Affordance (Olivier Ertzscheid)

S'abonner à flux Affordance (Olivier Ertzscheid)
Le blog d'un maître de conférences en sciences de l'information. ISSN 2260-1856
Mis à jour : il y a 1 mois 2 jours

Mais Deliveroo du mal (Kiss my Ass Tech for Good)

jeu, 05/23/2019 - 22:20

Le 21 Janvier 2019, alors même que la société Google venait d'être condamnée par la CNIL à verser une amende record de 50 millions d'euros pour violations répétées du RGPD et atteinte à la vie privée, l'Elysée, pas rancunier, offrait à Google une page de pub gratuite sur son compte Twitter officiel où l'on voyait Sébastien Missofle (DG de Google France) annoncer que Google formait plein de gens au numérique et que c'était tellement cool.

Deliveroo Academy.

A l'occasion du sommet "Tech for Good", l'Elysée à ouvert son compte Twitter officiel à beaucoup des "granzacteursdelatech" de passage à Paris pour se lustrer le nombril aux frais de la licorne.

Parmi lesdits acteurs, on trouve un certain Will Shu, PDG de l'entreprise de livraison Deliveroo. Will Shu est super fort. Will Shu a tout compris de l'ancienne économie puisqu'il fait partie de ces patrons qui ne rechignent pas à s'augmenter de manière indécente et disproportionnée à chaque fois qu'ils le peuvent. Et Will Shu a aussi tout compris de la nouvelle économie puisqu'il s'efforce de maintenir ses coursiers en situation de quasi-esclavage. De quasi-esclavage consenti mais de quasi-esclavage quand même. "Deliveroo riders are screwed for Good" comme l'écrit Antonio Casilli. Ce qui vaut à Will Shu un certain nombre de procès, depuis déjà un certain temps (2017).

Et c'est donc depuis le compte Twitter officiel de l'Elysée que Will Shu nous annonce tout guilleret qu'il était, pendant "Tech for Good" à une session sur l'avenir de l'emploi et qu'il va créer la "Deliveroo Academy". Sérieux. La Deliveroo Academy. Un ... machin en lien avec Open Classrooms pour permettre à ses esclaves coursiers de prendre des cours sur "comment faire son CV" ou (je vous jure que c'est authentique) "comment gérer les interactions avec différents types de personnes" (sic) mais aussi des cours de "code informatique" parce que bon ben j'en sais rien, probablement que Open Classrooms avait pas le module "le syndicalisme pour les travailleurs exploités".

Et puis tant qu'à y être, parce qu'il est comme ça, Will Shu, il annonce aussi, toujours depuis le compte Twitter de l'Elysée, que Deliveroo va créer des "bourses d'étude" qui seront proposées "à un certain nombre de coursiers" dans "un certain nombre de domaines" et puis cadeau de la maison, "des programmes d'apprentissage avec de nombreux restaurants avec lesquels nous travaillons". Yolo. Des bourses d'étude. De l'apprentissage. Quand tu sais ce que c'est qu'un contrat d'apprentissage et la manière dont c'est encadré à l'université.  Le tout proposé par Deliveroo. Le gars était tellement chaud bouillant qu'il a failli annoncer la délivrance de diplômes universitaires. Une pizza livrée un Master en management offert. 

Les mecs sont tellement en train de faire des loopings d'indignité dans la stratosphère du foutage de gueule que si demain Patrick Balkany venait squatter le compte Twitter de l'Elysée pour annoncer qu'il crée un guide du routard des paradis fiscaux ça passerait crème et il enquillerait les RT et les Fav de l'ensemble de ce gouvernement de pathétiques badernes. 

Mais Deliveroo du mal.

Mais bon faut dire aussi que Deliveroo en ce moment ils ont la licorne sous stéroïdes étant donné qu'une petite entreprise spécialisée dans la livraison de plein de trucs ainsi que dans la maltraitance managériale de ses employés vient d'entrer dans son capital à hauteur de 515 millions d'euros. Bam. La même petite société qui a inventé l'algorithme du licenciement automatisé. Bref, Amazon. Entre esclavagistes et fossoyeurs du droit du travail forcément ça crée des liens.    

Depuis déjà plusieurs années (mais avec une recrudescence notable depuis 2 ans), on voit un peu partout fleurir ces initiatives visant, sous couvert de formation de masse ou de publics "éloignés", à préempter de la force de travail corvéable à merci à grand renfort d'Education Washing et Formation Washing. Venez-vous former chez nous, n'importe quand, n'importe comment, à n'importe quel âge et à n'importe quel prix (en général gratuitement, puisque c'est vous les produits). Ladite formation se résumant très souvent à coller lesdits impétrants devant un Mooc en mode télétravail encadré par des "tuteurs" eux-mêmes le plus souvent employés avec des contrats de misère, et sans aucune autre certification ou diplôme ou perspective au final qui ne permette de faire autre chose que d'avoir le sentiment d'avoir participé au plan de comm. de la start-up nation et d'être assis sur une licorne tellement ça pique. 

Oui je sais je vois tout en noir. Oui je sais "y'a quand même des gens formidables". Oui je sais "c'est toujours mieux que rien". Oui mais merde. Oui je sais surtout que quand Facebook forme les chômeurs et Google les étudiants, ben moi (et l'université) je vous l'ai déjà dit, on vous emmerde. Heureusement qu'il nous reste nos valeurs et qu'on n'est pas en train de multiplier par seize les frais d'inscription pour les étudiants étrangers sinon on finirait par croire qu'on a élu la version Ken à la plage de Jair Bolsonaro. Oh Wait.

Au regard de ce qu'est en train de devenir l'université française d'une part, mais surtout au regard du profil de psychopathes du contrat social et de serial killers du droit du travail des acteurs se positionnant actuellement sur le marché plus que juteux de la formation de masse, il serait quand même temps d'arrêter de se pogner le coq rouge en 3D pour s'interroger sur le projet politiquement criminel et socialement mortifère consistant à laisser des boîtes comme Deliveroo (qui en plus n'est même pas la pire ...) s'inventer des "Academy" et mettre en place des putains de bourses d'étude. Quant à penser un seul instant qu'ils agissent ou agiront au nom du bien commun ou de l'intérêt général faut avoir la clairvoyance politique d'une huître morte pour l'imaginer ne serait-ce qu'une seconde. 

Phonétiquement "deliver" et "délivre" sont aussi proches qu'anagrammatiques. "Deliver" en anglais, signifie "livrer". Se livrer. L'inverse d'une libération. L'antithèse d'une délivrance. Une aliénation consentie. La Deliveroo Academy. Et ses coursiers boursiers. Tech for Good. Kiss my Ass. Mais Deliveroo du mal. Amen. 

Catégories: A la une

La jeunesse au (parcours) supplice.

ven, 05/17/2019 - 19:12

Je suis cette année directement concerné (au titre de parent) par la procédure d'affectation dans l'enseignement supérieur de toute une classe d'âge, connue sous le nom de Parcours Sup. J'observe depuis plus de deux ans (avant cela s'appelait "APB pour Admission Post-Bac") la manière dont ces routines et ces algorithmies d'affectation sont principalement des instruments d'assignation à résignation. 

J'avais, exactement à la même époque l'année dernière, publié un texte intitulé "Le jeune président de la start-up nation était en fait un vieux con comme les autres". Au regard de la journée que près de 70 000 lycéens et lycéennes viennent de passer dans cet "an 2" de Parcours Sup, admis hier soir et ce matin subitement refusés ou relégués dans les limbes de listes d'attente interminables, et au regard de ce qu'ils et elles vont encore probablement vivre dans les prochains jours, alors que les épreuves du Bac ont déjà commencé (nombre d'élèves passaient aujourd'hui différentes "options", et les oraux de langue dès la semaine prochaine), je republie donc une version courte de ce texte.

L'incapacité du gouvernement à apprendre des erreurs de l'an passé, l'obstination de la pathétique et raciste Ministre Frédérique Vidal à s'entêter dans le refus d'inclure la hiérarchisation des voeux, les bugs de cette année qui ne sont en fait que des fonctionnalités, sont autant de preuves, s'il en fallait encore, qu'au-delà de l'incurie manifeste du déploiement de cette plateforme, elle est avant tout au service d'un projet de mise à genou et de mise au supplice de la jeunesse. 

=================

Je partage à peu près autant les idées d'Emmanuel Macron que la déclaration d'impôt de Patrick Balkany. Mais il est deux points sur lesquels j'espérais que la raison puisse l'emporter sur mes convictions. Primo il était "jeune". Et deuxio il ne se ferait pas prendre le mulot dans le bon coin puisqu'à l'instar du proctologue, il voyait du digital partout. 

Et puis il y eut #Parcoursup. Alors là j'avoue qu'au delà de l'algorithme tout moisi, en plus de faire bien pire que le déjà sinistre APB, ma sidération fut totale. Tout le monde savait que la fin de la hiérarchisation des voeux allait causer un bordel innommable. Tout le monde l'avait expliqué et démontré. En tout cas tous les gens sérieux. Mais je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas qu'un gouvernement et un ministère puissent en toute connaissance de cause assumer le fait que sur les 750 000 lycéens de terminale, plus de 400 000 d'entre eux soient "en attente" ou "sans affectation" alors que le démarrage des épreuves du bac était fixé au 8 juin. Je ne comprenais pas davantage, sauf à vouloir littéralement mettre le feu aux lycées et à la jeunesse, que ce même gouvernement assume et revendique l'éventuel déblocage de places en université "au fil de l'eau" : c'est à dire qu'il puisse choisir de distiller le stress au jour le jour pour que cette jeunesse là n'ait jamais de répit. Et puis d'un coup j'ai compris. La logique du truc m'est apparue.

