ce sont d’aimables jeunes gens."

"D'aimables jeunes gens". Du Fun Club à la ligue du LOL, il y eut toujours, depuis le 19ème siècle en tout cas, différents cercles, clubs et coteries, toujours vaguement aristocratiques, toujours vaguement révoltés, toujours fortement alcoolisés, toujours assez fermés parce qu'ils se caractérisaient d'abord par celles et ceux qui en étaient exclus, toujours se retrouvant dans divers cercles littéraires, intellectuels, philosophiques. Et que dire des "clubs" et "cercles" économiques que l'on fantasme souvent comme présidant aux destinées du monde dans quelque dîner secret. Mais le Fun Club et la ligue du LOL n'ont hélas rien à voir, ni par l'ambition ni par le talent ni par l'époque avec les marqueurs qui étaient ceux des Hydropathes ou des Hirsutes.

Qu'importe le club, pourvu qu'on ait l'ivresse de l'entre-soi. De l'imagerie populaire de l'enfance jusqu'au blockbuster de culture populaire, c'est à dire en gros du Club des cinq jusqu'au Fight Club, il importe avant tout de savoir pourquoi l'on se choisit et de quoi est fait cet entre-soi qui peut à chaque instant devenir toxique, pour ses membres mêmes ou pour ceux qu'ils désigneront comme victimes. Dans le cas du "Club du lol" (nom du groupe Facebook initialement créé par Vincent Glad), et de l'aveu même de ceux qui en furent de près ou de loin les participants, il semble aujourd'hui avéré que la motivation était autant celle de la raillerie en bande organisée que de la définition, peut-être plus sourde et moins assumée, d'un périmètre d'entre-soi carriériste. 

Et puis il y avait quand même ces noms. Et cette époque en effet. Des noms que je connais, que j'apprécie, dont il m'est arrivé souvent de citer le travail. Vincent Glad bien sûr pour ne parler que du plus récent et de sa couverture du mouvement des gilets jaunes, mais aussi Alexandre Hervaud, Henri Michel, Guillaume Ledit. Bref. Des noms que je connaissais. On réagit toujours différemment aux histoires de harcèlement lorsque l'on connaît les gens, qu'il s'agisse d'ailleurs des victimes ou des coupables du harcèlement. Même lorsque cette connaissance n'est que virtuelle puisque je n'ai jamais rencontré "en vrai" aucun d'entre eux.

Je ne faisais que les lire. Et j'aimais bien ce qu'ils écrivaient en général. J'aimais bien leur posture potache, leurs vannes parfois limites. Peut-être par goût d'une forme de transgression par procuration qui est au coeur des logiques virales à l'époque périphériques et aujourd'hui centrales. Peut-être aussi parce qu'ils me rappelaient mes années prépa, où j'avais eu la chance d'être du bon côté de la bande. Peut-être enfin parce que j'aimais bien leur "style" d'écriture, tout simplement. Et que le style, heureusement, ne fait pas l'être humain. D'autres, des plus talentueux, glorieux ou infâmes qu'eux l'ont prouvé depuis longtemps. Peut-être un peu des trois. 

Ce qui m'a frappé dans les premiers témoignages des victimes de harcèlement qui ont été rendu publics c'est qu'à chaque fois ils et elles insistaient sur le fait qu'un ou deux des membres de la Ligue du LOL étaient à l'origine d'une moquerie ou d'une incitation au harcèlement et que c'est l'effet de meute des gens qui les suivaient sur Twitter qui était alors insupportable et toxique, comme des lames de fond ininterrompues, comme autant de "raids" numériques ciblés, d'incendies jamais vraiment éteints, capables à tout moment de se raviver et de vous consumer de nouveau. Et pourtant on parle à l'époque de comptes disposant d'une notoriété que l'on jugeait indépassable quand la marge haute de leurs followers se situait entre trois et cinq mille. On mesurera donc d'autant plus la violence de ces vagues quand les comptes qui les initient aujourd'hui dépassent très souvent les dix ou vingt mille followers. 

C'est d'ailleurs je crois en partie cela qui m'a motivé à clôturer mon propre compte Twitter quand j'ai dépassé le seuil des 10 000 followers. Je vous l'avais expliqué ici. Cette impression que la réputation et la notoriété restent avant tout narcissiquement jouissives mais qu'elles peuvent aussi être socialement utiles pour la défense ou la dénonciation de différentes causes, quand, à chaque tweet lancé, on mesure la taille des reprises comme autant de ricochets. Mais combien cette même notoriété devient toxique quand elle nous échappe ; et elle nous échappe lorsque le moindre tweet lancé est susceptible de se transformer en tsunami, de rompre toutes les digues du contrôle avec cet effet de longue traîne toxique d'une immensité de followers agissant comme une armée des ombres privée de tout contexte et seulement mue par une "logique" pulsionnelle d'approbation sans discernement. Une logique de contagion. Ce moment où la pathologie de la viralité remplace le nécessaire mais coûteux travail d'anthologie du discernement dans ses indignations. 

Le web est un équilibre. Il l'a toujours été. Comme le rappelle Reflets

"Internet, c'est avant tout, pour ceux qui l'ont découvert dès les années 90, bien avant la montée en puissance des abrutis sur Twitter ou ailleurs, un espace de partage, de mise en commun, « les communs », comme le dit souvent Edwy Plenel. Un idéal de ce vers quoi devrait tendre une société dont les membres souhaitent se rencontrer. L'empathie, la co-construction, la diffusion du savoir, l'universalisme, un espace d'émancipation. Filer des coups de main à ceux qui débarquent, qui pataugent avec la technique, nourrir la discussion, le débat d'idée, dans le respect des autres."

Il y eut cela. C'est vrai. En même temps qu'il y eut du cul. Toujours du cul. La règle 34. Et puis il y eut aussi de la moquerie et du détournement. Et du remix. 

Mais fondamentalement et avant l'universalisme, les communs, l'empathie, le débat d'idée, le cul, la moquerie, le détournement et le remix, avant, pendant et après cela il y eut toujours des aristocraties de la parole, des aristocraties de la publication. Au-delà de la souffrance des victimes qui est intolérable, au-delà des suites judiciaires qui semblent certaines, au-delà des sanctions et des mises à pied déjà effectives, il me semble que l'on ne peut pas vraiment comprendre ce qui s'est joué dans cette affaire si on n'analyse pas ces phénomènes d'aristocraties discursives, la manière dont les réseaux sociaux les instancient et les légitiment. 

Et puis ... Et puis il y avait aussi cette promesse. La promesse du web. Fondamentale. Un Homme. Une page. Une adresse. Alors les aristocraties se recentraient et se concentraient sur l'entraide et l'amélioration du commun. Non pas parce qu'elles étaient plus vertueuses qu'aujourd'hui mais parce que chaque publication, chaque prise de parole, chaque espace discursif avait un coût cognitif, technique et social encore élevé. Et si vous en doutez, essayez de comprendre et d'expliquer en termes simples ce qu'était un trackback à l'époque de la démocratisation des blogs.  

Et puis la plateformisation du web est arrivée. Les plateformes ont grignoté l'espace public du web. Leur promesse ? Publications, commentaires, reprises, partages à coût zéro. Coût social et cognitif nul. Le problème ? Des architectures techniques qui transforment chaque lien en like, chaque proximité en promiscuité. Alors la nature et le visage de certaines de ces aristocraties ont en effet changé. Certaines d'entre elles sont devenues toxiques. Extrêmement toxiques. Dont la ligue du lol.   

Mytho. La réponse aux questions de l'époque se trouve souvent du côté de la mythologie. Connaissez-vous Momos ? Momos est le dieu de la raillerie, de la moquerie et de la critique sarcastique. Il est fils de la nuit (Nyx) et des ténèbres (Érèbe). Wikipédia nous apprend que :

"c'est lui qui suggère à Zeus, pour réduire le nombre croissant des hommes qui commence à l'inquiéter, de donner Thétis en mariage à un mortel et d'engendrer la belle Hélène, le séduisant enjeu de la guerre de Troie. Mais après avoir raillé tous les dieux, il fut chassé et s'installa chez le seul dieu capable de le comprendre : Dionysos."

Il paraît que les apéros parisiens de la ligue du lol étaient de ceux où souvent les pratiques de harcèlement se construisaient et se donnaient à voir. Dionysos n'est jamais loin de Momos. Lui-même fils des amours incestueuses de la nuit et des ténèbres.  

<Mise à jour> Même si je n'en partage pas toutes les conclusions, cet article d'Arnaud Mercier, "l'ensauvagement du web" est un utile complément à la compréhension de ce qui vient de se jouer autour de la ligue du lol. Tout comme, dans un tout autre genre, l'avis de Xavier de La Porte sur France Inter ce matin. </Mise à jour>

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Le nez de Cléôpatre et les Dick Pics de Jeff Bezos.

lun, 02/11/2019 - 17:09

L'histoire est à elle seule emblématique de tout ce qu'est devenu internet et l'accès à l'information depuis les 20 dernières années. Elle est aussi la plus formidable métaphore des questions liées aux différents régimes de surveillance qu'inaugure le numérique. Laissez-moi vous expliquer pourquoi. Et commençons par un rapide rappel des faits (pour une version longue, jetez un oeil chez Olivier Tesquet de Télérama)

Episode 1 : Dans la foulée du divorce le plus cher de toute l'histoire des divorces chers puisqu'il concerne l'homme le plus riche de la planète (Jeff Bezos donc), le National Enquirer (un tabloïd américain très très proche de Trump) publie des SMS de Jeff Bezos à sa maîtresse, après avoir déjà été à l'origine des révélations ayant causé le divorce (photos ci-dessous).

Episode 2 : Bezos embauche un détective privé pour voir d'où viennent les fuites et découvre des liens entre le tabloïd, Trump et ... l’Arabie Saoudite.

Episode 3 : le National Enquirer fait chanter Jeff Bezos en lui promettant de publier différentes photos de lui et de sa maîtresse, dont des Dick Pics (photo du pénis pour les non-anglophones) et autres joyeusetés (Bezos en caleçon et en semi-érection (sic)), si le Washington Post (que Bezos a racheté et que Trump déteste depuis en l'appelant "Jeff Bozo") continue d'enquêter sur les liens entre Trump et l'Arabie Saoudite et s'il (Jeff Bezos) ne dément pas publiquement qu'il y a une intention politique derrière la campagne menée par le National Enquirer. Vous suivez ? Ok.

Episode 4 : Si l'on ne connaît toujours pas la taille du sexe de Jeff Bezos on sait en revanche (copyright Fabrice Epelboin) "qu'il dispose d'une grosse paire de couilles" puisqu'il rend intégralement public ledit chantage dans un article où après avoir détaillé la totalité des photos en jeu (dont celle de sa "semi-érection"), il écrit notamment ceci : 

"Même si le Washington Post a été une complication pour moi, je ne regrette pas du tout cet investissement. Le Post est une institution cruciale avec une mission cruciale. Ma responsabilité ("my stewardship") et mon soutien à sa mission demeureront inébranlables, et c'est de cela dont je serai le plus fier quand j'aurai 90 ans et que je regarderai en arrière, si j'arrive jusque là, et ce quelles qu'aient été les complications que cela m'aura créé."

L'homme ne nous avait jamais habitué, notamment au travers de son management esclavagiste, à une quelconque forme de mollesse, mais là bon ben "Duos Tenet et Bene Pendent" comme disaient les romains.

Et voilà. Alors déjà rien que là c'est totalement dingue et des squads entiers de scénaristes Netflix sont en PLS de ne pas y avoir pensé avant. Mais. Ce. N'est. Pas. Tout.

CE N'EST PAS TOUT.

Bah non. 

Parce que dans la foulée, des petits malins vont checker l'hébergement du National Enquirer pour s'apercevoir que le Tabloïd est hébergé ... sur les serveurs AWS. Amazon Web Services. Donc le Cloud d'Amazon. Donc de Jeff Bezos. "Le Cloud c'est l'ordinateur de quelqu'un d'autre" comme le veut la formule, ben là la totalité du Tabloïd qui veut faire chanter Bezos est hébergé sur l'ordinateur de Bezos. 

Yolo. 

Donc genre Jeff Bezos il appuie sur un bouton et la totalité du National Enquirer est hors-ligne. Genre le twist de la fin de la saison 1 de la série Amazob. Mais. Ce. N'est. Pas. Tout.

CE N'EST PAS TOUT.

Bah non. Parce que la surveillance et l'interception des SMS de Jeff Bezos (ceux publiés par le National Enquirer) et la récupération des photos servant au chantage (dont les dick pics, la demi-molle et tout ça), cette récupération, ce vol, aurait pu être effectué  ... par une agence gouvernementale (genre les services secrets, la NSA ou le FBI). Donc là on bascule sans transition de "Jacquie et Michel s'envoient des nudes" à "24h Chrono" et à des affaires d'écoutes illégales opérées par des services (secrets) de l'état (américain).

Double Yolo.  

Pourquoi les dick pics de Bezos concernent tout le monde ?

Pour plein de bonne raisons. Dont au moins trois sont absolument cruciales.

Liberté de la presse. Concentration des médias. Et actionnariat de milliardaires.

Bah oui. Cette histoire est d'abord emblématique d'un enjeu fondamental : celui de la liberté de la presse (et donc de l'accès à l'information) et du fait que ladite presse soit possédée par quelques milliardaires. Là-dessus je ne peux que vous inviter à lire et à relire l'ouvrage de Julia Cagé, "Sauver les médias". A l'heure où en plus d'être celle de l'homme le plus riche de la planète, l'entreprise Bezos va, dans les prochaines années, peser de manière déterminante sur la question du travail au sens large et sur sa place dans nos sociétés (Digital labor, paiement à la tâche, etc.) et que l'infrastructure qu'il déploie se substitue progressivement à l'espace public du web, le fait qu'il soit l'actionnaire majoritaire de l'un des quotidiens les plus influents de la planète est bien sûr un gigantesque problème.

Il n'y a (presque) plus d'espace public du web.

Je viens de l'évoquer, cette histoire est également tout à fait emblématique de la bascule de l'espace public qu'était le web à un espace entièrement privatif là encore aux mains de quelques grandes plateformes. A ce titre, notamment au travers de son Cloud (AWS), Amazon est devenu une infrastructure de services dont il est presque totalement impossible de se passer. Cette infrastructure qu'a bâti Amazon est bien sûr celle de son "magasin", mais bien plus fondamentalement une infrastructure technique d'hébergement et de services (le Cloud AWS) qui conditionne chacun de nos accès et fait au moins théoriquement peser sur chaque acteur l'utilisant un risque de nature discrétionnaire. Le plus grave n'est pas qu'une entreprise privée propose des services qui la placent en situation de quasi-monopole, le plus grave est qu'il nous soit, de point de vie de l'utilisateur et du citoyen, totalement impossible de prendre la mesure de ce monopole et d'activer un plan B. Cette nouvelle révolution industrielle des infrastructures de production est - en partie délibérément - invisibilisée pour les citoyens qui en ont pourtant quotidiennement l'usage. Comme le montre très bien Soshana Zuboff au sujet du capitalisme de surveillance sur lequel je reviendrai juste après : 

"Ces processus sont méticuleusement conçus pour produire de l’ignorance en contournant la prise de conscience individuelle et en éliminant toute possibilité de libre-arbitre."

Le sujet central est ici naturellement celui d'une forme de neutralité du net. Et il faut dire et rappeler que le temps est compté. Tant que les grandes plateformes (les GAFAM pour faire simple) se bâtissaient et prospéraient sur l'infrastructure et les protocoles publics qui sont ceux du web et de l'internet tels qu'imaginés par Vinton Cerf, Tim Berners Lee et quelques autres glorieux aînés, il était toujours possible (mais nous l'avons bien insuffisamment et bien mal fait) de les contraindre à accepter certaines formes et logiques de régulation, au nom même de l'administration des infrastructures et protocoles publics qu'elles captaient pour leur bénéfice. Mais désormais, chacune de ces plateforme bascule de plus en plus vers une forme d'autonomie qui les place hors-champ du régulateur et de la puissance publique. Pour le dire différemment et plus simplement : comment imposer à Google de respecter une forme de neutralité du Net quand Google devient un (câblo-)opérateur télécom qui déploie et dispose donc de son propre réseau ? Cela devient très très très compliqué. Beaucoup plus en tout cas que lorsque Google utilisait des infrastructures publiques de connexion. L'enjeu est le même pour Amazon et l'exemple du National Enquirer est littéralement remarquable : pour l'instant le site reste en ligne bien qu'hébergé entièrement sur l'infrastructure d'Amazon alors même qu'il constitue une menace éminente pour l'empire financier de Bezos. Mais jusqu'à quand ? Avec quel contrôle ? Avec quelles garanties autre que celle de la volonté de Bezos de faire passer l'intérêt collectif avant le sien ? Et dans quel cadre démocratique d'accès à l'information fut-elle celle d'un putassier Tabloïd ? 

Le manifeste pour un web indépendant a été rédigé en ... février 1997 et non seulement il n'a pas pris une ride mais il était totalement visionnaire. Et jamais le besoin d'un index indépendant du web n'a été aussi pressant, aussi nécessaire. 

Capitalisme de surveillance.

Enfin, cette histoire est emblématique du capitalisme de surveillance, de la Privacy, des Leaks, des opérations de barbouzerie numérique et elle pose fondamentalement la très vieille question de savoir qui surveillera les surveillants mais dans un contexte inédit.

C'est en effet l'homme le plus puissant de la planète (POTUS Trump) qui mobiliserait (restons pour l'instant au conditionnel) les services de l'état pour l'espionnage de l'homme le plus riche de la planète (Bezos) afin de le faire chanter, afin que l'un des journaux symboliquement les plus puissants (révélations du Watergate) et les plus influents de la planète (le Washington Post) possédé par l'homme le plus riche de la planète n'enquête pas sur les liens de l'homme le plus puissant de la planète avec de sulfureuses puissances étrangères (l'Arabie Saoudite).

Yolo au carré puissance 1000. 

Plateformes : le 5ème pouvoir.