J'ai compris que le projet politique de notre jeune président était de semer une graine : celle de l'humiliation quotidienne, celle de l'intranquillité permanente qui fait grandir la résignation qui, à son tour, façonnera le corps et l'âme de la chair à Managers dont a besoin le patronat. Et puis bien sûr, la graine de la concurrence. Toujours mettre les gens en concurrence.

Le lendemain des résultats de Parcoursup il y eut des classes entières de terminale où aucun, je dis bien aucun lycéen n'avait autre chose que "refusé" ou "en attente". Je vous laisse juste imaginer l'ambiance et la tête du prof y débarquant le matin. Et si l'imagination vous fait défaut alors allez voir sur Twitter, sur Facebook, ou dans les journaux. 

Donnez-moi les explications que vous voudrez mais les faits sont têtus : plus de la moitié d'une classe d'âge s'est trouvée, à 15 jours de l'examen du baccalauréat, avec un avenir qui indiquait "refusé" ou "en attente". On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Mais l'on n'a pas davantage envie d'être "refusé" ou "en attente" comme seule alternative sérieuse.  

Mais cela n'était pas suffisant. Pour que l'humiliation soit totale, pour qu'elle achève de bâillonner les rêves et de cisailler la colère à la racine, il fallait lui montrer, à cette jeunesse, à quel point la vie était injuste et précaire et qu'elle l'accepte comme une norme raisonnable. Que l'envie même de la colère lui soit ôtée. Et pour cela rien de mieux que la stochastique, l'aléatoire, l'irrégularité, le brouillage des repères, des quelques repères restants, et la mise en concurrence.

Alors on vit fleurir, notamment sous le hashtag #Parcoursupercherie, beaucoup d'incompréhension : les meilleurs dossiers avec les meilleures moyennes se voyaient refusés là où leurs camarades avec de bien moins bonnes notes et de moins bons dossiers se trouvaient pris. A l'incompréhension s'ajouta le dégoût qui était le début du renoncement : puisque même cela devenait incohérent, à quoi bon lutter, à quoi bon résister ? Bien sûr certains bons dossiers étaient, eux, pris partout. Ils seraient les premiers de cordée de demain, eux seuls auraient le choix c'est à dire non seulement la possibilité de choisir pour eux-mêmes mais également la responsabilité bien plus écrasante d'aliéner et de subordonner l'avenir des autres à leur choix propre. Tant qu'ils n'auraient pas renoncé à tel ou tel voeux, tant qu'ils n'auraient pas "choisi", les autres resteraient "en attente". Quand on veut fabriquer de l'oppression il faut donner à certains cet avant-goût du sentiment de toute puissance que ressent l'oppresseur et espérer qu'ils y prennent goût. 

Ce pari de l'humiliation de la jeunesse, s'il était mené à son terme, serait une victoire éclatante : la victoire des managers. Car toute cette histoire n'est rien d'autre qu'un conditionnement, une préparation aux formes routinières de management par le stress qui attend cette jeunesse et que réclame le Medef.

Comme dans tout pari osé bien sûr il y avait un risque. Le risque d'une rébellion. Et que cette rébellion prenne. Toute étincelle si faible qu'elle soit devait immédiatement être douchée. (...)

Le jeune président est avant tout un vieux con, certain de son pouvoir, mais qui a peur. Réprimer la jeunesse pour l'exemple n'a jamais été une marque de fermeté mais le signe d'un vieux con apeuré. Qui a peur de la jeunesse, de toutes les jeunesses, qu'elles soient dans les idées ou dans les corps. Alors il noie quelques Zadistes sous des tombereaux de grenades. Alors il met en garde à vue et en examen des lycéen(ne)s. Alors il dit les yeux dans les yeux à 400 000 lycéens : apprenez à avoir peur de l'avenir, apprenez à attendre, apprenez à vous soumettre aux désirs et aux choix des premiers de cordée qui demain seront vos managers, apprenez à vous résigner, apprenez à renoncer. (...)

Le jeune président, c'est à porter à son crédit, n'a jamais prétendu être le président des jeunes. Il est désormais, pour une immense partie de la jeunesse, devenu ce qu'il n'avait jamais finalement cessé d'être : juste un vieux con de plus.

Et comme tous les vieux cons qui l'ont précédé dans ces fonctions, son avenir à lui n'est ni "en attente" ni "refusé". On raconte qu'il était plutôt sérieux quand il avait 17 ans. Et qu'il a eu ses tilleuls verts, et sa promenade. S'il s'imagine Rimbaud rappelons-lui qu'il n'est qu'un Créon. Et qu'il prend le risque de fabriquer une génération d'Antigone.

Et que nous ne le laisserons pas faire. 

=================================

Catégories: A la une

Appel de Christchurch. Same player shoot again.

mer, 05/15/2019 - 23:44

C'était donc aujourd'hui (15 mai 2019) que Jacinda Ardern et Emmanuel Macron lançaient "l'appel de Christchurch", deux mois exactement après le massacre en "live" de 51 personnes par un fou furieux se réclamant de l'idéologie suprémaciste. 

Que pouvait-on attendre de cet "appel" ? En vérité peu de choses. Certainement pas de réponse à la question de savoir pourquoi nous regardons la vidéo d'un homme qui en massacre d'autres. Au mieux de vagues promesses sur de très timides engagements. Pour le coup, nous ne fûmes pas déçus. L'appel en lui-même est d'une insipidité pathétique. On dirait un référentiel de compétences établi par un cabinet de stagiaires à l'encéphalogramme plat. Il est divisé en deux parties

D'abord on a "nous gouvernements nous engageons à" et de l'autre "nous fournisseurs de services en ligne nous engageons à". 

Et à quoi s'engagent-ils donc ? Pour les gouvernements à :

  • Lutter contre les facteurs de terrorisme et d’extrémisme violent, en renforçant la résilience et l’inclusion de nos sociétés (...) notamment à travers l’éducation, en renforçant plus spécifiquement l’éducation aux médias.

Voilà. Voila voilà voilà. C'est vrai que personne ne fait ça depuis 20 ans. Ni ne réclame de l'argent public permettant de créer plutôt que de supprimer des postes de personnels capables d'assurer cette éducation aux médias. 

  • Veiller à l’application efficace des lois en vigueur (...)

Bah oui gros. C'est en effet un peu ton taff. Mais ça marche pour tout hein. Pas que pour la lutte contre les contenus haineux en ligne. 

  • Encourager les médias à appliquer des normes éthiques lorsqu’ils décrivent en ligne des événements terroristes (...)

Voilà. Les médias. Voilà voilà voilà. Par exemple BFM a promis que plein milieu d'une prise d'otage ils ne diffuseraient pas en direct à la télé la bande son desdits otages planqués dans la chambre froide. Et puis accrochez-vous bien parce que ça monte en puissance.

  • Soutenir la mise en place de cadres, par exemple des normes sectorielles, pour s’assurer que la communication sur les attentats terroristes n’augmente pas l’écho des contenus terroristes et extrémistes violents, sans toutefois porter préjudice à une couverture responsable du terrorisme et de l’extrémisme violent.

Alors là c'est magique. On va mettre en place des cadres mais pas trop cadrants quand même histoire de ne pas porter préjudice à une couverture responsable hors-cadre. Putain ils sont forts. 

  • Envisager des mesures adaptées afin de prévenir l’utilisation des services en ligne pour diffuser des contenus terroristes.

Ah ben oui forcément. C'est pas con ça tiens. En plus personne n'y avait pensé. Envisageons des mesures. Mieux. Créons la CCEME. La Commission Chargée d'Envisager des Mesures Adaptées. 

Et puis donc il y a "les fournisseurs de services en ligne". Et eux ils s'engagent ... à ...

  • Prendre des mesures particulières et transparentes permettant de prévenir le téléchargement de contenus terroristes et extrémistes violents, mais aussi leur diffusion sur les réseaux sociaux

D'accord mais justement c'est bien là ou c'est totalement foireux depuis le départ. Donc les gars, on va pas se contenter de vous croire sur parole.  

  • Faire preuve de plus de transparence dans la mise en place de normes collectives ou de conditions de services.

En gros ils vont mieux expliquer aux utilisateurs pourquoi c'est mal de partager des contenus terroristes. C'est vrai qu'on sentait bien que le tueur de Christchurch et ses copains suprémacistes qui ont dupliqué la vidéo ils étaient essentiellement en manque d'explications claires et de transparence en ce qui concerne la mise en place de normes collectives et les conditions de services.

  • Mettre en œuvre des mesures efficaces et immédiates visant à atténuer les risques particuliers de diffusion de contenus terroristes et extrémistes violents dans le cadre de flux en direct, notamment l’identification de contenus à des fins d’examen en temps réel.

Voilà. Donc précisément le truc qui n'a jamais marché depuis que les réseaux sociaux et les attentats terroristes existent. Mais nous en reparlerons un peu plus bas dans cet article. 

  • Effectuer des rapports publics, réguliers et transparents, quantitatifs et reposant sur une méthodologie précise, sur la quantité et la nature de contenus terroristes et extrémistes violents détectés et retirés.