Les plateformes, à commencer par Amazon, sont loin d'être ce qu'elles prétendent comme l'a magistralement rappelé Antonio Casilli sur la base des travaux de Tarleton Gillespie :

"1) La prétendue horizontalité des plateformes numériques dissimule des structures hiérarchiques et les liens de subordination qui persistent malgré la rhétorique des “flat organizations” ;
2) L’insistance sur une structure abstraite cache la pluralité d’acteurs et la diversité/conflictualité des intérêts des différentes communautés d’utilisateurs. La responsabilité sociale des plateformes, leur “empreinte” sur les sociétés semble ainsi être effacée ;
3) (point #digitallabor) en se présentant comme des mécanismes *précis* et *autonomes*, les plateformes servent à occulter la quantité de travail nécessaire à leur fonctionnement et à leur entretien."

Aux trois pouvoirs de l'état (exécutif, législatif et judiciaire) on ajoute traditionnellement celui des médias comme 4ème pouvoir. L'architecture technique toxique des plateformes, leurs infrastructures d'accès et de distribution de l'information qui se substituent à un espace public d'expression en déshérence, constituent une forme inédite de 5ème pouvoir (ou de 6ème pouvoir si l'on considère que l'opinion publique est le 5ème, ce qui n'est ni mon cas ni le sujet). Comme le rappelle Wikipédia

"L'expression originale d'Edmund Burke en 17871 est en fait "le quatrième état" et fait référence aux États des Anciens Régimes (noblesse, clergé et Tiers état). En France, Balzac affirme en 1840 que "La presse est en France un quatrième pouvoir dans l'État : elle attaque tout et personne ne l'attaque. Elle blâme à tort et à travers. Elle prétend que les hommes politiques et littéraires lui appartiennent et ne veut pas qu’il y ait réciprocité."

Les plateformes numériques ont l'ambition de phagocyter l'Etat en ne le laissant plus fonctionner qu'en mode dégradé pour chacun de ses services anciennement publics. Pour rappel ces différents articles qui tentent de circonscrire et d'analyser cette intention et d'en démontrer la logique : "Le code c'est la loi. Les plateformes sont des états" (Février 2015), "Politique des plateformes : la démocratie comme bien rival" (Novembre 2015), "A l'ambassade des GAFAM : techplomatie et citoyenneté numérique" (Février 2017), "Les vingt-neuf ans du web : la menace plateforme" (Mars 2018).  

C'est parce qu'elles sont, de facto, ce cinquième pouvoir que les plateformes se livrent aujourd'hui à une guerre sur plusieurs fronts : entre elles tout d'abord, mais aussi contre les états et les tentatives de régulation via des activités de lobbying assez inédites par leur échelle et leurs enjeux. Et il ne s'agit pas uniquement de préserver telle ou telle rente, de conquérir tel ou tel nouveau marché ou d'assurer le gavage d'actionnaires en se soustrayant à l'impôt. Non. Il s'agit de devenir un opérateur politique nucléaire. C'est à dire suffisamment petit (noyau-nucleus) pour se nicher au coeur de chaque foyer, de chaque interaction sociale triviale, et suffisamment grand, dense et maillé pour imposer cette "infrastructuration" de l'espace public par des intérêts privés comme une norme indépassable.

Moralité.

"Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait changé" écrivait (Blaise) Pascal. Sans préjuger de la longueur du sexe de Jeff Bezos, il est probable que cette histoire de Dick Pics puisse également changer la face du monde connecté.   

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Frédérique Vidal : Ministre du mensonge, du racisme d'état et de l'apartheid décomplexé.

mer, 02/06/2019 - 17:41

Elle a donc assumé. Assumé l'immonde saloperie qu'un pathétique guignol en charge d'une communication chancelante a eu l'idée de baptiser du nom de code "Bienvenue En France", une dénomination que même Orwell dans sa Novlangue n'aurait pas osé imaginer tant elle suinte toute la saloperie de l'antiphrase. Mais bref. 

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(Pour un rappel des faits, vous pourrez relire mon article "Bienvenue en France")
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Elle a donc assumé. Frédérique Vidal a choisi d'assumer. D'assumer et de mentir. De mentir devant la représentation nationale le mercredi 6 février 2019 en présentant des chiffres à la fois faux et tronqués au service de la politique d'Apartheid financier et moral qu'elle met en place.

Voila le verbatim de son intervention, pris directement depuis la vidéo postée sur son compte Twitter

"En ce qui concerne les chiffres et en ce qui concerne l'impact de ce plan "Bienvenue en France", beaucoup a été annoncé, on a entendu beaucoup de choses. Les premiers chiffres commencent à remonter, les moyennes sont à prendre évidemment avec beaucoup de prudence (sic). Néanmoins nous observons d'ores et déjà, en termes de pré-inscription en licence, une augmentation de 11% pour les étudiants du Sénégal, de 5,6% pour les étudiants du Mali, et encore de 8% pour les étudiants du Bénin. Globalement il y a une sorte de stabilité dans ces pré-inscriptions, ce qui fait qu'une fois de plus les craintes s'avèrent infondées (sic). Cette stratégie a pour vocation d'accueillir et de mieux accueillir plus d'étudiants en France."

Mais. Quelle. Putain. De. Honte.

Mais quel pathétique trucage de chiffres au service de votre dégueulasse lâcheté. Dans le milieu universitaire en termes choisis et feutrés on appellerait cela un "biais de présentation". Mais comme visiblement vous avez balancé l'ensemble de l'université et de ses valeurs humanistes dans le puits sans fond de votre carriérisme, permettez-moi d'appeler cela du pur foutage de gueule. Ce qui pourrait n'être pas tellement grave si cela ne se doublait pas d'un flagrant délit de mensonge devant la représentation nationale.

Car les chiffres sont là, Frédérique Vidal. Les vrais chiffres sont là et ils sont non seulement têtus mais ils émanent de l'organisme public Campus France et ne sauraient donc être suspects. Ces chiffres les voici, Frédérique Vidal. Ecoutez-les bien. Entendez-les bien. Et comprenez pourquoi ils vous démasquent et vous dénoncent en même temps. Ces chiffres les voici. 

Le nombre de demandes d'inscription d'étudiants étrangers a baissé de 10%.

La réalité, la seule, la voilà. Moins 10% d'étudiants étrangers l'année prochaine. 10%. Dix putains de pourcents en moins Frédérique Vidal. Alors oui, l'augmentation que vous avez mentionné est réelle, et en effet on note +11% pour le Sénégal, +5,6% pour le Mali et +8% pour le Bénin. Vous auriez même pu rajouter bienvenue la Russie (+8,95 %) ou bienvenue la Chine (+8,62 %).

Mais voici la suite de la liste. Et cette suite est terrible. Parce que "Bienvenue en France" c'est aussi et surtout "casse-toi" l’Algérie (-22,95 %), "casse-toi" le Vietnam (-19,72 %), "casse-toi" la Tunisie (-16,18 %), "casse-toi" le Maroc (-15,5 %), "casse-toi" la Côte d'Ivoire (-10,39 %) ou "casse-toi" la Turquie (-6,62 %). 

Les voilà vos chiffres, Frédérique Vidal. Vos putains de chiffres de votre putain de programme "Bienvenue en France". 10% d'étudiants étrangers en moins. Et ces 10% sont eux-mêmes minorés tant ce sera certainement beaucoup plus car beaucoup de ces étudiants ont encore l'espoir de passer à travers votre dispositif d'Apartheid décomplexé, et beaucoup n'y parviendront pas et abandonneront donc en cours de route). Bienvenue en France mon cul. Casse-toi l'Algérien. Casse-toi le Vietnamien. Casse-toi le Tunisien. Casse-toi l'Ivoirien. Le voilà votre putain de programme pour "accueillir plus et mieux". 

Comme enseignant, comme chercheur, comme universitaire, comme citoyen, comme père, j'ai honte.

Mais pas une petite honte, pas de celle qu'on met au fond de sa poche rangée entre deux kleenex d'orgueil déplacé, non, j'ai vraiment honte. Je ressens physiquement cette honte. Ce que vous faites est littéralement immonde. Vous avez le droit d'assumer toutes les saloperies que vous voulez à proportion de ce que votre dignité est en capacité d'absorber (et je ne me lasse pas de mesurer l'étendue de sa capacité d'absorption) mais vous n'avez pas le droit de mentir délibérément. De mentir aux députés, de mentir aux enseignants, de mentir aux chercheurs, de mentir aux étudiants français, et de mentir aux étudiants étrangers. Ce mensonge n'est pas seulement une insulte aux valeurs que porte l'université française, ce mensonge est une insulte aux rêves de tous ces étudiants étrangers, un crachat sur leurs aspirations. 

L'université de Nantes a publié avant-hier (le 4 février) un communiqué indiquant, je cite : 

"nous utiliserons toutes les mesures réglementaires afin de faire bénéficier tout étudiant extra-communautaire qui en fera la demande, du régime tarifaire appliqué pour les étudiants européens."

Alors certes ce sera loin, très loin d'être suffisant. Mais tout de même. C'est la 17ème université qui prend cette position. 17 fois que 17 président(e)s d'université et leurs équipes vous disent, et c'est totalement inédit, qu'il utiliseront toutes les mesures réglementaires pour déroger à cette loi dégueulasse. 17 gifles retentissantes.

Mais vous ne bougez pas d'un iota, promettant simplement de réunir "une commission de 5 personnalités", que vous nommerez, et qui sera chargée "de mener une concertation". Une solution de sortie de crise qui est parfaitement à l'image de l'étroitesse navrante de votre capacité d'analyse et d'empathie. C'est pathétique. Et vous n'avez à brandir qu'un caporalisme de caniveau face à ceux-là. Vous êtes pathétique.

Je crois que vous ne mesurez même pas le niveau de colère et de haine, oui, de haine, que cette mesure créée dans la communauté universitaire à votre endroit. Car après que vos sinistres prédécesseurs ont méthodiquement cassé le sens et les missions de l'université depuis la funeste LRU vous débarquez pour assassiner la dernière bouée qui nous maintenait encore à flot : celle des valeurs. 

Aux 17 présidents d'université s'ajoute une brochette de stars et de personnalités qui, elles aussi, se sont mobilisées pour dénoncer cette ségrégation à l'université. Et là encore c'est totalement inédit et devrait vous ramener à la raison si pour raison vous disposiez d'autre chose que de votre misérable ambition personnelle : Isabelle Adjani, Juliette Binoche, Cédric Klapisch, Lilian Thuram pour n'en citer que quelques-unes des plus connues et des moins notoirement gauchistes.

Vous imaginez ça Frédérique Vidal ?? Vous avez réussi le tour de force, par votre loi dégueulasse, de transformer les présidents d'université en punks à chiens a deux doigts de basculer dans la désobéissance civile et d'amener des stars à s'intéresser à l'état de l'université. Et je ne parle pas, bien sûr, des milliers d'acteurs (personnels techniques et administratifs, enseignants-chercheurs et étudiants) à qui votre attitude donne tout simplement envie de vomir. Car toute celle loi, dans son ambition, dans sa nature, dans les mensonges sur lesquelles elle s'appuie, toute cette loi est à vomir.  

Vous mentez Frédérique Vidal. Vous mentez délibérément et c'est doublement ignoble du fait de votre fonction d'abord, et du sujet et des espoirs que vous fracassez avec un cynisme froid qui vous déshonore, vous, mais qui déshonore également chacun de celles et ceux qui accueillent ces étudiants, français ou étrangers, dans leurs amphis. Qui déshonore toute l'université française. 

Frédérique Vidal, vous n'êtes plus ministre. Vous n'êtes que l'incarnation passagère et crasse d'un racisme d'état et d'un apartheid financier totalement décomplexé. Vous êtes allée au bout de votre ignominie. Votre seule cohérence et légitimité est d'être en parfait accord avec l'imposture que constitue le titre de votre loi "Bienvenue en France". Bienvenue en France mon cul. Casse-toi l'Algérien. Casse-toi le Vietnamien. Casse-toi le Tunisien. Casse-toi l'Ivoirien.

Reculez. Faites marche arrière. Ou partez. Car cette lutte ne cessera jamais. Savez-vous pourquoi Frédérique Vidal ? Car il ne nous reste que cette lutte pour pouvoir continuer d'entrer dans une salle de cours en regardant en face nos étudiants, tous nos étudiants, ceux qui sont là, et ceux qui sont absents parce qu'ils étaient trop algériens, trop marocains, trop tunisiens, trop ivoiriens, trop pauvres, trop loin, et à qui vous hurlez "cassez-vous". Cette lutte ne cessera jamais. Toutes ces places vides dans nos amphis, dans nos salles de cours, nous ne les tolérerons jamais. Vous entendez ? Jamais

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Bastille relativiste et plateforme sociale. Joyeux anniversaire Facebook.

lun, 02/04/2019 - 12:15

Quinze ans donc aujourd'hui. Le 4 février 2004. Quinze ans plus tard. Un quart de l'humanité - la moitié de celle connectée - s'y retrouve tous les jours, y passe. Plus de deux milliards de personnes. Quotidiennement. Et que dire de l'écosystème d'applications et de sites tiers : Messenger, WhatsApp, Instagram ... 

La première fois que je me suis créé un compte, c'était en 2007, j'avais eu ce sentiment étrange d'une forme inédite mais particulièrement pregnante de "sociabilité ambiante".  

Cher Mark, que te souhaiter pour ces 15 ans et surtout que nous souhaiter pour les 15 prochaines années ?  J'ai déjà tant écrit sur toi, sur tes ambitions (politiques), sur l'architecture technique (toxique) de ta plateforme, sur ton Like qui a tué notre lien (hypertexte), sur ta grammaire du pulsionnel. Tant de fois j'ai failli te quitter, tant de fois j'ai trouvé des raisons pour ne pas le faire et de continuer de nourrir ton bovarysme calculatoire

Cher Mark, malgré ton Annus Horribilis rien ne semble pouvoir remettre en cause ton modèle économique et tes bénéfices toujours colossaux. Il ne fallut que deux ans aux créateurs de Google pour lancer leur régie publicitaire Adwords alors qu'ils expliquaient au lancement de Google que le modèle publicitaire était totalement incompatible avec un moteur de recherche. Tu n'eus également besoin que de deux ans pour mettre le ciblage publicitaire au centre de tout ton écosystème, notamment en recrutant parmi les 100 premiers employés de la firme un spécialiste du trading à haute fréquence.

Cher Mark, pour 2019 j'ai fait de la question sociale le principal enjeu politique des réseaux (sociaux). Dans une récente entrevue j'ai - de nouveau - expliqué que si tout n'était pas nécessairement de ta faute, ton modèle économique était en train de devenir profondément toxique pour la démocratie.

 

Cher Mark, à ton crédit et à celui de ta plateforme il y aura toujours à porter la fin d'une aristocratie. Ta plateforme, comme chaque plateforme technologique (devenue) majeure, a signé la fin d'une aristocratie dont elle a simultanément redéfini les contours et élargi la base. Les premiers babillards (forums IRC) ont permis cela, Google et son Pagerank également, les plateformes de blogs, des sites comme YouTube ont permis cela. C'est la formule si juste de Benjamin Bayard : "L'imprimerie a permis au peuple de lire, internet va lui permettre d'écrire". D'écrire. Et de filmer. Peuple d'écrivains, de blogueurs, de vidéastes, de podcasters. Peuple de publiants. Internet aura permis au peuple de publier. C'est à dire de rendre public. Et la démocratie est avant tout une affaire de rendu public.

Cher Mark en 15 ans tu as offert à un quart de l'humanité un nouvel espace et un nouvel horizon discursif. Cela est aussi indéniable qu'est indéniable la toxicité de ton modèle économique à l'échelle du projet d'émancipation et de démocratisation que tu prétends servir.

Cher Mark, l'une des observations que je développe depuis presque 20 ans que j'observe le web et depuis 12 ans que je t'observe, toi, l'une de ces observations veut qu'il y ait eu un moment crucial de bascule dans notre histoire numérique commune : celui où l'axe de rotation de la planète web tout entière a subitement changé, où l'axe des profils à remplacé celui des documents, où l'Homme est devenu un document comme les autres, et où, ce faisant, des espaces semi-publics ont progressivement contaminé, phagocyté puis remplacé un (cyber)espace public.

Cher Mark voici ce que j'ai appris en quinze ans.

Quand tous les documents sont reliés dans un espace public, tout devient cumulatif. Tout est affaire de connaissance(s). Alors dans cet espace là, tous les points de vue ne se valent pas mais tous ont de la valeur. Parce que tous sont possiblement reliés et que la densité de ces liens porte en elle des facteurs d'auto-organisation capables de faire sens indépendamment de ceux qui concourent à établir ces liens ou à en assurer la promotion et la visibilité. 

Mais quand tout le monde est relié dans un espace privé, tout devient relatif. Tout est affaire de connivence. Alors dans cet espace là, tous les points de vue s'équivalent dans l'équivoque, car la valeur première de chacun d'entre eux est publicitaire et marchande. Car leur rendu public se conjugue presque exclusivement à l'aune de leur capacité à "faire publicité". Dans cet espace là le "faire publicité" écrase le "rendre public". 

Et c'est à ce moment là, cher Mark, que nous avons un problème. Car nous ne sommes pas tous égaux devant le relativisme. Car notre appréhension et notre compréhension de ce relativisme est directement corrélée à notre niveau d'éducation, à notre environnement sociologique et culturel, au temps que nous n'avons pas à passer à faire autre chose que de ressasser nos colères et à vivre nos injustices.

Or le relativisme déchaîne la bêtise, la bêtise nourrit l'ignorance, l'ignorance entretient le populisme, le populisme augure du totalitarisme. Tout est relatif, bien sûr. Mais pas réciproquement. Peut-être pas en tout cas. 

Cher Mark, pour les quinze prochaines années il ne sera pas d'autre question aussi essentielle que celle de l'espace public. De ce que sera l'espace public de demain : celui des migrations, celui des opinions, et celui des médiations. Pour n'en citer que trois. Trois questions qui sont aussi des questions politiques. Qui sont d'abord des questions politiques. 

Le monde se divise en deux catégories Mark.