Voilà merci donc ça ça existe déjà hein. Genre les "transparency reports" que Google (et Facebook et Twitter) publient depuis ... longtemps. Mais bon. C'est vrai qu'une déclaration qui n'annoncerait pas des trucs qui existent déjà en les présentant comme des nouveautés ne serait pas une vraie déclaration. 

Et puis y'a la cerise sur le gâteau. La. Cerise. Sur. Le. Gâteau. Accrochez-vous bien. Non vraiment. Les "fournisseurs de services en ligne" s'engagent dans le cadre de l'appel de Christchurch à ... tadaaaaam ...

  • Examiner les formules des algorithmes et les autres processus pouvant orienter les utilisateurs vers des contenus terroristes et extrémistes violents et/ou amplifier ces contenus, afin d’avoir une meilleure connaissance des points d’intervention possibles et d’effectuer des modifications lorsque ces phénomènes sont constatés. 

Putain. Oui vous avez bien lu. Les plateformes (enfin les 5 qui ont timidement signé cet accord pathétique) s'engagent à examiner leurs propres algorithmes. Question : est-on en train de nous prendre pour des jambons ? Réponse : Oui. 

Et puis le dernier point c'est : 

  • Agir ensemble pour faire en sorte que les efforts intersectoriels soient coordonnées et solides

En "partageant nos connaissances et notre expertise" ajoutent-ils. Un manuel de bonnes pratiques. C'est vous dire à quel point ça va changer rapidement les choses. Je crois que la dernière fois que j'ai lu quelque chose d'aussi définitif que disruptif c'était dans "Oui-Oui à la plage". 

Donc ça c'était "l'appel de Christchurch".

Et puis donc pendant que tout ce petit monde s'occupe donc à produire des appels aussi creux que l'humanité de Laurent Wauquiez est superfétatoire, il y a Facebook qui, de son côté, pépouze, nous balance un petit communiqué de presse ... comment dire ... pas piqué des hannetons. En fait je crois qu'ils se foutent carrément de notre gueule. Je vous explique.

"Same Player Shoot Again".

Facebook a donc publié un communiqué de presse qui est un scandale et une honte absolue. Concernant les "restrictions" que la plateforme dit vouloir mettre en place pour éviter qu'un prochain fou furieux ne puisse filmer en "Live" le massacre d'innocents, voilà ce à quoi s'engage Facebook : 

"Aujourd’hui, nous durcissons les règles spécifiques à Facebook Live, en appliquant une politique dite de « première infraction ». Ainsi, toute personne qui enfreindra nos politiques les plus sensibles se verra interdire l’utilisation de Facebook Live pour une période déterminée – par exemple 30 jours – à compter de sa première infraction. Par exemple, quelqu’un qui partage un lien vers un communiqué d’un groupe terroriste sans élément de contexte se verra immédiatement interdire l’utilisation de Facebook Live pour une période déterminée."

Je le répète : ce communiqué est un scandale et une honte absolue. Pourquoi ? Parce qu'avec ces "restrictions" le tueur de Christchurch aurait parfaitement pu faire son "live". C'est proprement ahurissant de négligence sur les questions des contenus haineux, et c'est surtout ahurissant d'indécence pour les familles des victimes.

Mais il y a encore mieux. Si si. Juste après la terrible menace de ne plus pouvoir faire de Live pendant 30 jours, on trouve écrit ceci : 

"Nous prévoyons d’étendre ces restrictions à d’autres domaines au cours des prochaines semaines, en commençant par le fait d’empêcher ces personnes de créer des publicités sur Facebook."

Des génies. Des putains de génies. C'est vrai que par exemple le tueur de Christchurch après avoir buté 51 personnes en Live, faudrait pas qu'il puisse créer des publicités sur Facebook. Bah oui. Ou même avant hein. Les gars ont vraiment tout prévu. 

A titre d'exemple, et juste pour mieux mesure l'immensité galactique du foutage de gueule je rappelle une histoire parmi tant d'autres d''étudiants en école de commerce qui s'entraînent à faire des exercices avec des comptes Google Ads (régie publicitaire de Google) et qui, ce faisant, enfreignent une des règles de la régie publicitaire : ils sont définitivement bannis de la régie publicitaire. A vie. Définitivement. A vie. Idem évidemment s'ils essaient de se créer un nouveau compte depuis une autre adresse mail. A vie.

"Nous vous remercions de votre patience. Il a été confirmé que votre compte ne respectait pas les règles AdWords. Cette décision étant irrévocable, il ne sera pas réactivé. Évitez de créer d'autres comptes AdWords, car ils seront également suspendus."

Irrévocable. Bannissement à vie. Pour un exercice mal maîtrisé sur Google Ads dans le cadre d'une formation universitaire. Mais là, ben non. T'as liké les règles politiques les plus sensibles ? T'as liké un communiqué d'un groupe terroriste ? Vilain. Puni de "Live" pendant 30 jours. Juste pendant 30 jours. Et c'est tout ? Bah oui. C'est tout. Ah oui et tu ne pourras pas créer des publicités. Aaaaaaah. On est bien soulagés du coup. 

Voilà très exactement ce qui se passe lorsque l'on convoque des pyromanes pour éteindre l'incendie qu'ils ont allumé. Merci à La Quadrature du Net de le rappeler sans détour

La morale de tout ça c'est que deux mois après qu'un fou furieux se soit filmé en Live sur Facebook en train de tuer 51 innocents dont des enfants, le jour de la publication d'un appel qui ne servira absolument à rien, la réponse de Facebook, la vraie, est en revanche une glaçante confession de cynisme et d'avidité.

Pour Facebook, rien, rien jamais ne passera au-dessus des opportunités d'audience d'une fonctionnalité technique. Rien. Pas même le massacre de 51 innocents. La réponse de la plateforme c'est "attendez 30 jours", et puis  "Same Player Shoot Again". 

Dans cette affaire il semble bien que la dignité ne soit rien d'autre qu'un mauvais signal à envoyer aux actionnaires et aux investisseurs. Une nouvelle fois, l'architecture technique de la plateforme se démarque par son efficacité : qu'il s'agisse d'identifier des survivants comme dans le Safety Check ou de relayer les images d'un massacre, chacun verra la toute puissance du panoptique. Et l'aveuglement total de son concepteur. 

Same player shoot again.

 
Catégories: A la une

Dark Social : le commerce des indulgences et des conversations.

lun, 05/13/2019 - 22:41
16ème siècle.

Le 31 Octobre 1517, Martin Luther fait placarder un texte, connu sous le nom des "95 thèses" à l'entrée des églises pour lutter contre le commerce des indulgences. Il s'agit notamment de s'opposer à la vente de ces indulgences par l'église catholique romaine pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome.

20ème siècle.

En 1999, Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls, et David Weinberger publient le Cluetrain Manifesto, une liste de 95 thèses (en référence au document de Luther) interrogeant la manière dont internet et le web impactent le commerce, les entreprises et le marketing, et qui se résume à la thèse numéro 1 des 94 à suivre selon laquelle "les marchés sont des conversations".

21ème siècle.

Nous sommes en 2019. Notre Dame de Paris a brûlé et les indulgences des plus grandes fortunes de France tombent à grands coups de centaines de millions d'euros. Les GAFA ont tous prospéré sur le Cluetrain Manifesto dans la mesure où leur modèle d'affaire repose fondamentalement sur l'exploitation de ces conversations qui fondent en effet tant de marchés, à commencer bien sûr par celui de l'exploitation attentionnelle.

Depuis maintenant deux ans et le scandale "fondateur" de Cambridge Analytica, pas une semaine ne passe sans que Facebook ne soit exposé à un nouveau scandale ou à une nouvelle tribune dénonçant les pratiques de la firme ou réclamant son démantèlement parfois assorti de la démission de Mark Zuckerberg (et de 25 bonnes raisons pour la justifier). Sans aucune indulgence, sauf bien sûr les "indulgences" que la prospérité de son modèle d'affaire lui permettent d'accumuler, provisionnant ainsi des amendes de plus de 3 milliards de dollars comme d'autres mettent 1 euro dans un parcmètre. Dernière tribune en date, celle du co-fondateur de Facebook, Chris Hugues, dont la brouille avec Zuckerberg date de son départ de Facebook en 2007 et qui, après avoir dénoncé à raison mais de manière désormais classique le côté inédit du pouvoir dont dispose Zuckerberg sur la firme et sur 2 milliards et demi d'êtres humains, propose donc de démanteler la firme en la séparant en trois entités distinctes : Facebook, Instagram et WhatsApp

L'idée de ce démantèlement revient de plus en plus régulièrement dans l'actualité, y compris dans l'agenda politique des primaires (démocrates) par la voix d'Elisabeth Warren, mais l'idée plus générale d'une forme de nationalisation remonte en fait à 2012 comme j'avais tenté d'en faire l'archéologie par ici.

Je crois que si l'on veut régler l'ensemble des problèmes que pose Facebook aujourd'hui il faut en effet plutôt se diriger vers une forme de nationalisation (pour transformer la plateforme en un "commun" et rompre avec le modèle économique toxique et structurellement vicieux) et en même temps déployer un index indépendant du web. L'idée de "séparer" les entités Facebook, Instagram et WhatsApp ne solutionnera rien. Comme le rappelle Ian Bogost dans un éditorial pour The Atlantic

"The company has never looked like a railroad or a telco, or even a technology company from a former era, like Microsoft, with its Windows, Office, Cloud, and other distinct products and associated divisions. Part of the problem with breaking up Facebook is that the company is amoebic, of little determinate form, like the networks of mucous mesh grazers that trawl the deep seas."  