Le monde se divise en deux catégories Mark. Ceux qui dans cet espace public n'auront de cesse de bâtir des murs pour en restreindre l'accès en prétendant le réglementer, et en interdisant ou en criminalisant le partage des ressources qui s'y trouvent. Et ceux qui n'auront de cesse de faire tomber ces murs, ceux qui n'auront de cesse d'en dénoncer la rhétorique vaine qui est leur ciment et la programmatique haine qui est leur main d'oeuvre.

Alors je te le redis Mark. Quand tout le monde est relié dans un espace privé, tout devient relatif. Tout est affaire de connivence. A force de t'échiner à maintenir et à développer un modèle publicitaire qui est aussi rentable qu'il rend toxique l'architecture technique de socialisation que tu proposes au quart de l'humanité, et alors même que tu veux combattre le mur du président fou, tu es en train de devenir comme lui Mark. Tu bâtis un mur qui n'est pas seulement le mur d'enceinte de ta bastille-plateforme mais qui engage également la perception et l'horizon de l'espace public démocratique. Tu le dévitalises.

Alors va jusqu'au bout Mark. Va jusqu'au bout de ta logique politique. Qu'as-tu aujourd'hui à gagner de plus à élargir encore un peu, à la marge, la superficie de ta Bastille numérique et ses rentes attentionnelles et publicitaires ? Va jusqu'au bout Mark. Bascule du côté obscur public. Entièrement public. Dans l'infrastructure comme dans l'usage. Fait de Facebook un bien public, un bien commun.

Le temps est compté pour y parvenir. Probablement moins de trois ans. Ta plateforme aura alors 18 ans. Ça la rendra presqu'insolente. De certitudes.   

Et joyeux anniversaire.

 

<Mise à jour> Dans la tonne des articles qui vont venir célébrer cet anniversaire, vous pourrez jeter un oeil aux 15 moments clés retenues par Wired. Et aussi les 15 excuses les plus marquantes. </Mise à jour> 

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L'année 2019 sera celle de la question sociale sur les réseaux (sociaux).

jeu, 01/31/2019 - 21:39

Il paraît que l'on a jusqu'au 31 Janvier pour adresser ses voeux de bonne année (donc bonne année) et pour se livrer à l'exercice des prédictions du prochain Next Big Truc qui va tout disrupter sa mère. 

L'année dernière comme je l'expliquais pour Digimind, la tendance majeure me semblait devoir être celle des interfaces vocales. Et je n'étais pas trop loin du compte ;-) 

Si je devais retenir un enjeu majeur pour l'année qui s'ouvre ce serait celui de la question sociale (au sens politique) telle qu'elle est servie ou desservie par les grandes plateformes et le web.

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Pour archivage, je reproduis ici le court texte paru sur le blog de Digimind parmi d'autres "témoignages d'experts".
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2019 : Year of the Social Network Question. 

Après l'élection de Trump et le vote pour le Brexit, tout le monde a encore présent à l'esprit le mouvement des Gilets Jaunes et le rôle prépondérant que Facebook joua dans ces trois grands temps forts politiques. Avec presqu'à chaque fois l'articulation entre la plateforme "sociale" et un espace discursif plébiscité par les classes dites "populaires" ou "intermédiaires" cherchant à faire exister un espace de mobilisation et de revendications. Ou bien les actions de lobbying et d'influence visant à duper l'opinion pour peser sur le résultat d'un scrutin. 

En ce début d'année 2019 c'est au tour des Stylos Rouges de se structurer également sur Facebook. Et il y a tout à parier que d'autres luttes, d'autres revendications, d'autres collectifs, formels ou informels, continueront de se servir de Facebook comme d'un substitut à une représentativité perdue et comme remède à une invisibilité légitimement ressentie comme de plus en plus pesante. Tout à parier également sur le fait que d'autres chercheront à ramener à tout prix ce même peuple au simple rang d'utilisateur.

Souvenons-nous de ce que la "question sociale" avait représenté au 19ème siècle. La question sociale c'était : 

"l'état d'interrogation profonde – voire de désarroi – dans lequel se trouvent plongés les politiques et les économistes, confrontés aux problèmes liés à la transformation radicale du travail à la suite de la révolution industrielle. (...) Selon Robert Castel, elle est la contradiction fondamentale "sur laquelle une société expérimente l'énigme de sa cohésion et tente de conjurer le risque de sa fracture …"

Deux siècles plus tard nous traversons le même genre de désarroi et d'interrogation sur le rôle, désormais clairement politique, que les réseaux sociaux remplissent. 

Jusqu'ici et depuis bientôt 10 ans, la dimension "sociale" des plateformes n'était qu'un prétexte à l'établissement d'un modèle publicitaire permettant de constituer des logiques de rentes attentionnelles. Aujourd'hui la question sociale est en train de devenir le sous-texte tonitruant de classes populaires et intermédiaires qui ajoutent une politisation souvent radicale à la panoplie habituelle de leurs usages connectés ; une politisation renforcée par les effets de polarisation inhérents aux plateformes et à des années lumières de l'habituel slacktivisme pétitionnaire plutôt associé aux milieux bourgeois.

Chacun sait qu'il n'est pas de politisation sans polarisation. Chacun sait également que la polarisation est nécessaire à la socialisation ("l'homophilie comme marqueur de persistance d'une catégorisation sociale dans les structures relationnelles"). Et chacun voit bien comment ce triptyque (socialisation > polarisation > politisation) est au centre même de l'expérience proposée par les grandes plateformes sociales aujourd'hui.

Or on connaît depuis longtemps, par bien des études scientifiques, le rôle éminent des émotions dans ces environnements numériques, au premier rang desquelles le sentiment de colère et d'indignation. Et l'on connaît également la capacité des plateformes à capitaliser sur cette manne émotionnelle pour la transformer en différents critères "d'engagement" au service de différents annonceurs ou d'autres "tierces parties".

Lorsque la principale focale de l'usage de ces plateformes devient cette question sociale, elles revêtent alors une ambition et une dimension politique qu'il est de notre devoir d'interroger pour  comprendre les nouvelles formes de représentativité et de visibilité qu'elles autorisent, mais également les nouveaux risques de manipulation de l'opinion qu'elles permettent. Car dans les deux cas, cette question sociale et les revendications qui l'accompagnent continueront de se déployer en réseau, à une échelle et selon des modalités totalement inédites dans l'histoire des démocraties. 

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La bataille du libre.

mer, 01/30/2019 - 17:06

Si vous êtes dans la région nantaise demain soir (31 Janvier), précipitez-vous au cinéma le Concorde pour la projection-débat du dernier documentaire de Philippe Borrel : "La bataille du libre". Tout est expliqué chez les copains / copines de Ping.


C'est la version "longue" du documentaire qui sera projetée avant la diffusion (courant 2019) d'une version "55 minutes" sur Arte, version accompagnée de nombreux bonus (dont une interview de votre serviteur). Je vous en reparlerai le moment venu. J'avais croisé Philippe Borrel sur Nantes et la liste des rencontres et des personnalités présentes dans son documentaire atteste du niveau de réflexion engagée. 

Je ne pourrai malheureusement pas être présent demain soir à la projection mais j'ai déjà pu visionner le documentaire et je ne crois pas prendre beaucoup de risques en vous annonçant que vous passerez un (bon) moment très intellectuellement stimulant (en plus le cinéma Concorde de Nantes dispose des meilleurs fauteuils avec la meilleure inclinaison de la galaxie). 

En amuse-bouche, deux bandes-annonces sont déjà disponibles : dans la première comme dans la seconde, vous trouverez notamment une histoire de droits d'auteur et de tracteurs dont je vous avais causé ici-même.

Voilà. Profitez bien et tant que vous y êtes, si vous en avez l'occasion, jetez un oeil aux autres docs de Philippe Borrel, tous passionnants, notamment "un monde sans humains" et "l'urgence de ralentir" pour n'en citer que deux.

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Cher Bilal Hassani.

mar, 01/29/2019 - 22:00

C'est donc vous qui représenterez la France au concours le plus kitch de la galaxie connue. Depuis déjà trop longtemps mais particulièrement depuis que vous avez été choisi parmi d'autres candidats vous êtes la cible d'insultes homophobes (et racistes) avec une fréquence et un systématisme ahurissant. Ils ne sont qu'une goutte dans l'océan de louange qui vous enveloppe, mais cette goutte est un poison dont on ne peut qu'imaginer à quel point il est violent. Pour vous protéger tant bien que mal vous avez recours à un service qui permet de supprimer, d'invisibiliser les commentaires haineux (service intitulé Bodyguard). Et vous avez décidé de porter plainte. Et vous avez bien fait. Que peut-on faire d'autre d'ailleurs ? 

Votre cas bien sûr attire l'attention des médias qui pour la plupart d'entre eux s'étonnent et s'alarment et compatissent. Que peuvent-ils faire d'autre d'ailleurs ? Et puis voilà le retour des tribunes pleine page d'experts autoproclamés en lutte contre les discours de haine qui écument papiers et plateaux en mode "bé c'est la faute à l'anonymat", et concluent le plus souvent navrés par un "Rhooo mais aussi c'est compliqué d'agir".

Alors non. Non ce n'est pas la faute de l'anonymat. Et non ce n'est pas, pour les grandes plateformes, compliqué d'agir. C'est même très simple. Je vais donc me permettre de me servir de votre nom pour republier ce que j'écrivais dans un article du 6 Janvier de cette même année sur ce même blog. Parce que le monde est ainsi fait que je sais que la conjugaison de votre nom placé en titre de ce billet et le pic d'actualité qu'il suscite suffiront probablement à donner à ce texte une autre audience. Et sinon tant pis, j'aurai essayé deux fois :-)

C'était une lettre adressé à Jack Dorsey, le PDG de Twitter, plateforme dont la modération est particulièrement déficiente. Mais toutes les plateformes sont concernées. Toutes. 

Ce que je proposais était assez simple. Il était question de simplement appliquer les règles - CGU - que nous signons pour utiliser ces services. 

"Ce qui n'est pas compliqué c'est de fermer, simplement et définitivement les comptes de celles et ceux qui participent à des "raids numériques" appelant au viol de telle ou telle journaliste ou déniant à une ancienne actrice porno le droit d'avoir un enfant. Ce qui n'est pas compliqué c'est de fermer définitivement les comptes de celles et ceux qui utilisent le mot "crouille" ou "bougnoule" ou "PD" ou "sale fiotte" à longueur de tweets. Ces mots là sont la caractérisation en droit d'insultes à caractère raciste ou homophobe. Et en France, le racisme et l'homophobie ne sont pas des opinions mais des délits. 

Et inutile de crier au risque d'une censure arbitraire et laissée aux mains des plateformes : je ne parle pas ici de comptes qui pourraient occasionnellement évoquer une imagerie nazi comme ce fut le cas de nombreux d'entre nous ces derniers jours suite à la Une polémique du Magazine du Monde, comptes et contenus qui sont d'ailleurs tout à fait improprement et aléatoirement bloqués dès qu'ils osent évoquer le mot nazi.

Je parle des comptes d'authentiques sexistes, homophobes, racistes, antisémites et autres admirateurs assumés du 3ème Reich ou des pires dérives et appel à la haine de l'extrême droite. Les grandes plateformes disposent de l'historique complet de publication de ces comptes là. Elles disposent de technologies d'analyse linguistique qui leur permettent d'identifier et de recouper ces occurrences de la haine ou de l'incitation à la haine assumée. Elles pourraient, si elles disposaient d'un minimum d'éthique, faire travailler des modérateurs humains disposant des codes culturels permettant de contextualiser correctement ces dérives plutôt que de continuer d'exploiter des travailleurs pauvres aux Philippines pour ce travail de modération.   

Cette lutte contre l'écume des discours de haine ne doit en aucun cas faire oublier d'agir également et prioritairement sur l'architecture technique toxique qui les amplifie et le modèle économique qu'ils permettent de nourrir mais elle est un point de départ aujourd'hui absolument nécessaire." 

Voilà. C'est simple non ?

Et concernant l'anonymat et toutes celles et ceux, dont le président Emmanuel Macron, qui basculent opportunément en mode croisade pour bouter hors du web ces légions d'anonymes rageux, j'avais ailleurs écrit ceci : 

N'oublions pas que pour s’exprimer sur la plupart de ces plateformes (Twitter et Facebook notamment) le compte doit être créé sous son vrai nom ou associé à un numéro de téléphone portable "actif". N'oublions pas que les rageux les plus immondes et les plus violents, sont parfois de simples citoyens mais aussi souvent des personnalités publiques (Soral, Dieudonné) et politiques (leaders de groupuscules identitaires), et que la plupart d'entre eux s’expriment précisément sous leur vrai nom parce que la haine est la seule garantie d’une notoriété qu’ils recherchent désespérément.

La question, la seule, à poser en toute priorité aux plateformes lorsque vous les rencontrerez, car vous verrez Bilal, elles voudront bientôt j'en suis convaincu vous rencontrer, la seule question à leur poser est celle-ci : 

Etes-vous prêt à réellement lutter contre les discours de haine, contre l'homophobie, en ajoutant dans vos CGU que chaque insulte raciste ou homophobe occasionnera la fermeture définitive du compte qui les a proférées ? Etes-vous prêt à perdre ces "clients" là qui ne sont pas, pour vous, anonymes, et qui ne l'ont jamais été ?

Posez leur cette question là Bilal. Et dites-leur aussi ceci :  

Si vous étiez les gérants d'un magasin et que certains de vos clients revenaient tous les jours et traitaient de "sale PD" ou de "sale fiotte" d'autres de vos clients, quelle serait votre réaction ? Les accepteriez-vous dans votre magasin ? Ce que vous tolérez est ce que vous êtes vraiment. Dites-leur simplement cela Bilal. "Ce que vous tolérez est ce que vous êtes vraiment". 

Et si ni Jack Dorsey, ni Mark Zuckerberg, ni Larry Page, ni Serguei Brin ni aucun autre ne regarde le concours de l'Eurovision ni ne vous invite pour parler avec vous de ce que vous traversez, alors j'espère qu'un(e) de nos représentant(e)s politiques, un jour prochain, leur posera très exactement cette simple et seule question là. Etes-vous prêts à perdre ces clients-là ou ne sont-ils pour vous que des clients comme les autres ? 

Ce que nous tolérons est ce que vous nous sommes vraiment. Bon courage pour l'Eurovision cher Bilal. 

 

 

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Community Actions : le jour où la pétition tuera le vote (ou pourquoi Facebook provoque des troubles de l'élection)

lun, 01/28/2019 - 22:04

Alors voilà. Facebook, la grande plateforme sociale, vient de lancer sa plateforme de pétition en ligne. Une plateforme qui lance une plateforme. Objectif : continuer de tisser son écheveau à dimension politique dont je vous parlais pas plus tard que y'a pas longtemps. Car si l'on pourra bien sûr lancer des pétitions sur à peu près tout et n'importe quoi comme dans la plupart des autres plateformes pétitionnaires dont Facebook cherche ici à avoir la peau et les parts de marché, la communication du réseau social met l'accent sur la dimension "politique" de sa plateforme de pétition. 

Community Actions.

Car avec "Community Actions" (nom du machin) vous pourrez donc directement "notifier" des institutions politiques et/ou leurs représentants. Le tout sur la plateforme de pétition de la plateforme sociale. 

En version longue ça donne un truc du genre

"Construire des communautés civiquement engagées et informées est au cœur des missions de Facebook. Chaque jour, les gens viennent sur Facebook pour mettre en avant une cause à laquelle ils tiennent, en contactant leurs élus, en organisant une collecte de fonds ou en démarrant un groupe. À travers ces différents outils, nous avons vu des personnes mobiliser des soutiens et obtenir des résultats sur des problématiques qui leur tenaient à cœur. Community Actions est un nouveau moyen pour aider les gens à changer leur communauté et à s’associer avec leurs élus locaux et leurs agences gouvernementales pour trouver des solutions." 

Une nouvelle fois, les éléments de langage de la firme tournent autour des notions qui sont au coeur du discours officiel de Zuckerberg depuis déjà deux ans et sa lettre à la nation, à savoir "l'engagement civique" et le "rapprochement entre citoyens et élus ou représentants" le tout pour constituer une "communauté globale", que Facebook soit "une infrastructure sociale" permettant aux gens d'être toujours davantage "civically-engaged".

Et donc en version suuuper-longue c'est là.

Petition is Sexy.

La nouveauté dans tout ça c'est que depuis quelques années, la pétition politique est devenue tendance. Quand j'étais encore étudiant, les pétitions politiques se signaient au stylo, dans des coins de rues marchandes et de zones commerciales, et c'était de très jeunes (ou de très vieux/vieilles) militant(e)s vous les tendaient avec toute l'énergie de leur haleine de poney et un sens de l'accroche et du contact humain en général équivalent à celui d'Emile Louis dans une rame de métro bondée. Mais aujourd'hui la pétition politique est tendance et a donc toute sa place au sein de notre Newsfeed. Et pourquoi la pétition politique (sur à peu près tout et n'importe quoi) est-elle devenue tendance ? Parce que, dans sa multiplication et sa systématisation, elle s'appuie sur une forme dégradée de slacktivisme ; et parce qu'elle nous permet, au regard d'une sollicitation attentionnelle et émotionnelle constante, de préserver l'image que nous avons de nous-mêmes à moindre coût cognitif ; elle nous maintient dans une illusion de mobilisation qui constitue notre réponse au stimulus d'une indignation "rediffusée" en permanence plus que réellement "partagée".

Même s'il est bien sûr difficile de généraliser, l'expérience cognitive des réseaux sociaux (en tout cas celle de Twitter et de Facebook) n'est pas seulement sur-sollicitante, elle s'appuie également sur le ressort de cette "indignation" comme facteur principal de visibilité et comme source principale d'interaction et d'engagement. Et à ce titre les pétitions politiques sont une manière redoutablement efficace de cristalliser (et de capitaliser sur) cette indignation pour maintenir la pression attentionnelle et sociale (par le défilement des amis qui signeront à leur tour) et surtout pour qualifier toujours davantage les données que Facebook possède sur nous.

Etant entendu (mais je le reprécise quand même) que l'intérêt que Facebook porte à l'engagement civique ne se mesure qu'à l'aune de ce que ce dernier est susceptible de lui apporter comme données d'opinion qualifiées pour alimenter son modèle économique de régie publicitaire. 