D'autant que le "Next Big Problem" pour Facebook et pour nos sociabilités va principalement s'articuler entre l'entité Facebook et l'entité Messenger autour d'une notion que l'on appelle le "dark social". 

Next Big Problem ? Dark Social.

Le "Dark Social" est un terme utilisé notamment (uniquement ?) dans le domaine du marketing pour désigner l'ensemble de ces partages "invisibles" de contenus, partages qui s'effectuent dans les messageries instantanées, par mail, par textos ou bien encore ... à l'oral. Partages qui ne peuvent donc être ni observés, ni mesurés, ni comptabilisés (ou en tout cas beaucoup plus difficilement).

Si l'on reprend la métaphore déjà surexploitée des parties immergées et émergées d'un Iceberg (cf l'image ci-après), de la même manière que l'on distinguait, dès les années 1990, le web "de surface" d'un web "profond" ("invisible web" ou "deep web") lui-même distinct d'un "Dark Web", le "Dark Social" serait aujourd'hui la partie immergée de l'iceberg des contenus partagés sur les plateformes sociales.   

Ce partage là mobilise, par nature comme par fonction, davantage de liens forts que de liens faibles : ces textos, ces SMS, ces échanges sur Messenger ou WhatsApp sont davantage orientés vers des proximités sociales de notre premier cercle relationnel et elles impliquent plus fortement le destinataire en "l'adressant", en le ciblant personnellement. Leur puissance de recommandation, leur force de prescription n'en est que plus forte et plus déterminante. Et donc d'autant plus intéressante pour le modèle d'affaire des annonceurs et des plateformes. C'est d'ailleurs pour cela que ces formes de partage sont de plus en plus mises en avant et de manière de plus en plus incitative.

Sur Facebook, nombre de contenus voient s'afficher de manière systématique la possibilité "d'envoyer sous forme de message" (dans Messenger donc) à des "amis", possibilité également présente en bonne place lorsque l'on clique sur le bouton "partager" ("envoyer comme message").


Cette fonctionnalité est particulièrement mise en avant sur les vidéos, vidéos qui sont elles-mêmes la plupart du temps des contenus à forte dimension virale (davantage en tout cas que le texte seul ou les images).  

Début Avril, Christophe Asselin se faisait l'écho d'une étude de Global Web Index montrant que 63% des partages de contenus se font par messagerie privée

Et si l'on y partage en majorité des photos et des vidéos marrantes, on y relaie également beaucoup de liens vers différents articles. 

  Noir c'est noir. Il n'y a plus d'espoir d'espace public.

Web noir. Dark Web. Motifs noirs. Dark Patterns (utilisés entre autres pour détourner les obligations de recueil de consentement ou pour persuader d'accomplir une action ou pour maintenir les utilisateurs captifs quelques minutes supplémentaires). Publications noires. Dark Posts (technique d'influence utilisée notamment pour le Brexit et la campagne de Trump). Et donc désormais partages noirs. Dark Social.

Si la place qu'occupe Facebook (et son écosystème applicatif et de services) aujourd'hui dans les usages peut-être considérée comme a minima préoccupante en lien avec des questions sur la liberté d'expression, l'influence (ou l'ingérence) sur les élections, les discours de haine ou la propagation de mensonges et autres Fake News, c'est aussi car le couplage structurel (et donc la co-détermination) entre le réseau social - Facebook - et la messagerie instantanée - Messenger - fabrique une double opacité problématique à plus d'un titre. 

D'autant que ladite double opacité (pour des observateurs extérieurs) est a contrario un double dévoilement pour la firme qui est, elle, en capacité de scruter la totalité des échanges qu'elle organise ou suscite elle-même (et ce au moins tant qu'elle n'aura pas, pour sa messagerie, activé le chiffrement de bout en bout, qui n'est pour l'instant qu'une promesse). 

Le premier niveau qui fait problème est, bien sûr, celui de l'opacité structurelle et calculatoire des mécanismes d'éditorialisation algorithmique en général, mais tout particulièrement dans le domaine publicitaire, et encore plus tout particulièrement quand il s'agit de publicités électorales ou d'actions d'influence apparentées.

Et le second niveau est donc celui de ce partage social en mode "Dark". Car non seulement nous sommes dans l'incapacité de prendre la mesure (réellement et en temps réel) du niveau de responsabilité de Facebook dans la propension déterministe calculatoire ou idéologique à mettre en avant certains contenus plutôt que d'autres, dans certains contextes et pour certaines catégories d'utilisateurs, mais nous sommes également dans l'impossibilité totale de mesurer le niveau de progression, d'impact, d'efficacité de toutes ces formes perverses et plus ou moins bien dissimulées d'éditorialisation si elles ont vocation à circuler essentiellement dans le cadre de messageries propriétaires une nouvelle fois inauditables et imperscrutables par quiconque d'autre que la plateforme hôte elle-même.

Un paradoxe dont l'artificialité force à la schizophrénie puisque n'importe quel défenseur des libertés numériques et donc d'une possible et réelle "privacy" (et j'ai la faiblesse de croire que j'en suis un) se trouverait presque en situation de réclamer une transparence sur des échanges privés, transparence qui hier encore était le discours dominant de ceux qui, précisément, voulaient tuer la vie privée (rappelez-vous les "si vous n'avez rien à vous reprocher alors vous n'avez rien à cacher" ou le "seul les criminels se soucient de protéger leurs données personnelles" et autres "la vie privée est une anomalie"). Et aujourd'hui ...

Une autre forme de No Future selon Mark Z.

Alors voilà. Rappelons les bases. En trois points.

Premier point : le grand enjeu de la privacy dans une démocratie soucieuse des libertés publiques et individuelles est d'admettre que fort heureusement tout le monde à le droit d'avoir quelque chose à cacher ou tout au moins d'avoir la possibilité de le faire. Deuxième point : mais il est de plus en plus complexe de préserver ce droit (revisionnez l'excellent documentaire Nothing to Hide) et ce droit "de confort" est devenu un droit "d'effort". Et troisième point, le plus important mais aussi le moins consensuel et le plus Faustien : il faut que ce droit à la dissimulation et à la vie privée ne joue pas d'un pervers alibi technique pour constituer partout des espaces imperscrutables, imperquisitionnables, totalement et définitivement soustraits au regard d'un juge (argument que j'avais défendu, un peu tout seul, dans l'affaire Apple VS FBI).  

Facebook "Arena" et Messenger "Setting"

Dans les théories dites de "l'apprentissage situé" (Situated Learning) et des communautés de pratiques développées par Jean Lave et Etienne Wenger, la première, concernant ce que l'on appelle en général le "contexte", a proposé de scinder cette notion en deux catégories différentes

"La distinction entre "Arena" et "Setting" a été proposée par Jean Lave (1988) pour désigner deux acceptions différentes du mot contexte. "Arena" fait référence à la dimension objective du contexte, c’est-à-dire à ses contraintes ; "Setting" fait référence à la dimension subjective du contexte, c’est-à-dire à la situation vécue par l’acteur et construite par son activité. Engagés dans le même "Arena", deux acteurs construisent des "Settings" différents."

L'Arena c'est "l'environnement neutralisé, au repos, tel qu'il serait décrit par un observateur désengagé et omniscient et qui fournit un cadre à de multiples actions possibles". Et le "Setting" c'est "l'environnement animé par l'activité qui sert de contexte ajusté." (C. Datchary et C. Licoppe). "Setting" renvoie au "contexte créé par l'individu pendant l'interaction avec l'Arena, comprenant les interactions avec d'autres individus. Le focus n'est ni l'individu ni l'environnement mais la relation entre les deux." (T. D. Anderson)

Facebook, l'espace Facebook accessible de manière semi-privée et fonctionnant comme une agora semi-publique est cette Arena marquée par des contraintes à la fois techniques (tri algorithmique et calculatoire) et sociales (gestion de la hiérarchisation entre liens forts et liens faibles). 

Messenger est davantage l'expression de ce "Setting", cette dimension subjective du contexte qui fait que chacun réagira différemment à certains contenus. Or cet aspect subjectif du contexte s'exprime de plus en plus derrière l'opacité totale - pour d'autres utilisateurs de "l'arena" - de l'outil de messagerie. 

Et donc ?

Et donc, avec la bascule vers le "Dark Social" et le "setting" plutôt que "l'arena" comme cadre du partage et de la rediffusion, il devient très compliqué de remettre de la rationalité publique dans des irrationalités privées. Tant que l'essentiel des logiques de partage se jouaient "en surface", sur la partie émergée de l'iceberg, il était encore possible, compliqué mais possible, d'en avoir une vision macroscopique, d'en mesurer l'étendue, et, faute de toujours pouvoir en circonscrire les effets à tout le moins d'en discuter et d'en identifier certaines des causes. Exemple. Si l'on voit un de nos "amis" liens faibles partager un contenu que l'on sait être, par exemple, une Fake News, il demeure possible dans "l'arena" d'engager le débat et d'exposer, au vu de l'ensemble des autres destinataires "publics" de son post, les éléments de contradiction. Dans "l'arena" toujours, il est également possible d'agir structurellement (si l'on est le propriétaire de la plateforme) ou par un rappel à la loi (si l'on est le législateur). Mais si ce même ami lien faible prend connaissance d'une Fake News et la rediffuse uniquement par le canal de Messenger à d'autres de ses amis liens forts (qui eux-mêmes à leur tour ...) alors il devient impossible de circonscrire et de mesurer cet effet de propagation virale.

Si, parmi tant d'autres, on s'arrête un instant sur l'exemple des discours anti-vaccinaux, on observe que ceux-ci ont progressivement été relégués (par effort) et relayés (par confort), dans des groupes d'abord publics puis de plus en plus privés sur Facebook. Qu'ils sont donc progressivement sortis de l'agora discursive comme de l'arena contextuelle. 

Et il est quasi certain que désormais "parias" dans l'agora de l'arena, les discours anti-vaccinaux ne trouvent un point de fuite idéal dans le "Dark Social" où ils ne pourront à aucun moment être contestés et recontextualisés, et où, surtout, Facebook ne pourra plus voir sa "responsabilité" engagée et son attitude critiquée. Mais ou le même Facebook pourra continuer à tranquillement maximiser les retours publicitaires de ces espaces "settings" de messagerie (Messenger mais aussi WhatsApp). 

On pourrait bien sûr conclure de tout cela qu'après tout, rien de nouveau sous le soleil, depuis que les êtres humains vivent en communauté et sont dotés de parole et de structures sociales de rassemblement et d'expression, il y a toujours eu ces effets de dissémination. On pourrait se contenter de considérer que le "Dark Social" d'aujourd'hui n'est rien d'autre que ce que les commérages étaient hier. 

Mais ce serait faire une triple erreur. D'abord celle d'oublier la monétisation instrumentale de cet ensemble d'interactions sociales et discursives. Ensuite celle de faire l'impasse sur la possibilité d'un projet politique de la plateforme. Enfin, à l'échelle de la distribution et de la volumétrie des contenus, des individualités mais aussi des collectifs ou proto-collectifs en présence, oublier que le couplage structurel entre une plateforme qui propose et une messagerie qui dispose, produit un effet sur l'opinion d'autant plus problématique qu'il est masqué et inauditable.

Ce couplage structurel entre la plateforme sociale émergée et la messagerie immergée, est l'outil rêvé qui permet à Facebook, face à la montée des critiques, de s'acheter à moindre frais une virginité d'agora et d'arena ("Oh regardez comme on fait bien le ménage dans les discours anti-vaccinaux") et un alibi de contexte subjectif (le "setting" de Jean Lave) consistant à expliquer que la plateforme ne va pas s'immiscer dans les conversations privées de ses utilisateurs qui peuvent bien après tout se dire ce qu'ils veulent sur la base de ce qu'ils auront (ou non) vus sur Facebook. 

Moralité ?

Bien avant les marchés, les sociétés sont des conversations. L'étymologie latine confirme d'ailleurs qu'à l'origine la "conversatio" désignait autant le commerce, que l'intimité, ou la fréquentation. L'intime commerce de la fréquentation. La fréquentation intime du commerce. Et le commerce des fréquentations intimes. Dans l'ordre que vous voudrez. 

A ce titre l'emprise d'un acteur comme Facebook sur les conversations doit être questionnée sous ces trois angles simultanés : le marché (commerce) bien sûr, mais aussi l'intimité (privacy) et avant toute chose la "fréquentation" c'est à dire la capacité de faire sens et de faire société par proximité conversationnelle. 

J'ai longtemps expliqué pourquoi je redoutais que les stratégies de personnalisation des moteurs de recherche ne nous transforment en "autarcithécaires" incapables de partager et de s'identifier à des histoires et à des représentations qui soient communes avant que d'être nôtres. Des représentations et des histoires qui peuvent précisément être communes et nous permettre de faire société parce qu'elle ne sont pas uniquement les nôtres. La personnification est redoutablement pertinente quand il s'agit de commander une pizza ou de trouver une pharmacie ouverte près de chez soi, mais elle est redoutablement dangereuse et dé-socialisante dès lors qu'elle concerne des questions historiques, culturelles ou sociétales. Et ce qui fonde une société démocratique n'est pas sa capacité à commander une pizza près de chez soi. 

Avec ce que l'on appelle aujourd'hui le "Dark Social", la relégation et la cristallisation d'une totalité conversationnelle dans les limbes de contextes totalement subjectivés et imperscrutables collectivement, fait planer la menace de n'avoir plus aucune prise sur des communautés de discours dés-agrégées de la conversation sociale courante. Que seuls se parlent ceux qui déjà s'accordent. Soit le commencement de tous les communautarismes.  

Paradoxe de légitimité.

Ce qui se partage dans Messenger à l'aune de ce qui se voit dans Facebook est le produit d'une double essentialisation et d'une double obfuscation. Double essentialisation par la polarisation des discours et l'économie de l'attention qui servent de contexte délibérément contraint à l'immense majorité des échanges et des interactions. Et double obfuscation puisque ces conversations sont in fine soustraites au regard des contradicteurs et des législateurs. 

Facebook est désormais lui-même pris dans un paradoxe de légitimité : s'il réduit - ce qu'il fait - la visibilité des discours anti-vaccinaux en surface, puis dans les groupes publics, ces mêmes discours finissent par migrer dans des groupes privés, puis au final dans le Dark Social, multipliant à chaque fois leur potentiel de viralité (et en l'occurence de nuisance). Si Facebook sévit sur ce sujet il sera - en partie à juste titre - accusé de censure arbitraire, s'il ne sévit pas, on lui reprochera son laxisme ou son refus de reconnaître sa responsabilité de fait. Et qu'il sévisse ou qu'il ne sévisse pas, qu'il le fasse "éditorialement" (en modifiant ses CGU) ou "algorithmiquement" (en automatisant l'invisibilisation de certains contenus), les discours ciblés ne feront que se renforcer et se densifier, à la fois par le simple fait de leur désignation comme interdits ou suspects, mais aussi et surtout par leur migration vers les espaces imperscrutables des messageries du Dark Social, nouvelle étape des architectures techniques toxiques qui attaquent le contrat social.  

Et donc on fait quoi gros malin ?

Il n'y a pour Facebook qu'une seule manière de sortir de ce paradoxe de légitimité, d'en trancher le noeud Gordien. Il faut que Facebook comme plateforme devienne pleinement et entièrement un espace public. Ce qui passe, en effet, par le renoncement à son modèle économique publicitaire toxique. Et comme on peut raisonnablement douter de son envie d'y renoncer, il faut à la fois le contraindre à déployer une archive publique globale et immédiate de toutes les publicités et de leurs critères de ciblage, et pouvoir disposer d'un index indépendant du web. Un index indépendant qui doit aussi intégrer la dimension des "profils" des presque 3 milliards d'utilisateurs de la grande plateforme bleue et qu'il faut, là encore, contraindre à basculer vers une architecture technique réellement ouverte comme rappelé notamment dans cet article sur "The Antitrust Case Against Facebook" :  

"To induce viable opportunity for new entrants, consumers must be able to export their social graph,305 and Facebook should migrate from a closed to an open communications protocol. A user on Facebook should be able to send a message to, or receive a message from, a user of a competitive social network—in the same way that users of AT&T can call or text a user of Sprint, Verizon, or T-Mobile. The adoption of an open application programing interface for user messages, chats, posts, and other communications could aid this process."

Les mots des pauvres gens.

La formule a fait son (tout) petit chemin. "L'algorithme des pauvres gens". "Ne rentre pas trop tard, surtout ne prend pas froid". "Ne fais pas ce vaccin, tu as vu tous les risques ?" La question de l'usage des messageries du Dark Social est, peut-être bien plus que toutes les autres, une question fondamentale de contexte social et culturel. Car nos conversations sont autant qu'elles font notre culture. Et que "dans l'internet des pauvres", dans le prochain milliard d'utilisateurs, ces conversations occuperont une place socialement et politiquement déterminante (on l'a hélas déjà en partie observé lors de l'élection de Trump, de Bolsonaro ou encore de Duterte aux Philippines). Ce qui n'exclut pas toute note d'optimisme (je souligne l'optimisme) : 

"En interrogeant plus largement les usages quotidiens des réseaux sociaux dans les favelas et autres bidonvilles, Arora montre qu’ici comme là-bas, la vie privée n’est pas sans valeur ni abstraite, mais un concept avant tout lié à des particularités culturelles. Au Brésil par exemple, une jeune femme déclare ne pas en vouloir à sa mère de la « stalker » en ligne (c’est-à-dire à suivre ces déplacements, fouiller ses messages et autres réseaux d’amis). Un phénomène qui tient aussi au jeune âge des mères, qui continuent leur jeunesse alors que leurs enfants sont grands. En Inde, Facebook est pour de nombreux jeunes l’occasion de parler au sexe opposé, chose difficile dans la vie réelle. Le Chat est à ce titre tout à fait adapté à la romance, à travers des poèmes et autres conversations romantiques. Cependant, à l’échelle mondiale, un tiers de ces échanges se font anonymement, avant tout pour protéger les données personnelles et par souci de réputation, notamment en Asie." 

Les marchés étaient des conversations. Il est probable que nous avons eu bien trop d'indulgence avec ces marchés là. Car eux n'en ont aucune sur nos conversations qu'ils ne voient que comme un nouveau commerce de indulgences de leur propre culpabilité connue, avouée, documentée

Les marchés étaient des conversations et aujourd'hui ce sont avant tout nos conversations qui sont des marchés. Peut-être est-il temps d'enfin cesser d'être indulgent. 