Après que le Like a tué le lien, l'enjeu est désormais de savoir si la pétition tuera le vote.

Alors bien sûr on peut se moquer (ce dont je ne me prive pas), on peut ricaner (pareil) mais on aurait tort de croire qu'il ne s'agit que d'une énième opération de communication au service d'un enjeu principalement économique destiné à dézinguer toute forme de concurrence. Bien sûr Change.org est clairement dans le viseur mais si Facebook ne semble pas avoir fait d'offre de rachat c'est aussi parce que son architecture technique et sociale semble idéale pour ce genre de "civisme pétitionnaire" et parce qu'il souhaite, dès le départ de l'offre, qu'elle soit "intégrée" aux couleurs, au code et à toute l'architecture de Facebook. Et pourquoi souhaite-t-il cela ? Parce que ce qui se joue derrière c'est la captation et la vampirisation de toute la valeur du lien de triangulation entre citoyens, élus et institutions représentatives, c'est à dire la valeur même du lien démocratique.

Voilà ce qui se joue au fond derrière cette méga-plateforme sociale lançant une méga-plateforme de pétitions : la vampirisation et la dévitalisation du lien démocratique de représentativité. Et ça, ben ça pue d'autant plus qu'il est déjà partiellement trop tard pour faire marche arrière. 

Souvenez-vous : il y a quelques années de cela, au moment où Facebook lançait son bouton Like comme d'autres lançaient l'invasion de la Pologne ou l'écoute d'un disque de Wagner, j'expliquais et tentais de convaincre que le "Like" allait tuer le lien. Je n'aime pas trop m'auto-congratuler mais bon pour le coup je ne m'étais quand même pas trop planté. 

Or après que le Like a tué le lien, l'enjeu est désormais de savoir si la pétition tuera le vote. Si à l'engagement citoyen se substituera la vision mécaniste que Facebook a de l'engagement. 

L'engagement qui désengage.

Le "taux d'engagement", valeur cardinale sur Facebook est - en gros - calculé comme suit : nombre de personnes engagées sur un post (= les gens qui ont liké, commenté ou partagé) divisé par la portée du post (nombre de personnes qui l'ont vu), le tout multiplié par 100. 

Comme je vous l'expliquais dans d'autres articles sur le sujet de la lutte contre les discours de haine, la question de l'engagement sur les réseaux sociaux est souvent, in fine, une affaire de désengagement.

"Soutenir en ligne un certain type de discours n'est pas nécessairement être prêt à "s'engager" derrière ce discours, fut-il un discours de haine ou, d'ailleurs, un discours de paix. L'engagement en ligne est le plus souvent une forme de désengagement ("slacktivisme"). A propos de l'engagement, Merleau-Ponty écrivait : "Tout engagement est ambigu puisqu’il est à la fois l’affirmation et la restriction d’une liberté : je m’engage à rendre ce service, cela veut dire à la fois que je pourrai ne pas le rendre et que je décide d’exclure cette possibilité." Or précisément, sur les internets, le "like" ou le slacktivisme est une forme d'engagement monoface : "liker" une "cause" ou un "discours" c'est exclure la possibilité de rendre réellement un service. Et la plupart du temps ... c'est tout."

Le sens premier "d'engagement" est celui de la mise en "gage" de quelque chose. A l'échelle des plateformes sociales, c'est d'abord évidemment notre capacité attentionnelle qui est le bien que nous gageons et qui par retour nous en-gage. 

En mettant temporairement de côté les différents scandales d'ingérence et d'influence découverts après l'affaire Cambridge Analytica, ce qui se joue aujourd'hui à l'échelle politique avec Facebook c'est qu'une plateforme est en train de siphonner à son propre bénéfice toute l'énergie vitale de nos démocraties, c'est à dire la particularité - et l'effort aussi - que constitue ce lien qui lorsqu'il est activé, créé et maintenu, transforme un individu en citoyen et un collectif  d'individualités en communauté de destin. 

Alors vous me direz : "Oh mais non regardez par exemple les Gilets Jaunes et le rôle que Facebook joue dans ce mouvement. Ou souvenez-vous des printemps arabes ..." Certes. Et justement. Lors de ces pics de colère sociale ou politique, Facebook et d'autres réseaux restent de puissants vecteurs de coordination et d'expression citoyenne. Même s'il faut encore une fois rappeler que si Facebook permet de déclencher des révolutions il en compromet la victoire.

Mais ce qui m'intéresse et m'inquiète ici ce ne sont pas ces "pics" de colère, c'est la banalité du mal, c'est la quotidienneté de notre rapport au politique qui est toute entière en train d'être happée par la plateforme. Plateforme qui se nourrit autant du discrédit que la classe politique a elle-même forgé avec rigueur et minutie que d'institutions et de modes de représentation qui apparaissent aujourd'hui soit totalement (abs)cons, soit totalement absents, soit totalement hors d'âge. 

Facebook provoque des troubles de l'érection l'élection.

J'étais en train de commencer à écrire ce billet (mercredi soir dernier ...) lorsque je vis apparaître dans mon fil Twitter le "Facebooklash" du Forum de Davos et cette idée que Facebook était aussi nocif pour la démocratie que fumer l'était pour la santé et qu'il fallait donc le démanteler. Tiens tiens ... :-) 

Entre les groupes (outils de mobilisation et d'organisation dont on a vu l'efficacité avec le mouvement des Gilets Jaunes), les changements d'algorithme valorisant plus que jamais les interactions "locales", la dimension pétitionnaire de "Community Actions" et tout le reste des informations et données déjà captées par la firme, et à l'approche d'échéances électorales majeures dans un grand nombre de pays et de continents, la position de Facebook est aujourd'hui totalement inédite dans le champ politique. Et aux troubles de l'élection déjà avérés pourraient s'en ajouter d'autres bien plus grands. 

Change.facebook.com ?

La greffe prendra-t-elle ? Et Facebook deviendra-t-il le nouveau Change.org ? Difficile de le savoir aujourd'hui. Ce n'est pas la première fois que Facebook lance en l'internalisant une fonctionnalité ou un service qui, sur le papier en tout cas, à tout pour casser la baraque et atomiser la concurrence. Or qu'il s'agisse de MarketPlace (sorte de BonCoin interne) ou du site de rencontre (souvenez-vous de Facebook Dating pour l'instant uniquement testé en Colombie), l'adhésion des utilisateurs semble assez loin des attentes de la firme. D'abord parce que le service est, dans un cas comme dans l'autre, assez loin de l'usage et de l'affordance naturelle du réseau social. Ensuite parce que le sites proposant déjà ces services ont, eux, une puissance d'affordance déjà ancienne et d'autant plus ancrée qu'elle leur est parfaitement spécifique ( = ils ne font que ça, ils ne servent qu'à ça). On pourrait donc imaginer que la greffe tentée par Facebook avec ce service de pétition ne prenne pas.

Mais il s'agit ici d'un cas différent puisque d'une part beaucoup de gens utilisent déjà leurs identifiants Facebook pour se connecter sur des sites pétitionnaires (et que Facebook pourra donc d'autant plus facilement les cibler et les toucher), et que surtout, la dimension phatique "interpellative" de la pétition est parfaitement en phase avec la nature de l'usage et des interactions spécifiques et plébiscitées du réseau social. A vrai dire le seul frein est aujourd'hui celui de l'image dégradée dans l'opinion du réseau social qui risque d'amener pas mal d'utilisateurs à hésiter un peu devant ces "community actions".

Democracy Market.

L'autre point est celui de la spectacularisation affective et émotionnelle des politiques publiques. Je m'explique. Je vous avais déjà parlé du "Mercy Market", ce marché de la pitié qui, face aux carences des politiques publiques un peu partout dans le monde, oblige des citoyens à recourir à d'inédites formes de mendicité en ligne. 

En plus de dévitaliser et de vampiriser le lien démocratique, les Community Actions que Facebook veut mettre en place vont contribuer à une forme de "Democracy Market" où seules les causes les mieux "vendues" bénéficieront d'une visibilité suffisante. 

Les effets pervers et délétères de ces fonctionnalités qui, à première vue, devraient pourtant plutôt être le gage d'un renouveau démocratique, s'expliquent de plusieurs manières (indépendamment de l'effondrement de la crédibilité de la parole politique et donc du sens de l'engagement politique lui-même). Le modèle économique de ces plateformes et leur architecture technique toxique constituent l'essentiel de cette explication. Je l'ai déjà, dans cet article et dans d'autres, largement expliqué et commenté.

Mais il faut également désormais penser un monde dans lequel nous sommes déjà face au projet de Zuckerberg et des autres patrons des GAFAM, un monde dans lequel leurs plateformes sont déjà constituées comme autant d'infrastructures globales et non-négociables ou non-évitables sur le plan économique, mais également sur celui du lien social et demain peut-être, donc, sur le plan politique. 

C'est en tout cas cette hypothèse que vient étayer le site Gizmodo, qui vient d'inaugurer une série d'articles passionnants sur le thème : et si on bloquait totalement (pendant 6 semaines) les géants de la tech dans notre usage quotidien ? Et les premiers verdicts de la journaliste qui a accepté de jouer le jeu sont sans appel. Il est impossible d'exclure Amazon de nos vies. Et quand on vire totalement Facebook (et Instagram et WhatsApp et Messenger ...), ben ça nous manque :-)  

Le problème de nos démocraties sur l'échelle de leur vampirisation par les grandes plateformes est donc double : primo nous n'avons pas prévu de plan B. Et deuxio, nous adorons nous vautrer dans le plan A. Le rôle du politique, si par extraordinaire il envisageait un jour autre chose qu'une start-up nation et un état plateforme, serait de parvenir à jouer sur ces deux tableaux.

Mais avant cela il lui faudra faire le deuil du numérique comme "pansement". Lorsque les Gilets Jaunes lancent quasi-simultanément une "autre" plateforme de recueil de leurs revendications que "la" plateforme lancée par le gouvernement et lorsque que ces deux plateformes sont pourtant techniquement rigoureusement identiques (et toutes deux créées par Cap Collectif) on mesure bien à quel point "le" numérique est totalement incapable de fabriquer du lien. Aucune plateforme, aucune application, rien de numérique, jamais, ne permettra de reconstruire le lien de confiance dans une parole représentative dont le processus électif est le garant et les élus les dépositaires. Cette reconstruction il faut aller la chercher ailleurs.

La légitimité de n'importe quel outil, dispositif ou plateforme numérique sera toujours, pour l'un ou l'autre camp, éminemment suspecte car comme le raconte Stiegler, le numérique est un pharmakon, à la fois remède et poison. Mais aussi car il est dans la nature du numérique de ne rien oublier, car il est dans la nature du numérique de tout "fonctionnaliser" (donnant naissance à un solutionnisme technologique présenté comme immanent), et car il est dans la nature du numérique de systématiquement renverser la charge de la preuve (comme on le voit aujourd'hui dans les dérives des régimes de surveillance). Et tout cela n'est que difficilement compatible avec ce dont on a aujourd'hui besoin pour restaurer une forme de confiance dans la parole et dans l'action politique.  

Si nous disposions aujourd'hui d'un espace d'expression numérique qui soit un espace réellement public et si cet espace pouvait être investi par des citoyens disposant encore d'un minimum de confiance en la démocratie représentative, la diagnostic pourrait être différent. Mais cet espace numérique réellement public (que l'on appelle le web) est aujourd'hui réduit à peau de chagrin.

Et depuis maintenant presque 15 ans que j'observe le pouvoir des algorithmes et l'ambition des plateformes, depuis maintenant presque 15 ans que je m'efforce d'en scruter les affordances, je suis convaincu que les seuls usages numériques qui vaillent et qui durent sont ceux qui n'avaient pas été pensés initialement ou qui s'affranchissent très vite de l'utilitarisme de circonstance qui avait présidé à leur création. Et. Et qui disposent d'une architecture technique qui va être le réceptacle permettant à nouvelles affordances sociales et informationnelles d'y opérer une forme de cristallisation. Youtube devait au départ être un site de rencontre. Facebook (qui s'appelait Facemash) permettait de noter les plus jolies filles d'un campus américain. Avant de créer Wikipédia, Jimmy Wales travaillait sur un projet d'encyclopédie (Nupedia) où les connaissances devaient être validées par des experts sous l'autorité d'un rédacteur en chef. Et ainsi de suite. 

Alors en étant cynique on pourrait écrire en conclusion qu'à force de démontrer avec constance depuis plus de 30 ans que la démocratie politique représentative était avant tout une affaire de relations publiques (RP) cédant aux intérêts des puissants, il est étrange de s'étonner qu'une firme comme Facebook qui excelle en matière de RP en capte aujourd'hui l'essentiel de l'élan vital. 

Et rajouter que ce constat ne doit nous exonérer d'aucune des luttes à venir pour la reconquête d'un espace réellement public de revendications. Car quand solutionnisme technologique et déterminisme algorithmique se conjuguent au sein d'espaces privatifs réunissant presque quotidiennement la moitié de l'humanité, le relativisme systémique qui est produit et entretenu ne permet plus ni d'espérer ni de parier qu'une quelconque forme de démocratie puisse en sortir grandie, ni même qu'elle soit souhaitable.

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Internet : aliénation ou émancipation ?

dim, 01/27/2019 - 20:29

C'est l'histoire de rencontres. Et de proximités. Un coup de téléphone et une invitation à venir parler d'internet et du web devant une caméra en mode tranquille. On enregistre, on sait que c'est pour un documentaire. Il y a Delphine qui pose des questions et Ludovic qui tient la caméra. Cela dure un petit moment. Un assez long moment. Après on prend vite fait un café et puis chacun repart à ses activités. On sait que c'est pour un documentaire mais on ne sait pas pour quand, ni quelle forme cela prendra. Encore des rencontres à caler, des rendez-vous à prévoir. On verra bien. Et puis quelques mois plus tard, il est là, ce documentaire. Et il s'appelle : "Internet, aliénation ou émancipation". 

Dix chapitres pour répondre à cette question. Un documentaire réalisé par Delphine Blanchard et Ludovic Renou.

Alors je vous préviens, si vous ne m'aimez pas il ne faut pas aller regarder ce documentaire parce que j'y suis vraiment très présent à l'écran. Vraiment.

Le documentaire est construit à partir du montage d'une petite dizaine d'entretiens, principalement avec des acteurs de l'internet associatif. Et donc nonobstant ce que j'y raconte, je vous le conseille vraiment parce qu'il prend le temps de recueillir la parole des personnes interrogées, et de développer un point de vue qui reste équilibré tout en étant clairement militant.

Et qu'à ce titre et quel que soit son avenir et son succès que j'espère planétaire, il est déjà une remarquable ressource pédagogique à destination de citoyens curieux.  

Disponible en ligne sur Youtube (et très bientôt sur Framatube).

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Si c'est pourri c'est que t'es pas le bon produit (ma réponse à Mark Zuckerberg).

ven, 01/25/2019 - 13:26

Mark Zuckerberg vient de se lancer dans une grosse campagne de communication en publiant une tribune simultanément dans plusieurs très grands journaux dont Le Monde ou le Wall Street Journal. Elle est intitulée : "Je souhaite clarifier la manière dont Facebook fonctionne."

Il y rappelle avec raison une première vérité qui est que le métier de Facebook n'est pas de vendre des données personnelles à des annonceurs mais de permettre à des annonceurs d'accéder à un ciblage très fin d'audience pour l'affichage de leurs publicités. La nuance est de taille et je le dis sans aucune ironie. 

Mais pour le reste, comment dire ... 

D'abord il indique qu'il ne changera pas de modèle économique. Et que la publicité continuera donc d'être l'alpha et l'oméga. Sur cette base il est évident que Facebook ne peut que continuer de s'enfoncer dans une série de scandales qui finiront probablement par avoir la peau de la plateforme dont la charte graphique bleue commence déjà à convoquer l'image de sa propre suffocation. Je l'ai déjà écrit et expliqué, sur la base du modèle économique actuel et de l'architecture technique qui le sert, toutes les logiques d'exposition et de circulation de contenus sont biaisées et entretiennent et maximisent les effets de polarisation et autres Fake News. Je reste donc convaincu que la seule issue - pour Facebook - est de basculer dans un modèle payant. Comme le font d'ailleurs de plus en plus les grosses plateformes (Youtube Red par exemple). Et qu'il finira par le faire mais qu'il a encore besoin d'un ou deux scandales planétaires pour s'en convaincre. Et qu'il sera alors peut-être trop tard

Ensuite il explique que si c'est pourri c'est que tu n'es pas le bon produit. Plus précisément ce que dit Zuckerberg c'est que si l'expérience utilisateur est pourrie (publicités inappropriées, contenus viraux, promiscuités toxiques, etc.) c'est que l'utilisateur fait mal son boulot.

C'est son "Yes we you Can" à lui, tendance culpabilisante. Je (le) cite et je souligne :

"Sur nos services, vous pouvez gérer les informations que nous utilisons pour vous montrer des publicités, et vous pouvez empêcher n’importe quel annonceur de vous atteindre. Vous pouvez savoir pourquoi vous voyez une réclame, et modifier vos préférences pour voir celles qui vous intéressent. Vous pouvez également utiliser nos outils de transparence pour voir les différentes publicités qu’un annonceur diffuse auprès d’autres personnes."

Histoire de faire passer la pilule de la mauvaise foi il ajoute pour la forme que c'est quand même peut-être aussi un peu la faute des équipes d'ingénieurs et de l'intelligence artificielle présidant à l'organisation du Newsfeed qui est bien sûr "toujours imparfaite".

"Ces contenus inappropriés peuvent parfois rester sur nos services pour une seule raison : les équipes et les systèmes d’intelligence artificielle sur lesquels nous nous appuyons pour les examiner ne sont pas parfaits. Nous n’avons aucun intérêt à les ignorer. Nos systèmes continuent d’évoluer et de se perfectionner."

Mais bon. C'est quand même surtout la faute de ces débiles d'utilisateurs qui ne se servent pas des toutes ces potentialités que la plateforme met à leur disposition. Comme résolution pour l'année prochaine je suggère à Mark Zuckerberg d'apprendre le français et, dans la foulée, d'aller lire "Dans l'internet des familles modestes" de Dominique Pasquier. Il y apprendra plein de choses. Parce que bien sûr "Yes we can" Mark. C'est vrai. "Yes we can" mais "No we won't do it mostly and you know it perfectly". On peut "gérer des trucs", "empêcher d'autres trucs", "savoir des trucs", on peut le faire. Mais la plupart du temps on ne le fait pas. J'ai déjà traité mille fois sur ce blog la question du "pourquoi on ne le fait pas" (ou alors pas régulièrement, ou pas complètement) et j'insiste encore une fois sur le fait que Dominique Pasquier démontre remarquablement pourquoi certains d'entre nous le feront encore moins que d'autres au regard de la sociologie et d'une approche "de classe" des usages du web. Ne serait-ce que sur la question de la "privacy". Rappel : 

"Dominique Pasquier montre à quel point ce rapport à la promiscuité et donc à l'intimé et au "privé" (ou à la "vie privée") est très différenciant dans les usages des familles modestes : "Les familles disposent bien souvent d’une seule adresse mail partagée. C’est un moyen de tenir un principe de transparence familial… (et de surveillance : une femme ne peut pas recevoir de courrier personnel). Ce principe de transparence se retrouve également dans les comptes Facebook, dans les SMS … La famille intervient sur les comptes de ses membres, on regarde les téléphones mobiles des uns et des autres. On surveille ce qu’il se dit. Les familles modestes ne voient pas de raison à avoir des outils individuels."

Pawel Kuczynski

Facebook est une architecture technique au service d'une fonction supposément sociale. C'est à l'architecture technique de s'adapter à la fonction sociale qu'elle prétend servir et non aux utilisateurs de la fonction sociale de vérifier qu'elle fonctionne correctement à chaque fois qu'ils s'en servent. Quand j'utilise un dispositif ou un objet technique en tant, précisément, qu'utilisateur, je ne vérifie pas son état avant chaque usage. Je ne relis pas les règles de déontologie du CSA à chaque fois que je regarde la télé. Je ne vérifie pas les commandes de direction de mon véhicule à chaque fois que je le prends pour me rendre au travail, pas plus que je ne règle à chaque fois le parallélisme des pneus. Et quand quelque chose dysfonctionne ou risque de dysfonctionner dans le dispositif technique dont j'ai l'usage, c'est le dispositif technique qui m'en avertit, par exemple en faisant clignoter un quelconque voyant. Donc je répète : C'est à l'architecture technique de s'adapter à la fonction sociale qu'elle prétend servir et non aux utilisateurs de la fonction sociale de vérifier qu'elle fonctionne correctement à chaque fois qu'ils s'en servent.    

Tout en disant - et c'est une bonne nouvelle s'il ne s'agit pas que d'un élément de communication - accepter l'idée de davantage de régulation (à propos du RGPD Zuckerberg écrit "Nous devons être clairs sur la façon dont nous utilisons les données, et les gens doivent avoir des choix clairs sur la façon dont ils veulent que leurs données soient utilisées. Nous pensons qu’une régulation d’Internet fondée sur ces principes serait bénéfique pour tous"), Facebook et Zuckerberg continuent pourtant de laisser reposer la charge d'application de la régulation sur les épaules de l'utilisateur. Ce qui est fondamentalement malhonnête et problématique.

Le meilleur contrepoint à la tribune de Zuckerberg est peut-être cette interview de Caterina Fake, co-fondatrice de FlickR, qui dit notamment ceci : 

"Au lieu d’assumer leur responsabilité, les entrepreneurs ont préféré prétendre qu’ils n’étaient pas coupables du comportement de leurs utilisateurs. En réalité, ils ne managent pas leur audience parce qu’ils se voient comme des médias sociaux et non pas comme des communautés en ligne. Ce choix est programmé. On peut prendre au pied de la lettre ce que disait Lawrence Lessig (...) : « Le code est la loi ». La loi, comme le code, crée la manière dont les gens interagissent les uns avec les autres. L’ancien responsable de la communauté de Flickr disait une chose très juste : « Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment ». Donc si votre code tolère le sexisme, vous êtes une plateforme sexiste. Si votre code tolère les suprémacistes blancs, vous êtes une plateforme qui soutient le suprémacisme blanc." 

Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment. Il ne saurait y avoir de meilleur conseil à donner à Mark Zuckerberg. 

Et s'il souhaite vraiment assainir les interactions toxiques générées par sa plateforme, il faut lui rappeler que ce ne sont ni les utilisateurs, ni les intelligences artificielles qui ont la solution. La seule solution est d'assainir l'architecture de circulation des informations en limitant sa toxicité factuelle et "mécanique". Comme vient par exemple de le faire WhatsApp (racheté par Facebook en 2014) au sujet des Fake News en limitant le nombre de partages d'un message à 5 personnes (ou groupes de personnes) contre vingt précédemment. En apprenant la (bonne) nouvelle j'écrivais sur Twitter que c'était là en effet la seule solution efficace et probante mais qu'elle avait peu de chances d'être appliquée longtemps tant elle allait occasionner une baisse d'interaction qui pourrait s'avérer préjudiciable aux intérêts économiques de la plateforme hôte. <Mise à jour> Et il se confirme que c'est de toute façon loin d'être suffisant comme le prouve l'exemple des élections en Inde. </mise à jour>

Si Facebook souhaite réellement devenir un média citoyen respectueux des droits des utilisateurs il doit commencer par assumer la charge pleine et entière de la régulation, ce que rend totalement impossible son modèle économique actuel. Il doit ensuite accepter de mettre son architecture technique au service de la fonction sociale et citoyenne qu'il indique vouloir assumer et cesser d'imaginer que l'inverse puisse être possible ou souhaitable. Il doit enfin cesser de s'abriter derrière l'individualisation des marges de tolérance de chacun pour se positionner clairement et de manière univoque sur ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. 

Mais - et ce n'est pas le moindre des problèmes auquel il devra faire face - même en admettant qu'il souhaite le faire, il est possible qu'il soit de toute façon déjà trop tard pour mettre en oeuvre ce programme. Et qu'il n'y ait pas d'autre solution ... que sa dissolution.

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Le fond de l'air est jaune.

mer, 01/23/2019 - 10:35

Demain Jeudi 24 Janvier 2019 paraîtra aux éditions du Seuil un recueil de textes consacrés au mouvement des Gilets Jaunes et titré "Le fond de l'air est jaune".

L'un des textes que j'avais écrit s'y retrouve, en fort bonne compagnie, puisque vous pourrez aussi y lire (par ordre alphabétique) : Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, Louis Chauvel, Isabelle Coutant, Aurélien Delpirou, Michaël Foessel, David Graeber, Samuel Hayat, Jean-Claude Monod, Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Alexis Spire, Sophie Wahnich et Michelle Zancarini-Fournel. 

L'ouvrage (que je n'ai pas encore vu) comprendra également une documentation visuelle du mouvement (photos, slogans, etc.)

Le mouvement des Gilets Jaunes - qui est loin d'être terminé - marquera durablement l'histoire de notre pays. De cela je suis convaincu. De la même manière que je suis convaincu qu'il n'est que deux manières de tenter de le comprendre : soit en allant au plus près du terrain et en y passant du temps comme l'avait fait Florence Aubenas pour Le Monde, soit en convoquant une pluralité de voix et d'approches capables de rendre compte de la complexité de sa naissance, de son organisation, de ses modes de structuration (en ligne et hors-ligne), de sa composition sociale, de son rapport à l'information et aux médias, etc. 

Je voudrais répondre ici à une critique qui m'a déjà été indirectement adressée et qui concerne "l'opportunisme" éditorial consistant à "faire vendre" sur le dos du mouvement.  De fait la liste des ouvrages à paraître sur ce mouvement est très importante pour les prochains mois : 

(image extraite de la base de donnée Electre.com - cliquez pour agrandir)

On y trouve(ra) du travail journalistique au plus près du terrain, des ouvrages très marqués politiquement (de Plenel à Chouard), et d'autres rassemblements de textes collectifs. Et ce n'est probablement pas fini. 

Au-delà d'un opportunisme éditorial avéré qui répond et obéit aussi à des logiques de marché dépendantes d'un temps médiatique et politique, je pense qu'il est important de pouvoir documenter ce mouvement. Et dans cet effort de documentation qui est aussi la garantie d'une sédimentation historique et culturelle, je crois que le livre imprimé a son rôle à jouer à côté de l'immensité de textes passionnants également publiés sur le web. 

J'avoue m'être également posé la question de la rémunération et je pense que moi ou d'autres plus illustres aurons probablement droit au reproche de gagner de l'argent sur le dos du mouvement. Et ce point qui touche à l'articulation entre la libre diffusion des connaissances et la rémunération des auteurs est chez moi, pour différentes raisons, particulièrement sensible. Je rappelle donc que le texte qui fait partie de ce recueil est et restera disponible intégralement sur ce blog. Et que cela est pour moi essentiel. Comme d'ailleurs d'autres textes d'autres auteurs de cet ouvrage collectif le sont également. J'indique aussi, en toute transparence, que la rémunération perçue au titre du droit d'auteur sera partagée entre les 16 contributeurs figurant au sommaire de la manière suivante : 0.5 % de droits jusqu’à 5000 exemplaires, 0.6% jusqu’à 10 000 exemplaires et 0.7% au-delà.

L'ouvrage étant vendu 14,50 euros je toucherai donc 0,0725 euros par exemplaire. Soit un peu plus de 362 euros si les 5000 exemplaires vendus sont atteints. De toute façon je vous tiendrai au courant l'année prochaine du montant de ces droits. 

L'autre question qui revient souvent est celle de savoir "pourquoi ces textes et ces auteurs plutôt que d'autres ?" Et là très franchement je n'en ai aucune idée. Avant même d'être informé de ce projet éditorial j'avais déjà lu sur le web certaines des autres contributions qui se trouveront au sommaire. Mon texte intitulé "De l'algorithme des pauvres gens à l'internet des familles modestes" avait de son côté beaucoup circulé sur le web et déjà bénéficié d'une couverture médiatique relativement importante. 

Par l'entremise d'une connaissance commune - Xavier de La Porte pour ne pas le citer - j'ai ensuite "simplement" été sollicité par Joseph Confavreux, qui a dirigé la construction de cet ouvrage et en a assuré la coordination. Et en une semaine (pendant les vacances de Noël) nous avons procédé - surtout lui en fait - à différentes relectures et réécritures pour rendre "papier compatible" un texte initialement diffusé sur et pour le web. Merci à lui à la fois pour ce contact et pour ce travail éditorial (et accessoirement pour l'ensemble de son oeuvre, la revue du crieur notamment).

Et puis voilà. Le reste (dont je ne suis qu'une petite partie) sera disponible demain dans toutes les bonnes librairies, probablement dans les moins bonnes aussi. Je suis simplement heureux d'y avoir participé. Parce que je pense que cette participation collective sera réellement utile. Je l'espère en tout cas.  

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Gouvernement souhaite atteindre les personnes intéressées par Lidl.

mar, 01/22/2019 - 21:39

"Gouvernement souhaite atteindre les personnes intéressées par Lidl."

Telle est la phrase du texte qui s'affiche lorsque, surpris par une publicité Facebook, on clique sur les trois petits points de suspension pour comprendre à quel titre nous sommes destinataires de ladite publicité. 

L'histoire a été dévoilée par Brain Magazine et également repérée par Vincent Glad sur Twitter. Toutes les pubs du Gouvernement sont par ailleurs accessibles directement depuis leur page dans la rubrique : "infos et publicités".

En plus de la cible de tous les français de plus de 18 ans, le gouvernement cherche donc à ce que des publicités renvoyant vers le site du Grand Débat National s'affichent sur des profils qui ont visionné des publicités pour la marque Lidl ou qui ont liké la page Facebook de l'enseigne. Une enseigne qui est aussi le client modèle de la plateforme bleue.

<Paragraphe que tu peux sauter si tu veux> Puisque j'ai aussi la charge et la responsabilité d'une licence pro en Community Management, je précise que le choix de Lidl comme critère de ciblage tient probablement au fait que cette marque est très active sur Facebook et bénéficie de la plus grosse audience du secteur du Hard Discount et des Hypermarchés (plus de 2 millions de "fans"), très loin devant tous ses concurrents, et que c'est une marque avec laquelle les gens interagissent beaucoup du fait d'une politique d'animation de communauté très efficace qui s'appuie (notamment) sur la multiplication de jeux concours et l'internalisation de la fonction et du poste de Community Manager. </Fin du paragraphe que tu peux sauter si tu veux>

Mais pour le reste, concernant le lien entre l'initiative de sortie de crise d'Emmanuel Macron (le grand débat) et une enseigne d'Hypermarché (Lidl), et une fois évacuée l'idée d'un sponsoring improbable ... il ne nous reste comme hypothèse valide que celle d'un ciblage attentionnel et publicitaire tout moisi. 

Et dans l'histoire du C.A.P.M. (Ciblage Attentionnel et Publicitaire tout Moisi) celui-ci restera incontestablement sur le podium qu'il partagera avec les deux autres que voici. Rappelez-vous.

Médaille d'or : Pamela Françoise Anderson Panafieu.

Nous étions en Avril 2000, Facebook n'existait pas, Google avait à peine deux ans et on croyait encore que les balises "Méta" de l'en-tête d'une page HTML allaient permettre d'influer sur son classement dans les résultats de Google. C'est pour cela que le webmaster du site de campagne pour les municipales à la mairie de Paris de Françoise de Panafieu avait jugé bon d'inclure, dans lesdites balises méta, le mot-clé "Pamela Anderson" qui figurait à l'époque parmi les mots-clés les plus recherchés sur Google.

Faire en sorte qu'un site de candidate à la mairie de Paris apparaisse en première page dans Google sur la requête "Pamela Anderson" mérite la première place de notre podium C.A.P.M.

Médaille d'argent : émeutes, racaille et UMP.

Sur la seconde marche du podium il nous faut remonter à l'époque des émeutes en banlieue de 2005. A l'époque comme rappelé dans le journal La Croix :

"l'UMP achète massivement des mots clés lors des émeutes en banlieue. S'il tapait "émeutes", "voitures brûlées" ou même "racailles", l'internaute voyait apparaître dans Google un lien commercial à gauche de l'écran renvoyant vers le site de l'UMP."

C'était la première fois qu'un parti politique investissait dans une campagne Adwords pour faire ce que l'on qualifie aujourd'hui de "Newsjacking". C'est également à partir de cette date et de cette campagne que s'est progressivement constitué un véritable business de la haine autour de ces pratiques d'instrumentalisation attentionnelle, comme je vous le racontais dans cet article qui m'avait valu des menaces de procès en diffamation de la part de l'inénarrable Arnaud Dassier, responsable de cette campagne et à l'époque en charge de la stratégie numérique de l'UMP. 

Faire en sorte qu'une publicité pour adhérer à l'UMP s'affiche en première page de Google quand on cherche des infos sur des émeutes en banlieue mérite la deuxième place de notre podium C.A.P.M. 

Médaille de bronze : Gouvernement Lidl. 

Et nous voilà donc avec l'état plateforme dans toute sa splendeur et (surtout) misère publicitaire. A la recherche d'un ciblage attentionnel qui, probablement parmi d'autres critères que je subodore aussi croquignolets, cible donc "les français de plus de 18 ans" mais quand même surtout "ceux qui vont chez Lidl" parce qu'ils ont aimé la page Facebook de la marque ou cliqué sur une de ses publicités. 

Alors bien sûr comme on le me faisait remarquer plaisamment sur Twitter, qui nous dit que Lidl est la seule cible ? Bah oui c'est vrai. Peut-être que dans les tréfonds de la régie publicitaire de Facebook et du budget qu'y met le gouvernement se cache un "Gouvernement souhaite atteindre les personnes intéressées par Hermès et Gucci." Peut-être en effet. Mais permettez-moi d'en douter. 

J'entends aussi l'argument de (ma) mauvaise foi supposée : "Alors quoi la sociologie indique que les classes populaires et intermédiaires vont faire leurs courses chez Lidl plutôt que chez Leclerc, quel est donc le mal à chercher à les inciter à répondre au Grand Débat qui est supposé entendre leurs doléances ?" J'entends l'argument. Et rappelle que ce classement est celui du "Ciblage Attentionnel et Publicitaire tout Moisi". Et que s'il peut donc être en partie légitime aux yeux de certains, il n'en demeure pas moins - pour moi - indécrottablement tout moisi. 

Mais indépendamment de cela, il faut dire que ce gouvernement s'est fait du mépris de classe une telle spécialité que l'assimilation "Lidl -> Gilets Jaunes -> classes populaires -> grand débat" est d'une cohérence coupable. 

Du Hard-Discount au Hard-Discours.

Cynisme et mépris de classe donc ? Maladresse de la cellule communication jupitéro-élyséenne ? Ou simple routine avilissante du ciblage publicitaire qui finit par n'atteindre plus rien d'autre que la désignation de sa propre vacuité à force de répondre à des questions type "quelle page suivent des gens habitant en périphérie et se plaignant de leur pouvoir d’achat et/ou de trop de taxes et/ou du prix de l'essence ?" Probablement un peu des trois. Tant il y a des Lidl autour des ronds-points. Tant le Hard Discount est un écho à la dureté du langage de la Macronie, à tous ces Hard-discours proférés. Tant Lidl est un lieu. Un lieu commun. Comprendre que c'est là l'un des derniers "communs" de cette France que l'on dit périphérique devrait suffire à mesurer l'ampleur de sa désespérance. A condition d'avoir envie de faire de cette compréhension autre chose qu'une stratégie de ciblage publicitaire. 

Au final on retiendra que faire en sorte que s'affiche une publicité pour contribuer à un "grand débat" que l'on dit national si l'on cherche à voir les dernières promos chez Lidl, me semble mériter la troisième place de notre podium C.A.P.M.

(click to enlarge cette splendide infographie faite avec mes doigts et le pouvoir du point)

"Gouvernement souhaite atteindre les personnes intéressées par Lidl."

Au moins pourra-t-on se réjouir du souci méticuleux que ce gouvernement met à respecter le code couleur du mouvement qu'il souhaite éteindre. #Jaune. 