Catégories: A la une

Viscosité sociale et granularité informationnelle.

lun, 05/06/2019 - 16:21

La "viscosité" c'est, nous dit Wikipédia, "l'ensemble des phénomènes de résistance à l'écoulement se produisant dans la masse d'une matière, pour un écoulement uniforme et sans turbulence. Plus la viscosité augmente, et plus la capacité du fluide à s'écouler facilement diminue, plus l'énergie dissipée par l'écoulement sera importante." Bref c'est l'inverse de la fluidité. 

L'algorithme visqueux.

Dans une interview récente au magazine Usbek & Rica, sur le sujet de la lutte contre les discours de haine ou contre les logiques de radicalisation à l'échelle des plateformes sociales et de leurs algorithmes, Gérald Bronner parle de "viscosité sociale". 

"On pourrait créer par les algorithmes de la viscosité sociale sur les informations douteuses, sans les retirer pour autant. Ou imaginer, par exemple, que quand quelqu'un partage un lien sur Facebook sans l'avoir manifestement lu de créer un nudge (ndlr : permettant par exemple de lui demander s'il est sûr de vouloir le partager sans l'avoir lu). On considère d’ailleurs que 70% des gens partagent un article en ayant juste lu le titre."

En bref, que les algorithmes participent au ralentissement et à la réflexion plutôt qu'à l'accélération, à la viralité et à la dimension pulsionnelle de la rediffusion. L'idée n'est pas neuve mais elle demeure séduisante et elle vient faire écho à l'ensemble des initiatives, plus ou moins heureuses, plus ou moins sincères, que l'on voit fleurir en gros depuis 2016 au gré de différents scandales et autour de la nécessaire reconquête de notre temps de cerveau (et d'attention) disponible. 

Bien plus que de simples et désormais consensuelles ingénieries de la viralité, je défends de mon côté depuis longtemps l'idée qu'il existe fondamentalement (et indépendamment des usages) des architectures techniques toxiques qui priment sur nos biais cognitifs (ou qui les entretiennent à dessein) et qui produisent un régime de vérité propre à chaque plateforme, régime qui vient à son tour renforcer et ces biais et ces architectures et leur donner encore plus de force et d'inertie. Et que cette toxicité technique première est - bien sûr - au service d'un modèle économique publicitaire lui-même intrinsèquement toxique de l'aveu même des responsables de ces plateformes et dont on continue d'observer chaque jour les dérives de plus en plus inquiétantes pour la démocratie.  

En pointant le rôle éminent et éminemment toxique des architectures techniques, il ne s'agit pas de surjouer le rôle du déterminisme technique ou de le prétexter pour effacer la question des usages et des relations (liens forts, liens faibles, , mais tout au contraire de l'ancrer dans une approche de type structuraliste

Récemment, nombre d'annonces des plateformes elles-mêmes vont dans le sens d'un rétablissement d'une forme de "viscosité sociale" à ceci près que pour l'instant ... il ne s'agit que d'effets d'annonces. Ainsi pour freiner les campagnes massives (et parfois coordonnées) de "dislike" sur certaines vidéos, Youtube réfléchirait soit à masquer complètement le nombre de Like et Dislike, soit à demander une "justification" pour chaque Dislike. De son côté, l'inénarrable Jack Dorsey dit regretter le bouton Like sur Twitter et constater son effet délétère sur les logiques conversationnelles, tout comme la mise en avant du nombre d'abonnés. Et récemment c'était au tour d'Instagram de lancer une version auprès de béta-testeurs dans laquelle le nombre de coeurs / likes n'était plus visible que pour la personne ayant posté le contenu.

Autant d'éléments donc qui permettraient de contribuer à créer cette "viscosité sociale" dont parle Gérald Bronner.

Des ingénieries de la viscosité qui sont pour l'instant davantage des opérations de communication que de vraies stratégies de design d'interaction. Quant aux applications dont on nous gratifie, là encore à grands coup de communication, pour mieux circonscrire notre dépendance et notre "temps d'écran" (des applications pour ne plus utiliser des applications ... c'est n'avoir rien compris au cynisme des acteurs en présence**) elles n'ont naturellement pas davantage d'effet que la mention "Fumer tue" sur un paquet de cigarette pour un fumeur. On était au courant, merci.

** cynisme qui, chez Apple par exemple, a consisté à virer de son magasin l'année dernière au moins 11 des 17 applications les plus téléchargées pour contrôler le temps d'écran. Comme révélé par le New-York Times

"Dans certains cas, Apple a forcé les entreprises à enlever les options qui permettaient aux parents de contrôler le temps d'écran de leurs enfants ou qui bloquaient l'accès des enfants à certaines applications ou contenus pour adultes. Dans d'autres cas il a simplement viré les applications de son magasin." 

La réalité des métriques qui permettraient vraiment de conjurer efficacement les effets informationnellement néfastes de certains usages ou de certaines pratiques, ces métriques là se trouvent dans le back office des plateformes, sous leur capot, bien à l'abri du regard du citoyen ou du régulateur. Et nombre des repentis de la mafia attentionnelle le savent bien, comme par exemple Guillaume Chaslot (ancien ingénieur YouTube) qui explique que le temps de visionnage par exemple, demeure une métrique déterminante mais profondément ambigüe :

"De manière surprenante, les "like" et "dislikes" sur une vidéo ont assez peu d'impact sur les (algorithmes de) recommandation. Par exemple, beaucoup de vidéos prétendant que Michelle Obama était née "homme" ont beaucoup plus de "dislikes" que de "likes", mais elles sont pourtant toujours très fortement recommandées par YouTube. YouTube semble donner plus de poids au temps de visionnage plutôt qu'aux "likes". Par conséquent, si une vidéo expliquant que "la terre est plate" garde les utilisateurs connectés plus longtemps que celle expliquant que "la terre est ronde", cette "théorie" sera celle favorisée par l'algorithme de recommandation."

Confirmant qu'il est nécessairement un point où le débat sur la viscosité sort de la dimension technique pour entrer dans la dimension éditoriale. Mais cela ne vous surprendra pas car voilà longtemps que je défends l'idée qu'un algorithme est un éditorialiste comme les autres ;-)

Retour vers le futur fluide et sans friction.

Pour comprendre l'origine de cette notion et comment nous en sommes arrivés là aujourd'hui, il faut faire un petit retour en arrière. Nous sommes en 2011 et à l'époque, pour sa plateforme, pour son écosystème de services et pour son bouton Like parti coloniser le web et tuer le lien, Mark Zuckerberg défend bec et ongles une approche "sans friction" ("frictionless"). Nous sommes alors encore dans la lignée de l'invention - en 2006 - et du déploiement du Newsfeed (et de l'internet moderne) et il s'agit d'automatiser au maximum tant les captures et les collectes de données que la nature et la volumétrie des interactions et jouant sur cette fameuse approche "sans friction", fluide, à coût cognitif nul ou quasi-nul, une forme d'infra-conscient, et qui peut donc exploiter au maximum la rareté de notre capacité attentionnelle en la déclinant essentiellement autour de l'abondance orchestrée de routines pulsionnelles par nature autant que par fonction (et par design).

A côté du Like (et du repenti de l'un de ses concepteurs), l'autre fonctionnalité exemplaire de cette approche sans friction à coût cognitif nul et qui est précisément conçue pour empêcher tout forme de "viscosité" est sans conteste celle de "l'infinite scrolling" en 2006, dont l'inventeur - Aza Raskin - se repent aussi aujourd'hui pour militer aux côtés de Tristan Harris pour des technologies qui cesseront de "dégrader l'humain".

"Like", "défilement infini", mais également notifications comme autant de contremaîtres cognitifs cherchant perpétuellement à nous ramener à la tâche et vaste variété d'ingénieries relevant des ruses de la persuasion technologique et autres sciences ou pseudo-sciences se réclamant de la "captologie". Tout est fluide. Tout est "sans friction".

World Wide Web 2006-2016. La décennie du fric et du fluide.

En 2006 on parvenait au premier milliard d'internautes dans le monde. En 2006 Facebook comptait "à peine" 13 millions d'utilisateurs, devenait disponible pour le monde entier, lançait la première version mobile de son site et inventait également le Newsfeed (et l'internet moderne donc). En 2006 Aza Raskin inventait donc également le Scrolling infini. Et en 2007 c'était au tour du bouton "j'aime" de débarquer (sur Friendfeed puis en 2009 sur Facebook), et puis le lancement de l'iPhone. Pour chacune de ces firmes et de ces technologies, la décennie 2006-2016 aura été celle de la "fluidification" totale. Tout était fluide, l'information, les interactions, la publicité. Le fric, c'est chic fluide.

Puis progressivement, on commencera à percevoir dans quelle mesure l'automatisation d'interaction sociales concourrait à l'épuisement de leur dimension symbolique, comme par exemple dans le fait d'être capable de se souvenir d'une date d'anniversaire. On a fini par comprendre. Que le like avait tué le lien. Que l'automatisation du rappel des dates d'anniversaires et la quasi-injonction à les souhaiter avait tué le plaisir de s'en souvenir. Plus on avançait et plus on comprenait. Que l'automaticité des pétitions à des échelles totalement inédites au sein de ces plateformes, était en train de tuer lentement ce qu'il restait de la motivation à aller voter

Alors oui, bien sûr que nous avons besoin de remettre de la friction dans ces systèmes techniques comme dans nos interactions sociales. Oui bien sûr que nous avons besoin de viscosités socio-techniques qui nous éloignent du pulsionnel dans la rediffusion et qui nous ramènent au temps nécessaire à la compréhension et au partage. Le partage véritable se différenciant de la simple rediffusion par le temps d'appropriation qu'il englobe comme un préalable.