Clausule.

En mettant un terme à cet article j'apprends que Marlène Schiappa animera un atelier du Grand Débat dans le cadre de l'émission de Cyril Hanouna. Ce sera le vendredi 25 Janvier à 22h30 sur C8 donc. Grand débat ou pas grand débat, Hanouna ou pas Hanouna, qu'un homme ou une femme politique aille dans une émission people faire le service après-vente d'une réforme ou d'un conflit social en cours n'est ni inédit ni révoltant en soi. Que la secrétaire d'état à l'égalité femmes-hommes se rende dans une émission déjà souvent condamnée pour ses remarques et ses sketchs homophobes et sexistes est en revanche assez limite. Mais au-delà de l'habituel "peopopulisme" dont le virus a saisi la classe politique depuis déjà au moins une quinzaine d'années, j'en profite pour faire de nouveau un détour par les travaux de Dominique Pasquier sur l'internet des familles modestes.

En termes d'accès à l'information on ne peut pas à la fois se lamenter sur la crise de légitimité des médias traditionnels et continuer de laisser les familles modestes avec Facebook et Hanouna comme alpha et oméga. Car cette disjonction informationnelle entre des classes bourgeoises toujours mieux informées d'une part et les autres qui n'auraient plus que Facebook et Hanouna est présente dans les mêmes proportions partout dans le monde (exemple pour le Royaume-Uni), et probablement la seule vraie menace qui pèse sur l'avenir immédiat de nos démocraties. 

Apostille.

Au moment de publier cet article on me fait suivre la copie d'écran ci-après qui atteste que le ciblage de la campagne du gouvernement pour vendre le Grand Débat sur Facebook est en effet cohérent au regard des récriminations faites au dit gouvernement, puisqu'après "ceux qui vont chez Lidl" sont aussi ciblés les retraités, ou plus exactement "les personnes intéressées par Vieillesse". 

 

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Facebook : la politique mais pas trop.

lun, 01/21/2019 - 15:05

Dans la succession de scandales et de Bad Buzz que Facebook traverse depuis maintenant plus de deux ans, on vient d'apprendre que la firme venait d'instaurer de nouvelle règles pour "limiter les discussions politiques entre employés".

Il s'agit là d'un nouvel épisode dans la déjà longue histoire que la plateforme entretient avec "la" politique. Et que je m'en vais vous narrer brièvement. 

Pas de politique.

Le premier temps fut celui du "pas de politique". Et de fait la plateforme ne s'en souciait pas. De Facemash aux premiers millions d'abonnés du réseau social, il y avait autant de politique dans Facebook que d'humanité dans les idées de Laurent Wauquiez et d'intelligence dans le regard de Ludivine de la Rochère. 

Tout est politique.

Et puis, la massification des usages et les effets de concentration atteignant des seuils tout à fait inédits à l'échelle d'une organisation, fut-elle numérique, les sujets politiques firent naturellement leur entrée dans la plateforme. Il paraît que pour plein de gens, la machine à café,  le bistrot et les repas de famille sont les trois endroits où l'on parle le plus de politique. Or pour ces mêmes personnes, Facebook est souvent ces trois lieux à la fois. Il en assure en tout cas le rôle. Il en remplit la fonction de proximité, de disponibilité, de catharsis ou de crispation. Alors on se mit à parler politique dans Facebook.

Et forcément, là encore du fait du nombre de personnes et d'opinions présentes et des politiques de modération inexistantes ou totalement arbitraires, il y eut de dramatiques sorties de route. Par exemple lorsque Facebook dut reconnaître qu'il comptait dans ses rangs des employés racistes qui avaient, lors du mouvement "Black Lives Matter", remplacé ce slogan par un autre "All Lives Matter" et qu'à côté d'eux, d'autres employés supprimaient régulièrement des contenus jugés "trop conservateurs".

A ce moment là Facebook prit conscience qu'il fallait former ses employés aux questions des biais politiques et se mit à organiser différents cours et séminaires pour les sensibiliser au traitement politique de la question raciale, mais aussi de celle du genre, et ainsi de suite.

Le patron fait de la politique.

Le troisième temps fut celui de l'accouchement explicite du projet politique de la plateforme. Certains (dont moi) allèrent jusqu'à affirmer que l'idée de voir un jour Mark Zuckerberg briguer a présidence des Etats-Unis était tout sauf farfelue, et indépendamment de cela, les écrits du fondateur depuis ces deux dernières années sont autant "d'adresses à la nation" dans laquelle c'est le projet politique de Facebook qui est présenté et assumé. Chacun, à commencer par les employés de Facebook avait bien conscience que la plateforme allait jouer un rôle déterminant dans différents processus électoral. Ainsi dès le mois de Mars 2016 des employés posaient ouvertement à Mark Zuckerberg la question de savoir ce que l'entreprise pouvait faire pour empêcher l'élection de Donald Trump. Ironie de l'histoire - et cohérence du modèle économique publicitaire déjà toxique et le devenant encore plus appliqué au champ politique - c'est très exactement l'inverse qui se produisit.

Publicité et politique.

Les scandales Cambridge Analytica achevèrent de révéler le rôle, avéré, que Facebook joua dans l'élection de Trump ou bien encore le Brexit. Scandales sur lesquels vinrent s'empiler d'autres affaires et autres joyeusetés liées à des stratégies d'ingérence et de déstabilisation menées par des puissances étrangères (notamment la Russie) ou bien encore l'instrumentalisation de la plateforme par des régimes génocidaires comme pour le peuple des Rohingyas en Birmanie. Au final comme au commencement c'est de la politique publicitaire de la plateforme que naissent toutes les déviances démocratiques faisant d'une campagne politique une publicité comme les autres.  

Plateforme politique.

Nous y sommes. Par une logique de percolation inévitable, ces questions politiques, ces enjeux d'expression(s) et de représentation(s) politiques traversent en permanence la plateforme, de son sommet jusqu'à sa base. Quand ce ne sont pas des employés - chez Facebook comme chez Google ou Amazon - qui dénoncent des biais ou des stratégies et des choix dangereux sur des sujets politiques, ce sont des collectifs qui se saisissent de l'architecture technique offerte comme moyen de visibilité, de structuration et de diffusion de leurs idées politiques comme l'actuel mouvement des Gilets Jaunes ou comme on l'avait vu lors des révolutions du printemps arabe.

Tout est politique dans Facebook, tout Facebook est un projet politique. La plateforme elle-même est politique par l'espace social planétaire qu'elle condense et organise ; l'algorithmie de Facebook est politique puisqu'elle arbitre la hiérarchisation d'opinions et d'informations qui disposent d'un poids démocratique représentativement considérable ; la direction de Facebook est politique car indépendamment du fait de savoir si Mark Zuckerberg sera ou non un jour candidat à la Maison Blanche, chacune de ses décisions, chacun de ses choix, chacun de ses projets, chacune de ses ambitions peuvent prendre un poids politique absolument considérable dans les destinées d'une nation et d'un peuple (et à ce titre l'élection de Trump et le Brexit n'en étaient que les amuse-bouche) ; le modèle économique et social de Facebook est politique puisqu'alors que le même Zuckerberg fait partie du cercle très restreint des 26 milliardaires qui possèdent autant que la moitié des êtres humains de cette planète, l'entreprise qu'il préside et dirige continue de s'appuyer sur un modèle d'exploitation des travailleurs pauvres pour sa "politique" de modération, comme le démontrait l'admirable documentaire "The Cleaners" et comme Antonio Casilli en livre l'éclatante démonstration dans son dernier ouvrage "En attendant les robots"

Chacun des étages de la plateforme est à lui seul un condensé de questions politiques inédites dans leur ampleur comme dans leur enjeu : l'étage des utilisateurs, celui des salariés, celui des sous-traitants exploités à l'étranger ou exploitant des étrangers, celui des ingénieurs et des cadres, et bien sûr celui de la direction. 

Chaque étage est politique et pourtant - à l'exception des travaux pionniers d'Antonio Casilli, de Zeynep Tufekci, de danah boyd, de Morozov et de quelques autres - c'est comme si nous étions incapables de penser cette plateforme en termes politiques ; comme si nous refusions de voir la part mortifère d'arbitraire et d'opacité qu'une "plateformisation" et une algorithmisation de la politique représentent pour une régulation des espaces publics de parole et des services publics tout court ; comme si nous nous obstinions à nier l'évidence d'une automatisation ce faisant toujours au détriment de ceux qui ont le plus besoin d'espaces publics de parole et de services publics et qui s'en trouvent le plus systématiquement privés

A noter, comme l'analysait encore le camarade Antonio à partir des travaux de Tarleton Gillespie, que le mot même de plateforme se prête à des instrumentalisations particulièrement lourdes puisque, je cite Antonio citant Gillespie :   

  1. "La prétendue horizontalité des plateformes numériques dissimule des structures hiérarchiques et les liens de subordination qui persistent malgré la rhétorique des “flat organizations” ;
  2. L’insistance sur une structure abstraite cache la pluralité d’acteurs et la diversité/conflictualité des intérêts des différentes communautés d’utilisateurs. La responsabilité sociale des plateformes, leur “empreinte” sur les sociétés semble ainsi être effacée ;
  3. (point #digitallabor) en se présentant comme des mécanismes *précis* et *autonomes*, les plateformes servent à occulter la quantité de travail nécessaire à leur fonctionnement et à leur entretien."
De l'état nation à l'état plateforme.

Temporellement très courte mais sociétalement très dense, c'est à la lumière de cette histoire des rapports que Facebook entretient avec la question politique que l'annonce de nouvelles règles pour "limiter les discussions politiques entre employés" est à la fois ahurissante et dangereuse. Car on connaît au regard de l'Histoire la nature et la qualification réelle d'organisations ou d'États conduisant un projet politique tout en interdisant ou en limitant le fait qu'il puisse être discuté au sein même des infrastructures qui le portent et par celles et ceux ayant pour tâche de le mettre en oeuvre.

Par ailleurs il faut noter que parmi les arguments mis en avant pour justifier cette limitation des discussions politiques, on trouve l'idée suivante : 

"des personnes qui ont des opinions différentes de celles de leurs collègues pourraient se sentir mal ou non respectées. « Elles ne peuvent pas être elles-mêmes. Elles ne peuvent pas faire le travail qu’elles sont venues faire ici », argumente Mike Schroepfer. Il s’agirait, selon lui, d’un retour fait par des employées et employés."

Ce phénomène est un biais social et cognitif parfaitement connu qui renvoie à la spirale du silence et à la tyrannie des agissants, et renforce le biais de conformité (ou syndrome de Panurge) d'un individu au sein d'un collectif choisi ou subi. Or ces trois points (spirale du silence, tyrannie des agissants et biais de conformité) sont particulièrement efficients à l'échelle de l'architecture technique de Facebook. Ils font même partie des garanties et des marqueurs invariants qui permettent à son modèle économique et attentionnel de prospérer. C'est donc à la fois assez troublant et amusant d'observer qu'ils se trouvent ainsi mobilisés pour prétendre résoudre ce qui semble constituer un problème à l'échelle des employés de la firme, problème étrangement moins prégnant dès lors qu'il concerne ... les utilisateurs de la plateforme.

A moyenne échéance, il n'est pas exclu que la montée des populismes partout dans le monde et le renforcement d'une idée étriquée de l'état nation, conjugué au recours systématique à une vision utilitariste ou solutionniste d'un "état plateforme", ne se renforcent mutuellement jusqu'à parachever l'effondrement de la crise de la représentation politique qu'ils étaient pourtant supposer corriger. La raison en est simple. Le premier (état nation) ne semble capable de prospérer qu'en déclinant la question sociale sur le registre de la haine de l'autre et en coupant systématiquement les fonds des politiques publiques d'assistance et de prise en charge des plus faibles. Et le second (état plateforme) entretient successivement des formes paradoxales et paroxystiques de visibilité et d'invisibilisation tout en aggravant aussi mécaniquement les inégalités à chaque nouveau soubresaut d'automatisation

Etat plateforme + état nation = plateforme nation.

Ainsi la figure fusionnelle de l'état plateforme et de l'état nation est celle de la "plateforme nation" qui est aussi celle ... de la disparition de l'État ; État dont la fonction de régulation est déportée sur la plateforme et dont la fonction de cohésion est laissé à l'arbitraire dangereux de tous les nationalismes. Enfin, comme je l'écrivais en 2016

"s'il est certes possible (et peut-être efficace) de construire une nation comme un fichier client, on obtient au final une nation de clients et une démocratie clientéliste."

Allez je vous laisse, j'apprends que la start-up DCMA (Doléances Comme au Moyen-Âge) vient de lancer une nouvelle plateforme et qu'afin d'attirer l'attention des Gilets Jaunes, l'état plateforme opère par campagne Facebook Ads ciblant ... l'intérêt desdits Gilets Jaunes pour les chaînes d'hypermarché Lidl

Le grand débat. Les Français. Et Lidl. Ou quand l'état performe sur les plateformes publicitaires. Bref. Rien de nouveau. Ni sous le soleil. Ni dans les modèles publicitaires attentionnels toxiques. Ni dans le mépris de classe. Surtout dans le mépris de classe.    

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De la colère et de la rage. Et quoi d'autre ?

ven, 01/18/2019 - 16:55

En mois de 24h trois ministres ont franchi presque simultanément les bornes d'une indignité dont on pensait pourtant que les limites avaient déjà été placées sur orbite. Et j'avoue que je ne sais plus comment éprouver autre chose que de la colère et de la rage face à cela, face à ceux-là. Et avoir un peu peur de ce que cette rage et cette colère vont faire naître comme futur.

Je ne sais plus comment éprouver autre chose que de la colère et de la rage quand j'entends Mr Castaner, ministre de l'intérieur, oser affirmer qu'il n'a jamais vu un policier attaquer un manifestant, après plus de 3 mois de conflit, après plus de 94 blessés graves dont au moins 18 ont été mutilés à vie par des tirs de flashball ou de LBD au mépris de toute réglementation et déontologie du maintien de l'ordre, et alors même que ces faits sont parfaitement documentés notamment grâce au remarquable travail de David Dufresne et que pour certains d'entre eux différentes instructions judiciaires et enquêtes de l'IGPN sont déjà ouvertes. Mais quelle putain de honte.

Je ne sais plus comment éprouver autre chose que de la colère et de la rage quand j'entends Mme Buzin, ministre de la santé, suite à un nouveau décès d'une patiente dans un service d'urgence, se contenter d'affirmer "qu'il y avait une légère suractivité" et que "ce n'est pas une question de moyens", alors même que les témoignages des urgentistes (sur ce cas et sur d'autres) sont au-delà de l'accablant à propos du manque de moyens et de postes, des personnels soignants en burn-out, et ce depuis des années. Mais quelle putain de honte.

Je ne sais plus comment éprouver autre chose que de la colère et de la rage quand j'entends Mme Vidal, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, porteuse de la loi dégueulasse et discriminatoire sur l'augmentation (la multiplication par 16 !!) des frais d'inscriptions pour certains étudiants étrangers, oser rappeler à leur "devoir de loyauté" les quelques courageux présidents d'université et leurs équipes parce qu'ils ont affirmé qu'ils dérogeraient par tout moyen possible à cette dégueulasserie pathétique qui contrevient à toutes les valeurs que porte l'université. Ce caporalisme est indigne des missions et des valeurs que la ministre est pourtant supposée porter, et ce "devoir de loyauté" ne vaut rien devant la profonde discrimination d'accès que porte le projet gouvernemental d'une université de la France à Fric. Mais quelle putain de honte.

Le tout en moins de 24 heures. Et pas n'importe quels ministères. Enseignement (et recherche), santé, et intérieur (justice). Trois piliers. Trois garanties, trois remparts d'une société juste, et leurs cyniques et sinistres représentants qui confondent fatuité individuelle et dignité collective et qui n'ont plus pour courage que celui d'un carriérisme veule. 

Mais quelle putain de honte. Je ne sais plus comment éprouver autre chose que de la colère et de la rage et j'ai peur de ce que cette rage et cette colère vont faire naître comme futur. Je sais, pour ce qui me concerne, à quoi cette rage et cette colère se cantonneront cette fois encore. Moi d'accord, mais les autres ? Toutes celles et ceux chez qui cette rage et cette colère vont légitimement déborder dans des formes bien moins policées que les quelques mots alignés dans ce texte. Et surtout je ne peux ni ne veux ignorer ce que cette rage et cette colère vont inaugurer comme gouvernances futures.

Nous ne pouvons ignorer ce que cette rage et cette colère veulent dire pour toutes celles et ceux déjà éborgnés, défigurés, estropiés à vie et pour qui l'indécence du Ministre de l'Intérieur est une insulte de plus, une insulte de trop. Toutes celles et ceux qui patientent dans ces couloirs que l'on dit "d'urgences" et toutes celles et ceux qui ne voudraient que les soigner et qui n'y arrivent plus, qui ne le peuvent plus, toutes elles et ceux pour qui assimiler cela "à une légère suractivité" est au-delà de l'indécence, de la négligence et du mépris. Toutes celles et ceux enfin, enseignants, chercheurs et surtout étudiants, étudiants pour qui le slogan "Bienvenue en France" choisi par de pathétiques décérébrés n'est pas simplement une antiphrase mais signe la fin d'une espérance.

Il y a déjà huit ans, Stéphane Hessel dans un petit livre au succès planétaire nous appelait à nous indigner. Une vingtaine de pages écrites à quatre-vingt treize ans. "Indignez-vous".

 

Aux indignés d'hier et à leurs engagements, il reste cette colère et cette rage et l'indignité de tous ces ministres qui la perpétuent avec une régularité d'horloge comme s'ils cherchaient eux-mêmes à provoquer une forme d'effondrement ou d'insurrection, ou comme s'ils étaient totalement incapables de voir à la fois l'un et l'autre. Plus personne le le sait. Plus personne ne peut le dire. Alors comme à cet instant je ne sais plus quoi faire de cette indignation, de cette colère et de cette rage, alors je vous les livre.

Je les partage. 

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Bienvenue dans le World Wide Fake

jeu, 01/17/2019 - 08:49

Reproduction pour archivage personnel de la tribune parue dans l'édition papier et numérique du journal Libération en date du 16 Janvier 2019.

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Le Web existe officiellement depuis le mois de Mars 1989. Il s'est construit sur différentes strates, dont la rétro-archéologie pourrait être la suivante. 

D'abord le World Wide Web. Le web des documents : ses utilisateurs, ses ingénieurs, ses interfaces et ses intérêts économiques, tout sur la planète web tourne autour de l'axe documentaire. Il faut indexer, classer, donner accès à ce qui va très vite devenir une quasi-infinité de documents d'abord disponibles sous forme de texte, puis d'images, dans des pages et des sites. Ensuite un World Live Web car tout s'accélère, de la production des contenus à leur mise à disposition quasi-instantanée dans les architectures de moteurs de recherche qui se font désormais fort d'indexer toute l'actualité et ce en temps réel.  Puis le World Life Web. L'axe autour duquel tourne toute la planète web n'est plus celui des documents mais celui des "profils". Ce qui change ... tout, tant sur le plan trivial de l'ergonomie que sur celui - crucial - de l'économie. Enfin avec l'internet des objets vient alors le règne du World Wide Wear. Les interfaces sont désormais celles de nos vêtements, elles siègent sous la forme d'enceintes connectées au milieu même de nos maisons. Des technologies littéralement "prêtes à porter" autant qu'elle sont prêtes et toujours "à portée". Et avec elles, bien sûr, l'anecdotisation des régimes de surveillance qui conduit tout droit au World Wide Orwell, lequel n'ambitionne rien moins de s'approcher toujours davantage de notre cerveau au moyen d'interfaces dites neuronales augurant d'un World Wide Brain totalement flippant. Nous sommes aujourd'hui à l'étape d'après. 

Celle du World Wide Fake. Un environnement, un écosystème dont l'essentiel des interactions sont artificiellement fabriquées sur la base d'une spéculation qui n'a d'autre but que de s'entretenir elle-même. Issue d'une forme de capitalisme linguistique se déclinant en un capitalisme de surveillance, cette spéculation avait initialement pour but de nous maintenir le plus attentionnellement captifs possible, nous rappelant sans cesse qu'il fallait interagir, notamment par le biais de ces contremaîtres cognitifs que sont les notifications. 

Mais aujourd'hui le "faux" se déploie au sein des architectures techniques toxiques de plateformes prédatrices qui ont presque totalement phagocyté tout ce qui fut l'espace public du web, et contraint nos usages à prendre place dans ces espaces privés et privatifs. Et cela change tout.

Car il n'y a pas que les nouvelles qui sont fausses. Aujourd'hui "de faux internautes avec de faux cookies et de faux comptes sur des réseaux sociaux, effectuent de faux mouvements de souris, activent de faux clics vers de faux sites web (....), créant un simulacre d'internet dans lequel la seule chose encore réelle ce sont les publicités" écrit Max Read dans un papier pour le New York Magazine. Ces mêmes publicités qui font que "nous créons une dystopie juste pour pousse les gens à cliquer dessus" comme l'expliquait déjà l'année dernière la chercheuse Zeynep Tufekci.

Déjà en 2014, un autre analyste écrivait : "À la fin de cette décennie, les bots seront plus nombreux que les êtres humains. À la fin de la prochaine décennie, ils seront plus nombreux que nous dans une proportion de  un pour 1.000.000. Ils seront partout. Dans chaque système, dans chaque maison, dans chaque objet. C'est déjà le cas. Par exemple : 8,5% des utilisateurs de Twitter, c'est à dire la quantité énorme de plus de 23 millions de comptes,  ne sont pas des êtres humains. Ce sont des bots. Ces robots sont des comptes autonomes qui publient sans aucune interaction humaine.” Nous y sommes et dans des proportions encore plus ahurissantes : presque 52% du trafinc internet mondial en 2016 a été généré par des bots. Rien que sur Twitter, en 2018, plus de deux-tiers des liens vers des sites web populaires sont automatisés et postés par des bots. De faux utilisateurs donc.

Le faux est souvent l'autre nom du mensonge. Et on semble découvrir que tout le monde (nous) ment sur le web. Puisque chacun est seul à disposer de ses propres chiffres au service des ses propres certitudes ou de ses propres intérêts comment pourrait-il en être autrement ? On a découvert presque étonnés que Facebook avait menti sur les chiffres d'audience de ses vidéos, qu'il mentait également sur les métriques liées à "l'engagement". On a découvert que Google mentait si on lui posait la question de savoir si l'Holocauste avait vraiment existé. On a compris qu'en plus de leurs architectures techniques toxiques les grandes plateformes disposaient chacune de leur propre régime de vérité - celui de la popularité pour Google et celui de l'engagement pour Facebook - qui rendaient encore plus difficile la construction d'un espace culturel commun permettant de faire société, a fortiori quand la langue même est l'objet de spéculation du capitalisme linguistique décrit par Frédéric Kaplan dès 2011

Partout se multiplient les "fermes à clic" dans lesquelles des centaines ou des milliers de téléphones portables alignés regardent et "likent" en boucle la même vidéo ou attribuent des étoiles à telle ou telle application qu'il importe de faire remonter dans les "stores" des grandes plateformes. Des pans entiers d'une économie qui n'a pourtant rien de souterraine sont bâtis sur des processus spéculatifs qui ne reposent plus sur rien de réel, de tangible, d'avéré, de mesurable.  Au niveau géopolitique même, de faux-comptes utilisant de fausses publicités ont permis d'influencer le résultat de vraies élections.  

Les technologies de l'artefact, les "Deep Fakes" qui permettent à moindre coût de truquer le réel avec un effet de vraisemblance quasi-indétectable sont aujourd'hui en passe de devenir des technologies "grand public" : on peut remplacer le visage d'un acteur par celui d'un autre dans un film mais également modifier la vocalisation du discours tenu par un homme politique en gardant la synchronisation de ses lèvres pour lui faire dire ce que l'on veut. Ce faisant, c'est tout ce qui dans notre société permettait d'établir la valeur de preuve d'une image, d'un discours, d'un témoignage ou d'un fait, qui vole en éclat et qu'il nous faut réapprendre à définir et à construire.  

Voilà des années qu'avec d'autres je milite pour une prise en compte et une intervention sur la dimension non pas économique mais simplement politique des grandes plateformes. De l'élection de Trump à celle de Bolsonaro et du rôle qu'ont pu y jouer Facebook pour l'un ou WhatsApp pour l'autre, de l'implication de Facebook dans la prolifération des discours de haine dans le contexte du génocide des Rohingyas jusqu'au Brexit, de la fracture de plus en plus marquée entre le monde politique, le monde médiatique et les interactions de celles et ceux qui se vivent comme autant d'invisibles et de déclassés n'ayant plus que l'espace de ces plateformes comme placebo démocratique, l'urgence est aujourd'hui réelle. La montée des populismes un peu partout dans le monde n'en est que l'un des symptômes les plus visibles.

Hannah Arendt est morte en 1975 et n'a donc jamais connu internet. Dans un entretien de 1974 sur la question du totalitarisme elle écrivait ceci :

"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire un opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple vous pouvez faire ce qu'il vous plaît."

C'est très exactement cela, le risque et la promesse du World Wide Fake si nous n'y faisons rien : la conjugaison d'un emballement spéculatif autour d'une industrie publicitaire de la falsification et de l'altération et l'annonce d'un effondrement de notre capacité collective à faire société dans un espace public commun. Et à la fin, "avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu'il vous plaît."

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Apostille. Je reste un enthousiaste de ces technologies. Je continue de croire avec Benjamin Bayard que "l'imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d'écrire". Je crois aussi que si Internet et l'imprimerie nous ont offert cela c'est d'abord parce qu'ils ont fait de la circulation des lectures et des écrits dans l'espace public la condition première de leur appropriation à l'échelle privée. Et qu'aujourd'hui le World Wide Fake dans lequel circulent les lectures, les écrits et les points de vue n'est qu'un espace privatif qui vit l'espace public comme une concurrence à réduire et à soumettre à ses seuls intérêts marchands. Et que c'est cela que nous devons expliquer et combattre. 

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L'oeuf était de la bombe et regardait Kylie.

lun, 01/14/2019 - 22:33

Un oeuf. Posté sur une plateforme sociale. Instagram. Une photo d'oeuf. Postée pour quoi ? Pour battre un record. Un record de Like. Collecte de coeurs. Battre le record de 18 millions de coeurs sur une autre photo. Celle de Kylie Jenner, demi-soeur de Kim Kardashian. Une photo de doigt. Enfin de naissance. Et l'oeuf donc. 18 millions pour le doigt et la main de naissance de l'enfant de Kylie Jenner et 33 millions de coeurs pour le programmatique compte "World Record Egg" et sa photo unique. D'oeuf donc. 

Alors bien sûr c'est là l'illustration parfait de la culture du mème, et de cette forme de transgression paresseuse qui fait tout le charme d'une grosse partie de la "culture web".  Et qui contribue aussi parfois à la rendre totalement imperméable à Alain Finkielkraut. D'où une deuxième couche immédiate de charme donc. Mais passons.

Et revenons à l'origine. Celle de l'oeuf.

L'oeuf était de la bombe et regardait Kylie. Enfin à peu de choses près. 

Et puis Jakobson. Alors on ouvre. Aux six fonctions. Celle du langage. Ainsi listées : 

  • fonction expressive (expression des sentiments du locuteur)
  • fonction conative (fonction relative au récepteur)
  • fonction phatique (mise en place et maintien de la communication)
  • fonction métalinguistique (le code lui-même devient objet du message)
  • fonction référentielle (le message renvoie au monde extérieur)
  • fonction poétique (la forme du texte devient l'essentiel du message)

L'oeuf et la naissance. La photo de l'oeuf et la photo de naissance. 

La photo de naissance d'abord.

 

Fonction expressive immensément présente. Fonction conative nulle. Fonction phatique jouant sur l'empathie. Fonction métalinguistique biface : il tient mon pouce qui est aussi ... un like. Fonction référentielle qui est celle de "mon" accouchement comme renvoyant à tous les autres en tant qu'extérieurs au mien. #JeSuisKylie. Fonction poétique qui est d'abord celle du support, lui-même d'abord celui d'une esthétisation, d'un filtre, lequel filtre est la condition de nos infiltrations dans ce monde. Plus il est filtré et plus nous désirons nous y infiltrer. 18 millions de fois. 

La photo de l'oeuf ensuite.

 

Fonction expressive nulle. Fonction conative qui est une surpuissance. Tout dans cet oeuf est un appel à l'interaction mécanique, de l'ordre du réflexe et de l'injonction, de la mise au défi. Ce n'est pas un oeuf, c'est le "World Record Egg". Il n'est pas un oeuf il est un programme. C'est l'oeuf programmatique. Programmé pour battre la naissance. Celle de l'autre. De l'autre oeuf. Fonction phatique jouant sur le défi. Le compteur de likes est tout ce qui compte. Le contact est celui du compte et du décompte. On ne compte que sur ce contact là. Le contact ne se joue que sur ce compte-là. Fonction métalinguistique quasi subliminale. L'oeuf n'est ni beau ni laid, il n'est qu'oeuf. Il n'est ni sur-esthétisé ni sous-esthétisé. Il est né oeuf et il l'est devenu. Mais l'oeuf aussi est un zéro. Binaire. Le zéro et le un. L'oeuf est le zéro et nous sommes le "un" qui visons le million. Les millions. Nous sommes les millions de "un" en face de l'oeuf du zéro. Le zéro du code et le "un" du (dé)compte. Fonction référentielle littérale. Je suis l'oeuf qui ne renvoie à rien d'autre qu'à moi-même et qui dans l'épuisement des hypothèses que j'installe ne vous laisse que la possibilité d'interagir, un, ou de ne pas interagir, zéro. Dans les deux cas c'est moi, l'oeuf, qui gagne. Fonction poétique cachée. Easter Egg. L'oeuf de Pâques. Que les informaticiens cachent au coeur de leurs programmes. La fonction cachée. Peut-être la septième fonction du langage qui sait. Mais juste un oeuf. Juste un exemple. An Egg. A sample. Egg-sample. Cet oeuf ne vaut que pour l'exemple.  

A la fin donc, 33 millions contre 18 millions, à la fin donc c'est l'oeuf qui gagne sur la naissance. Les six fonctions du langage. Les six natures de la viralité. A la fin c'est l'oeuf qui gagne. L'oeuf c'est le zéro. Juste après lui vient la naissance, et le pouce, ce pouce qui dit ce "un". Après le zéro c'est le un. Après l'oeuf c'est la naissance. Tout cela est finalement aussi immensément cohérent qu'aussi immensément inutile. Mais n'est pas dépourvu d'une certaine beauté.

L'oeuf du zéro et le pouce du un. 51 millions de likes. A oeufs deux.

 

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La cagnotte, les menottes et les bots.

jeu, 01/10/2019 - 22:02

Après la liste des cagnottes Leetchi et les différents enjeux dont je vous parlais hier dans l'article "La cagnotte Leetchi, le philosophe abruti et la faillite de la démocratie", on a appris sans réelle surprise qu'Eric Drouet venait de lancer une campagne Paypal. Le million d'euros fixé comme objectif doit être distribué à l'ensemble des victimes des violences policières.

En moins de deux journées la collecte atteint déjà plus de 90 000 euros.

Il existe un principe de double proportionnalité pour ces cagnottes. D'abord elles sont proportionnelles à la visibilité et à la notoriété de leur initiateur et à celle de son premier cercle qui intervient en relai immédiat. Et cette première proportionnalité conditionne généralement l'ampleur de la reprise médiatique qui vient, en deuxième lame, à son tour renforcer la visibilité de la collecte de fonds. 

Ensuite, ces cagnottes sont proportionnées à l'habituelle hiérarchie virale des émotions : les cagnottes et collectes atteignant les sommes les plus élevées sont celles qui répondent aux émotions générant également le plus de viralité c'est à dire la colère et l'indignation en premier (et plus largement tout ce qui contrevient frontalement à une forme d'éthique personnelle), et ensuite la tristesse et l'affliction (dimension du pathos et de l'empathie pour, en vrac, des enfants, des malades, des déclassés, des enfants malades déclassés, etc.)

La cagnotte ou l'impôt.

Ces derniers temps les logiques de Crowdfunding portées par des grandes plateformes ou par des banques (Leetchi a été racheté par le Crédit Mutuel) élargissent considérablement le spectre de leur action et de leur impact dans le champ public comme dans la sphère privée (avec les "Charity Birthdays" de Facebook notamment). Et ce changement est tout sauf trivial ou anecdotique : il va globalement dans le sens d'un affaiblissement du rapport de confiance et d'acceptation de l'impôt. Un impôt désormais essentiellement vu comme une simple "taxe" dont l'affectation supposément obscure est d'autant plus mal ressentie et partagée qu'elle est corrélée à l'exemption factuelle (exil fiscal) et autres cadeaux fiscaux (ISF, CICE, etc.) dont les plus riches bénéficient. Cet affaiblissement de la valeur symbolique de l'impôt, notamment donc chez les classes populaires et intermédiaires, est lui-même le résultat des politiques de mises à mort de pans entiers de secteurs et de services publics.

Au-delà de la part narcissique intrinsèque à toute forme de don, c'est à un effritement morbide de la solidarité nationale que nous assistons. Et rappelons-le encore, cet effritement n'est pas le fait de celles et ceux qui alimentent ces cagnottes de Crowdfunding mais de la conjonction de deux phénomènes : d'une part l'appétence des plateformes à systématiser la visibilité de ces appels aux dons (pour y prélever leur marge) et d'autre part la cynique et programmatique déconstruction politique de la valeur symbolique de l'impôt par la casse des services publics en bénéficiant. 

Le résultat c'est que s'installe une dangereuse ritournelle. Ici on entend : "comme les frais de justice sont trop élevés aidons nos camarades qui vont en justice en collectant de l'argent pour leur permettre d'y faire face" (dont la cagnotte pour Christophe Dettinger était emblématique et dont Jean-Michel Apathie a très bien cerné la bêtise qu'à constitué sa fermeture et sa suppression ainsi que la faute politique de celles et ceux qui ont réclamé cette fermeture). Ailleurs - pour l'instant heureusement rarement en France mais déjà systématiquement aux Etats-Unis - ailleurs on entend : "comme les frais médicaux sont trop élevés aidons celles et ceux qui sont en dehors de la prise en charge médicale en collectant de l'argent pour leur permettre d'y faire face". Et ainsi de suite.

Hier encore cantonné à l'éclosion de quelques improbables ou authentiques phénomènes artistiques, le financement participatif est aujourd'hui incontournable, des anniversaires jusqu'aux caisses de grèves, et il est également de plus en plus souvent associé à des mobilisations sociales ou politiques. Mobilisations dont il ne suffit pour l'instant pas à garantir ou à assurer le succès mais pour lesquelles il se pose en garant de plus en plus incontournable. 

Au final, le mélange entre le marketing de l'indignation et le marché de la pitié (Mercy Market) produit un poison démocratique aussi efficace qu'insidieux à plusieurs titres. D'abord parce qu'il ronge de l'intérieur les systèmes de redistribution et de solidarité nationale. Ensuite parce qu'il fait peser sur les citoyens eux-mêmes de nouvelles charges assimilables à une forme d'impôt mais sans jamais se préoccuper d'assurer l'équité de ces charges. Et enfin parce qu'il installe et légitime l'idée d'une faillite de l'Etat dans la garantie de cette solidarité nationale par répartition équitable des richesses et des prélèvements obligatoires et nourrit donc en retour l'opportunisme et le projet ultra-libéral et libertarien (= sans état) de plateformes et d'acteurs économiques qui n'en demandaient pas tant.

A la "dé-régulation" que réclame et met en oeuvre depuis 30 ans la doxa libérale  s'ajoute aujourd'hui une "dé-valorisation" littérale de la mécanique et de la logique d'imposition, c'est à dire une perte de la valeur non pas uniquement économique mais symbolique de l'impôt.