Si l'on veut vraiment lutter efficacement contre les discours de haine ou les Fake News en ligne, si l'on veut réellement pouvoir disposer de plateformes sociales respectueuses des valeurs que promeut une société démocratique éduquée, alors il faut accepter d'inverser la perspective d'analyse habituelle sur les plateformes et considérer que les usages dits "déviants" ne sont pas des "bugs" mais des "fonctionnalités" et que toutes celles et ceux (individus, collectifs ou états) qui produisent des discours de haine ou des Fake News ne sont pas ceux capables de détourner une architecture technique mais tout au contraire d'utiliser de l'utiliser de manière optimale et dans la logique pour laquelle elle a été conçue

Dans la même logique, la pratique du "Google Bombing", souvent présentée comme un détournement de l'algorithme Pagerank ne faisait au contraire que maximiser sa logique interne dans le cadre d'une action coordonnée temporaire.

L'histoire de l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019.

Et à travers elle la seconde partie du titre de cet article : la granularité informationnelle. Commençons par là d'ailleurs.

Wikipédia nous dit que "la notion de granularité définit la taille du plus petit élément, de la plus grande finesse d'un système. Quand on arrive au niveau de granularité d'un système, on ne peut plus découper l'information. Par exemple dans une population, la granularité est l'individu. En physique la granularité a longtemps été l'atome, c'est désormais le quark."

Et à l'échelle informationnelle dans ces plateformes, au milieu de ces algorithmes plutôt fluides que visqueux, quel est la granularité de ces systèmes et de leurs ingénieries virales ? 

Depuis que le web existe (1989) la granularité de l'information n'a, en apparence, jamais cessé de décroître, passant de la page web et son code (eux-mêmes faits de granularités diverses et enchevêtrées) au tweet qui semble si "petit" mais dont la granularité est en fait immense. Mais l'idée générale, en surface (c'est  à dire en omettant de prendre en compte et d'interroger la place du code informatique sous-jacent), l'idée principale est que pendant la même décennie 2006-2016 (en gros) nous sommes en effet passés du "site web" à la "page web" puis au "billet de blog", puis au "statut", puis au "tweet" (140 signes initialement).

Et que depuis 2016 (en gros toujours) il semble que l'on ait (un peu) cherché à revenir en arrière sur cette granularité, à l'augmenter à rebours (Twitter est passé de 140 à 280 caractères en Novembre 2017) comme si l'on voulait justement, se donner une unité plus "large", avec l'idée (idiote car circonstancielle et non structurelle) que cela permettrait de rajouter du contexte et du sens et de "pacifier" les conversations. 

Pour être tout à fait complet, Facebook avait d'ailleurs, dès 2011, tenté d'étendre le domaine de la statusphère en autorisant les publications jusqu'à 63 000 caractères - soit une vingtaine de pages de traitement de texte - mais la mayonnaise n'avait à l'époque pas vraiment pris, et elle ne semble toujours pas prendre 8 ans plus tard).

Dans l'approche "structuraliste" que j'évoquais plus haut, la granularité d'une plateforme comme Facebook ne me semble pas tant le seuil en deçà duquel on ne peut plus découper l'information mais plutôt l'unité d'information qui répond et correspond le mieux aux déterminismes techniques de la plateforme hôte et qui maximise les usages afférents, directs et indirects.  

Alors en y réfléchissant un peu, c'est peut-être elle, la granularité de Facebook, c'est peut-être elle parce que, elle, elle constitue ce qu'il y a de plus fluide, ce qui circule le mieux sur les rails algorithmiques, ce qui présente le moins de résistance, ce sur quoi la viscosité sociale semble impossible à mettre en place. Et elle, c'est une histoire de 119 mots exactement, une histoire avec un titre de 62 signes espaces compris. L'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019. Voici cette histoire. 

"Suspected Human Trafficker, Child Predator May Be in Our Area."

Les voilà donc les 62 signes du titre de l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019.

"Suspecté de trafic d'êtres humains, le prédateur d'enfant est peut-être dans notre région."

C'est Will Oremus sur Slate qui a chroniqué le fait que cette histoire avait été partagée plus de 800 000 fois dans Facebook alors qu'elle n'aurait du toucher qu'une communauté très locale et très ciblée. Et son article s'appuie sur une étude du Nieman Lab publiée le 15 Mars 2019 qui le révélait, tout en révélant aussi que le changement d'algorithme de Facebook (souvenez-vous : l'algorithme des pauvres gens) avait au final accru dans le News Feed la place des contenus colériques ("angry"), issus de Fox News, et très clivants ("very engaged"). Des contenus donc algorithmiquement très "fluides" et pour le coup sans aucune viscosité sociale. C'est à dire tout l'inverse de ce que nous annonçait Mark Zuckerberg autour de ce changement conçu, selon lui, pour limiter les effets de polarisation de l'opinion qu'il avait fini par reconnaître.

Revenons sur l'article le plus partagé de Facebook en 2019. Pour faire court c'est donc un journaliste au Texas, Aaron Savage, qui bosse pour une station de radio locale qui repère une "brève" sur une chaîne de télé là aussi locale dont sa radio est partenaire. Il s'agit d'un suspect déjà connu des services de police, activement recherché pour trafic d'êtres humains et violences sexuelles sur mineurs et dont la police pense qu'il est dans le coin (vers Waco, au Texas). Donc Aaron Savage chope la brève, la réécrit rapidement, lui donne le titre "Suspecté de trafic d'êtres humains, le prédateur d'enfant est peut-être dans notre région", et publie ça sur le site web de sa radio et sous forme de Story sur la page Facebook de la radio pour laquelle il bosse :  US 105 FM New Country. Et à partir de là ... tout s'emballe. Plus de 800 000 partages, bien davantage que la mort de l'acteur Luke Perry de Beverly Hills, que le Momo challenge ou que le Shutdown aux USA. 

Voici le reste du palmarès de la viralité Facebook pour l'année 2019

Will Oremus explique très bien pourquoi cette histoire est devenue la plus partagée de 2019

"L'article d'Aaron Savage a coché toutes les cases que le réseau social utilise pour mettre en avant des contenus. D'abord il a été partagé sur la page d'un média local, le mettant à la "une" de ce que les gens habitant du côté de Waco pouvaient voir en priorité sur le fil d'info. Ensuite, il a généré un grand nombre de commentaires, que Facebook considère comme des "interactions significatives". Enfin, il a surtout été partagé par des utilisateurs standards plutôt que par les comptes d'éditeurs professionnels avec un grand nombre d'abonnés, ce qui correspond à la volonté de Facebook de donner davantage de poids et de visibilité aux publications venant d'abord "des amis et de la famille"

Mais le bingo a été le choix du titre. Alors qu'il était clair en lisant l'article que cette information concernait uniquement la ville de Waco et la région centrale du Texas, le titre disait juste que le prédateur sexuel était "dans notre région". N'importe qui ayant lu juste le titre et pas l'article pouvait donc raisonnablement penser que cela concernant "sa" région, même s'il était très loin du Texas. Quand j'ai évoqué cet aspect avec Savage, il a été d'accord et m'a dit qu'il serait à l'avenir plus vigilant pour localiser ses articles dans le titre autant que dans le contenu.

Cette histoire, l'histoire de l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019, n'est qu'une pierre de plus dans le jardin des humeurs algorithmiques dont on connaissait déjà la propension à surjouer l'influence des sentiments de colère et de peur, une propension parfaitement étudiée et documentée

On a juste une nouvelle fois la confirmation que toute l'énergie de ces firmes est mise à faire l'exact inverse de ce qu'elles annoncent à longueur de plan de communication. Non elles n'ont aucun intérêt à rendre le débat apaisé et à remettre de la rationalité au milieu d'un océan de pulsions grégaires. Non leurs modifications algorithmiques n'ont jamais eu pour but de créer de la viscosité sociale mais tout au contraire de fluidifier encore davantage la vitesse de circulation des informations tout en augmentant artificiellement la viscosité de certains contenus, pour des motifs dont on ne sera jamais en capacité de dire s'ils sont ou non légitimes tant que l'opacité du processus calculatoire demeurera ce qu'elle est. 

Oui le problème racine est celui que pose leur architecture technique à l'aune du modèle économique choisi et c'est un problème aujourd'hui immense parce qu'il impacte la nature même de nos démocraties, parce que sa capacité normative est très forte et parce qu'il résiste à toute forme de transparence réelle. Et oui c'est un peu désespérant de continuer de faire ce constat en 2019.

La théorie des (réseaux) fluides.

Je suis tout sauf un spécialiste de la physique des fluides mais puisque j'ai attaqué cet article par la question de la viscosité (et de la fluidité), elle va m'offrir l'opportunité d'une conclusion imagée. En physique des fluides donc, on distingue les fluides "newtoniens" des fluides "non-newtoniens". Les fluides newtoniens, merci Wikipedia, sont ceux qui :

"continuent de s’écouler indépendamment des forces extérieures qui agissent sur eux. Par exemple, l’eau est un fluide newtonien parce qu’elle continue d’exhiber les propriétés d’un fluide quelle que soit la vitesse à laquelle elle est agitée.