<Parenthèse> A ce titre, si j'avais et le temps et la légitimité économique suffisante pour le faire, je pourrais vous montrer comment la logique du prélèvement à la source, qui aurait pu être pensée pour contribuer à restaurer cette confiance dans l'impôt au travers de sa lisibilité, va tout au contraire contribuer à aggraver encore davantage à la fois sa dévalorisation symbolique mais également économique dans le financement des solidarités nationales. </Parenthèse>

La cagnotte ou les menottes.

Selon la plateforme et les modalités qu'elle propose, il est souvent possible de donner en masquant son identité réelle de la liste publique des donataires (mais jamais de la plateforme elle-même). Comme on peut le voir dans la liste des cagnottes en soutien aux Gilets Jaunes (mais dans également dans la plupart des autres contextes), les donateurs n'ont en général pas recours à cette possibilité de masquage public, précisément du fait de la dimension narcissique du don, dimension souvent renforcée par un aspect militant (dont certains diront qu'il n'est qu'une deuxième couche de narcissisme mais passons).

Donc tout le monde sait déjà qui a donné et pour quoi. En tout cas les plateformes qui agrègent et collectent ces dons le savent parfaitement. Et quand lesdites plateformes ne sont pas la propriété de Banques (rappel : Leetchi, qui condense l'essentiel des cagnottes pour - ou contre - les Gilets Jaunes est propriété du Crédit Mutuel), elles sont elles-mêmes d'authentiques organismes bancaires (c'est le cas de Paypal) ou mobilisent des solutions de paiement en ligne qui sont souvent propriété des GAFAM. Et en plus de tout cela, indépendamment des dons monétaires que ces mêmes sites de cagnottes nous proposent de "partager" sur les grandes plateformes sociales, nous faisons nous-mêmes souvent la promotion de tel ou tel don pour telle ou telle cause auprès de nos amis et dans nos différents réseaux sociaux. 

Donc à part l'inénarrable Marlène Schiappa qui ne trouverait pas aberrant qu'un gouvernement puisse réclamer l'identité des signataires participant à une cagnotte pour éventuellement faire peser sur eux une charge judiciaire de "complicité", tout les gens raisonnables savent bien que la question de l'anonymat (et de son éventuelle levée) est essentiellement un non-problème. 

Le vrai problème est juste à côté de la vérité, c'est à dire ... ailleurs.

Dans l'article où j'évoquais la bascule entre la mobilisation sur Facebook des Gilets Jaunes et les prochaines élections j'écrivais : 

"Pour Facebook il est donc très facile de très précisément savoir, à l'échelle de chaque profil individuel, qui a liké, commenté, approuvé ou désapprouvé tout ou partie des revendications, et de le faire revendication par revendication, profil par profil, avec un niveau de granularité très fin. Non seulement c'est très facile mais en plus c'est la base de son modèle économique, de son architecture technique, et de ses récents et récurrents ennuis ... (...) quelle que soit l'issue du mouvement des Gilets Jaunes et indépendamment de sa temporalité propre, il est absolument évident que les prochaines élections en France vont se jouer sur la cinquantaine de thèmes qui sont présentés ici. En commençant par ceux liés au pouvoir d'achat. Quelle que soit l'issue du mouvement, la base de donnée "opinion" qui restera aux mains de Facebook est une bombe démocratique à retardement ... Et nous n'avons à ce jour absolument aucune garantie qu'elle ne soit pas vendue à la découpe au(x) plus offrant(s). "

De fait il faut toujours écouter Marlène Schiappa car elle a cette étonnante capacité d'inversion qui lui permet souvent de décrire comme des solutions ce qui constitue en fait de gros problèmes. Car oui, le gros problème ici c'est justement que des gouvernements ou des plateformes puissent ainsi avoir accès à l'identité de ceux qui cotisent à une caisse de grève ou qui veulent soutenir un ancien boxeur dont il se confirme qu'il a certes roué de coups un policier et que c'est mal mais - et le détail à son importance - juste après avoir stoppé ledit policier qui était lui-même en train de rouer de coups une femme au sol et que ça aussi ben c'est quand même un peu mal.

Je l'ai déjà écrit dans un nombre incalculable de billets mais nous sommes en quelques années passés d'un monde où 95% de nos actions et comportements numériques s'effectuaient dans un espace numérique totalement public à un monde où 95% de ces mêmes actions et comportements numériques s'effectuent dans le giron quasi-carcéral de plateformes totalement privées. Et cela pose un immense problème dès lors que ces actions et comportements ont une dimension politique, a fortiori lorsque les responsables politiques ne semblent avoir d'autre appétence que de relire 1984 comme s'il s'agissait d'un manuel d'instructions.

One More Thing.

La cagnotte contre les menottes dans le cas du boxeur Christophe Dettinger.

La cagnotte qui te colle les menottes dans la déclinaison Orwellienne d'un imaginaire où chaque micro-centime de don est relié à un ou plusieurs profils sociaux. Si tu donnes à cette cagnotte, alors danger, et si tu ne donnes pas assez à celle-là alors danger encore plus grand. 

Enfin la cagnotte et les bots. De manière pour l'instant presqu'anecdotique mais à mon avis promise à un très bel avenir, on observe déjà d'étranges choses sur certaines cagnottes. Notamment celle de soutien aux forces de l'ordre initiée par Renaud Muselier, en réponse à celle de soutien à Christophe Dettinger. L'activité nocturne de cette cagnotte a été repérée par Pierrick Tillet sur son blog, et même si en conclure comme il le fait "qu'elle n'est qu'un Fake alimenté par des robots" semble un peu hâtif en l'état des investigations, les justifications fournies par la société Leetchi en réponse à ces accusations (un rattrapage de dons versés qui ne se seraient pas affichés en raison de l'affluence et auraient nuitamment été régularisés)  semblent également assez hâtives et assez farfelues. Il est en tout cas plus que probable qu'il s'agisse là d'un phénomène d'astroturfing dont il sera intéressant de déterminer à qui il profite et qui en sont les initiateurs. Je ne doute pas que le Crédit Mutuel sera d'ailleurs aussi prompt à diligenter une enquête sur ce sujet qu'il l'a été pour ouvrir celle concernant la légalité de la cagnotte pour Christophe Dillinger. #OhWait

Remettre au pot Commun.

Tout cela reste passionnant à observer de derrière son écran mais sans verser dans un Eric Sadinisme de circonstance, je confesse qu'il est de plus en plus compliqué, derrière ces histoires de cagnottes, de menottes et de bots, de ne pas entendre monter le bruit des bottes. Alors pour ne pas conclure sur une note pessimiste, dans l'un des articles que j'avais consacré à l'histoire de la caisse de grève crowdfundée lors du conflit social à la SNCF, je suggérais de reprendre les éléments des "communs de capabilités" développés par Geneviève Fontaine prolongeant les travaux d'Elinor Oström. Permettez que je m'auto-cite en conclusion : 

"Les critères qu'elles proposent toutes deux sont redoutablement pertinents et surtout efficaces pour imaginer des plateformes (de crowdfunding ou d'autre chose) qui soient réellement vertueuses dans leurs usages ainsi que pour verrouiller autant que faire se peut leur capacité à être détournées.  Ainsi la "finalité d'équité portée aux plus démunis et vulnérables", la garantie pour les commoners d'une "possibilité d'exit de voice ou de loyalty", mais également le fait de pouvoir s'appuyer - comme le soulignait déjà Ostrom - sur des pouvoirs publics qui en sus de la reconnaissance méta-institutionnelle des règles du "commun" vont avoir à coeur et à charge de "favoriser la liberté procédurale des acteurs" sont autant de pistes fécondes pour mettre en oeuvre des outils - et des usages - numériques qui ne soient pas de simples facilitateurs ou accélérateurs, mais qui posent un cadre éthique structurel favorisant l'émergence de capacités non seulement "communes" mais limitant la déliquescence du pacte social qui est la conséquence de l'abandon du politique sur ces sujets."

 

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La cagnotte Leetchi, le philosophe abruti, et la faillite de la démocratie.

mar, 01/08/2019 - 22:36

Ils sont devenus fous. Et clairement l'hypothèse psychiatrique n'est plus à exclure.

L'histoire est donc celle de cette fameuse cagnotte Leetchi supposée permettre de payer les frais de justice du boxeur ayant attaqué des CRS, ou des gendarmes, je ne sais plus. 

Cagnotte "indigne" pour Mounir Mahjoubi, et cagnotte pour laquelle Marlène Schiappa voudrait que l'on puisse disposer du nom des donateurs, tous selon elle coupables de "complicité". Carrément.

Pendant ce temps, un autre qui n'a de philosophie que celle de la mise en scène de sa propre fatuité éructe sur Radio Classique qu'il faut que gendarmes et CRS n'hésitent plus à faire usage de leurs armes. Il s'appelle Luc Ferry. Il a été ministre de la république. Ministre de quoi ? De l'éducation. De l'éducation. Et aujourd'hui il n'est qu'un dingue de plus, pour qui la saillie audimateuse a remplacé toute forme de pensée. Demain il nous expliquera probablement que bien sûr c'était simplement une "posture", ou une "provocation". Mais aujourd'hui il a demandé à ce que les gardes et l'armée de la république n'hésitent pas à faire usage de leurs armes létales sur cette foule haineuse de militants d'extrême droite ou d'extrême gauche. D'autres ont mis la philosophie dans le boudoir, lui ne doit rêver que de se faire greffer un Tonfa en guise de pénis.

Comme la nature est bien faite, Luc Ferry et son oeuvre philosophique auront la postérité qu'ils méritent : celle d'un Trending Topic sur Twitter. Et pour le reste, ferme ta gueule, ferme ta gueule Luc Ferry.  

Image volée de Luc Ferry préparant son prochain livre de philosophie sur la paix civile et le recours aux armes pour la garantir. 

On pensait avoir tout vu. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, l'indignation est un passe-plat toujours commode quand il s'agit de masquer l'essentiel. 

Je ne vais pas faire d'article sur cette cagnotte Leetchi. Pour connaître mon avis vous n'avez qu'à relire celui que j'avais écrit à propos d'une autre cagnotte, via une autre plateforme. Cela s'appelait "Le financement participatif de la haine. Et la place de Paypal".  J'y disais en gros ceci : 

"On peut, enfin, imaginer un monde régi par des plateformes et dans lequel l'éthique aurait une définition et une reconnaissance positive dans leurs CGU, sans attendre un Bad Buzz de l'opinion, sans s'abriter derrière d'alambiquées formulations qui interdisent explicitement les transactions "d'objets prônant la haine, la violence ou l'intolérance raciale" mais se refusent à interdire les transactions visant à financer des idées prônant la haine, la violence ou l'intolérance raciale."

La campagne de Crowdfunding n'est dans l'affaire du boxeur, pas du tout de la même nature. Cela ne m'a pas échappé. Mais le fond du débat reste entier tant les CGU de Paypal, de Leetchi ou des autres sites de Crowdfunding sont semblables. Et tant, surtout, qu'aucune CGU jamais ne suffira à garantir un comportement éthique qui ne vaut qu'au prisme de ce qu'une société est prête à tolérer, à accepter ou à entendre lorsqu'elle se trouve confrontée à ces questions éthiques.

Plus bas dans le même article j'écrivais également ceci : 

"Toute la misère du monde peut être Crowdfundée. Et dans la déliquescence de l'état providence s'effondrant tranquillement à l'ombre des libertariens en fleurs, il est presque certain qu'elle le sera. Elle l'est déjà. Reste la haine. Toute la haine du monde. Qui peut également être Crowdfundée. Il n'appartient qu'à nous d'accepter cette idée. Ou de la combattre."

A dire vrai je n'ai pas d'opinion sur cette affaire de cagnotte. Elle ne m'a en tout cas pas choquée lorsque j'ai appris son existence. L'important n'est pas la cagnotte mais la violence. Celle de ce champion de boxe, manifestant et Gilet Jaune, et celle également des "forces de l'ordre" et des réponses totalement disproportionnées qu'elles infligent aux manifestants depuis le début de ce conflit.

Plutôt que de se vautrer dans le marketing politique de l'indignation sur la fameuse cagnotte Leetchi, les politiques que sont Mahjoubi, Schiappa ou Griveaux auraient mieux fait de rappeler quels sont les droits d'un accusé, par exemple pour bénéficier d'un avocat commis d'office, et de prendre acte de la manière dont la réduction du budget de la justice fait que l'idée d'une cagnotte ... finalement ben c'est pas si con et c'est bien dommage ...

Ils auraient ainsi pu remettre un peu de lumière sur le combat que mènent depuis des mois les "robes noires" totalement invisibilisés par leurs frères Gilets Jaunes (et c'est dommage aussi), combat contre le projet de loi de Nicole Belloubet et les nouveaux déserts judiciaires qu'il promet à notre démocratie qui n'a pourtant jamais tant eu besoin de ce premier service public qui est celui de la justice. 

Mais non. Ils ont préféré crier "haro" sur la cagnotte indigne. A chacun son indignation donc. A chacun sa cagnotte aussi. 

A chacun sa cagnotte Leetchi.

10. Dix euros. Mehdi n'a eu droit qu'à 10 euros.

50 000. Cinquante mille euros. Fiorina a perdu un oeil et sa cagnotte Leetchi a permis de collecter 50 000 euros. Il faut dire que c'est Damien Rieu, l'un des chefs de file du mouvement identitaire qui est à l'initiative de la cagnotte et qui pose fièrement aux côtés de Fiorina en lui remettant son chèque. Ce détail là a-t-il son importance ? Probablement. Très probablement. Ce détail là doit-il faire oublier l'âge de la victime et le fait qu'elle a définitivement perdu un oeil pour être allée manifester ? Certainement pas. 

117 000. Cent dix-sept mille euros. Pour Christophe Detinger donc. Le boxeur. Cagnotte finalement clôturée par la plateforme Leetchi qui a indiqué s'engager à ce que la somme soit uniquement utilisée pour régler les frais de justice. Comment ? Nul ne le sait.

118 793 euros. Cent dix-huit mille sept cent quatre-vingt treize euros. En soutien aux forces de l'ordre. Sur Leetchi également Cagnotte cette fois initiée par Renaud Muselier

Cagnottes partout. Justice sociale nulle part.

Pendant que le philosophe abruti solde les ultimes deniers de sa dignité sur Radio Classique, pendant que la "secrétaire d'état chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes" demande à récupérer les noms de donateurs sur une plateforme privée (Leetchi appartient à la banque du Crédit Mutuel) au titre d'une "complicité" que même la Stasi trouverait excessive, pendant que le nombre de signalements de violences policières documentées par David Dufresne atteint l'hallucinante barre des 250, pendant que des syndicats pourtant très droitiers de police dénoncent l'usage disproportionné de la force et des mutilations assimilables à des blessures de guerre, pendant tout ce temps ...

Pendant tout ce temps, lors de son intervention au journal de 20h du 7 Janvier, le premier Ministre Edouard Philippe - également boxeur à ses heures perdues mais toujours, lui, en possession de deux globes oculaires fonctionnels - n'aura pas un mot, pas un seul mot pour ces manifestants éborgnés et défigurés. Pas un seul mot. Est-ce cela la République unie, une et indivisible ? N'est-il que le premier ministre de l'ordre et de ses forces ? Pas. Un. Seul. Mot.  

Pendant tout ce temps on apprend que le salaire de Chantal Jouanneau, en charge d'organiser le fameux "grand débat", sera de près de 15 000 euros par mois. Par mois. Quinze mille euros par mois pour organiser le débat des fin de mois.

Quelle dose de cynisme, de morgue et de folie faut-il pour oser simultanément tout cela ? Quel niveau d'abrutissement et d'aveuglement faut-il avoir atteint pour s'étonner ensuite de voir des citoyens n'avoir d'autre horizon que celui d'une cagnotte Leetchi et de l'obole qu'ils pourront y mettre, eux qui n'ont déjà tellement plus rien et que l'on traite pour cette obole de "complices".

Complices ? Et de quoi le seraient-ils ? Ils cherchent à reconquérir une dignité que vous broyez en permanence. Ils jettent ici une pièce comme d'autres avant eux en jetaient dans des fontaines publiques en faisant un voeu. En donnant un, deux ou même cinq euros à la cagnotte indigne, ils se paient d'abord une rasade d'espoir, ils étanchent à pas cher leur colère, et ils vous font la nique, aussi un peu. C'est la seule petite victoire qui est à portée de leur bourse. Votre mépris leur vaut certainement hommage mais il est surtout bien plus qu'un rateau symbolique, il est une énième faute politique.  

C'est l'histoire d'une cagnotte Leetchi, d'un philosophe abruti, et d'une nouvelle faillite de ceux qui prétendent défendre la démocratie.  

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Culture numérique en quelques tweets.

lun, 01/07/2019 - 14:22

Comme l'année dernière, j'ai demandé à mes nouveaux étudiants de la licence pro "Community Manager" de bâtir un thread Twitter sur l'un des thèmes abordés dans le cadre de mon cours de "Culture Numérique". La consigne était également la même, c'est à dire utiliser au maximum les codes de l'écriture Twitter (hashtags, mentions, gifs rigolos, etc.) et nourrir son Thread avec un maximum de sources documentaires en ligne (articles, vidéos, infographies, images, etc.)

Et comme l'année dernière, les résultats s'étalonnent du "très sympa" à "Oh mais oui c'est super bien". Donc comme l'année dernière, je partage :-)

Catégorie "Oh oui mais c'est vraiment très très très bien".

  • Emilie C. nous parle de 4 Chan, qui est, je cite "tour à tour première famille d'internet, sphincter du web ou bastion des défenseurs de la liberté d'expression." Enjoy. 
  • Simon C. s'est penché sur le cas Snowden et les lanceurs d'alerte
  • Nicolas C. s'est plongé dans les communautés de fans
  • Stéphane B. s'en est allé débunker des Fake News
  • Romain C. a planché sur les mèmes. Et c'est très intéressant (même s'il s'est trompé et a tout le temps écrit "même" au lieu de "mème").

Catégorie "C'est très bien et c'est déjà très bien".

Bravo à tous et toutes pour ce boulot. Et si vous cherchez des CM efficaces et pertinents pour leur offrir un boulot de rêve, vous avez déjà leurs comptes Twitter :-)

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