Comme précisé sur ce blog de vulgarisation

"Des fluides parfaitement newtoniens n’existent pas en vrai. On considère que l’eau est newtonien dans des conditions courante : l’eau devient ainsi non-newtonienne dans des conditions de pression extrêmes. À l’inverse, on trouve également des fluides non-newtoniens : leur viscosité change sous l’effet d’une contrainte mécanique, comme quand on tape dessus, qu’on la touille ou remue, la presse …"

Vous suivez ? Bon. Pour autant que la circulation de l'information dans le cadre de l'architecture plateformes sociales soit assimilable à la physique des fluides, on peut alors considérer que l'ensemble des réglages et des déterminismes algorithmiques sont autant de "forces" qui agissent sur l'écoulement de l'information en tant que "fluide". Les autres "forces" qui agissent sur l'écoulement étant les interactions non-calculatoires qui relèvent de l'initiative des utilisateurs eux-mêmes. 

On peut alors poser la question suivante : l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019 est-elle newtonienne ou non-newtonienne ? Je reformule : l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019 aurait-elle présenté les mêmes conditions de viralité (d'écoulement fluide) sans les déterminismes algorithmiques et non-algorithmiques qui ont agi sur elle comme autant de "forces" (aspect "local", nombre très élevé de commentaires, relai par des utilisateurs disposant de très peu de liens faibles, nombre de likes, etc.) ? La réponse est évidemment non. Donc ce genre de contenus (hyper-polarisant, anxiogène, mal documenté - flou géographique), les contenus informationnels de cette granularité là, sont fondamentalement non-newtoniens. 

D'où une "règle" qui pourrait être formulée de la manière suivante. 

Si l'information, dans sa granularité, est un fluide, alors moins elle sera un fluide newtonien et plus elle s'exposera au déterminisme technique / calculatoire des algorithmes des plateformes. Et réciproquement. C'est à dire que plus le déterminisme technique et calculatoire sera fort (sachant qu'il est bien sûr corrélé directement à la volumétrie des contenus en circulation), et plus les contenus informationnels verront leur viscosité changer, la viscosité étant ici à entendre au sens de "visibilité" ou de "portée organique" (reach). 

Et là je vous entend me dire : "Ah oui super. Et alors quoi ?" J'y viens :-)

A l'échelle de granularités qui sont - et c'est l'un des aspects du problème - immensément diverses dans les différentes plateformes sociales et médiatiques actuelles, il nous faut, comme enseignants, comme journalistes, comme chercheurs, comme politiques et surtout comme citoyens, nous efforcer d'isoler le côté "newtonien" de la circulation de ce flux / fluide informationnel que nous nourrissons autant qu'il nous nourrit. Il est des contenus dont nous savons empiriquement et subjectivement que bien plus que d'autres ils réagiront à la fois aux forces algorithmiques et humaines et que leur écoulement, leur viscosité ainsi acquise, viendra masquer, obfusquer d'autres sources, d'autres flux, d'autres fluides. Il nous faut également avoir conscience que chacun de nos "like", "share" et autres "retweets"est l'équivalent d'une contrainte mécanique capable de modifier la viscosité, donc la visibilité et la capacité de rémanence des contenus concernés, invisibilisant d'autant d'autres contenus moins mécaniquement contraints et donc en un sens plus "fluides".

Sauf qu'en tant qu'utilisateurs de ces plateformes (et sans renier notre part de responsabilité), d'un point de vue cognitif, le contexte de tâche dans lequel nous les utilisons et nous les consultons ne nous installe pas dans une posture de vigilance et d'éveil critique puisque nous y allons précisément pour nous informer parfois, pour nous distraire également, et pour récolter ces shoots dopaminiques que matérialise le défilement des likes, share et retweets. Il aurait donc été tout à fait utile, salutaire et judicieux que les plateformes elles-mêmes puissent nous aider à jouer le jeu de l'information newtonienne. Nous savons aujourd'hui que non seulement elles n'en feront rien (sinon relisez la première partie de cet article), mais que tout au contraire seules les informations "non-newtoniennes" les intéressent, car c'est pour elles seules que leurs déterminismes algorithmiques fonctionnent parfaitement et permettent au modèle économique de tourner à plein régime. 

Il y a une éternité, en 2005, différents projets de recherche avaient pour but de rendre l'information liquide, dont un s'appelait simplement "Liquid". Et je vous en avais parlé sur mon blog (collaboratif) de l'époque ;-) Ce que l'on entendait alors par "liquide" consistait à "fonctionnaliser" chaque mot pour qu'il ne soit pas "simplement" capable d'être un lien hypertexte mais de lancer différentes applications, de s'enrichir de différents contextes, d'autoriser un ensemble de possibles tant dans les fonctionnalités que dans les parcours. Ce qui me frappe peut-être le plus depuis désormais plus de 15 ans (aïe) que j'ai soutenu ma thèse sur la question de l'hypertexte c'est à quel point les dispositifs et leurs architectures ont en quelque sorte pris le pas sur les mots comme espaces sensibles. A quel point nous sommes passés, parfois pour le meilleur mais parfois seulement, d'une logique dans laquelle "le chemin comptait autant que le lien" à des formes le plus souvent sourdes et opaques de déterminismes dans lesquelles les marqueurs sociaux que matérialisent les ingénieries de la viralité (likes, RT, share ...) sont des traces souvent si pesantes qu'elles empêchent le regard de se porter vers l'horizon pour y discerner, justement, d'autres chemins possibles.     

 

 

 

 

<Mise à jour avant publication> Comme je suis un p'tit gars consciencieux, avant de cliquer sur "publier" je suis quand même allé chercher cette fameuse histoire la plus partagée sur la page Facebook en question. Elle semble être ici. Par contre on ne dénombre "que" 52 000 partages et non 800 000. Et à peine ... dix commentaires ... Le Nieman Lab et Will Oremus étant plutôt des gens sérieux, il est probable qu'il s'agisse là d'un (énième) bug Facebook ou que - par exemple - les partages en "story" ne soient pas pris en compte sur l'affichage du post original (même si cela paraît bizarre, mais je n'ai pas davantage d'explications). Si vous trouvez la clé du mystère les commentaires sont ouverts.

<Mise à jour> Et merci donc à Jaz pour son commentaire

"le chiffre de plus de 800'000 est bien exact puisqu'il concerne le nombre de partages de l'article et non du post. L'article de Slate précise que le post original sur la page US105 avait bien accumulé 50'000 partages puis que l'article a été partagé par des pages très populaires sur le réseau (dont des communautés pro-Trump mais pas que) ce qui lui a permis d'atteindre ce cumul vertigineux."

</Mise à jour>

En revanche on voit bien la dissémination géographique effectivement très large. Même si là encore rien ne permet (et heureusement ...) de vérifier s'il ne s'agit pas de gens qui ont de la famille et des amis au Texas et qui ont donc partagé l'info même en étant à l'autre bout des Etats-Unis. 

 

Catégories: A la une

F8 : Le salaud dans le salon.

mer, 05/01/2019 - 21:01
Living Room.

Lors de sa conférence "F8" du 30 Avril, dont un compte-rendu maison est disponible dans la Newsroom de la firme, Mark Zuckerberg a annoncé vouloir construire l'équivalent numérique de l'espace de notre "salon" (je souligne) : 

"Depuis 15 ans nous avons construit Facebook et Instagram pour qu'ils soient les équivalents numériques d'une place publique ("Town square") dans laquelle vous pouvez interagir avec beaucoup de gens en même temps. Désormais nous nous concentrons pour construire l'équivalent numérique du salon ("Living room") où vous pouvez interagir de toutes les manières que vous voulez en privé - de l'envoi de messages et de stories aux paiements sécurisés et encore davantage.

Mark. Cher Mark. Tu vas conquérir le salon de qui tu veux mais tu te colles bien dans la tête qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais, d'espace privé entièrement perméable à de la publicité comportementale ou à des formes "traçables" et documentables de ce qui se dit dans cet espace justement "privé". Comme le rappelle Tariq Krim

"J'ai regardé la keynote F8 et j'ai beaucoup de mal à comprendre quelle direction Facebook veut vraiment prendre. Ils veulent créer un réseau privé mais ils continuent de laisser les publicitaires polluer les discussions et les interactions personnelles.

Il n'y aura jamais d'espace ou de salon "privé" tant que cet espace pourra être traversé par de la publicité comportementale et/ou personnalisée. Il n'y aura jamais d'espace privé connecté tant que le chiffrement de bout en bout n'y sera pas appliqué et tant qu'il sera impossible d'attester de manière indépendante de ce que deviennent les données échangées et stockées par l'entremise d'un tiers qui ne saurait être "de confiance" sans remplir les deux conditions précitées. Or comme le rappelle l'article de Damien Leloup sur Le Monde :  

"L’application Messenger, présentée comme « centrale » dans la nouvelle vision de Mark Zuckerberg, utilisera, à terme, le chiffrement de bout en bout, une technique de protection efficace, par défaut. Les messages de l’application disparaîtront aussi au bout d’un certain temps par défaut. Mais contrairement à ce qu’espéraient les défenseurs de la vie privée, M. Zuckerberg n’a pas annoncé la mise en place immédiate de ces mesures attendues, se bornant à dire que l’entreprise travaillait à ce que ces deux options puissent être mises en place."

De la même manière et sur (presque) un autre sujet, celui de la "Smart City", je suis "tombé" au hasard d'un Tweet - sponsorisé - sur une vidéo de Bouygues Construction mettant en scène le maire de Dijon (François Rebsamen) pour vanter son projet de ville connectée. François Rebsamen parle "d'espace public connecté". On aimerait bien qu'existe un "espace public connecté" mais en l'état des technologies et des partenaires industriels affichés pour les porter et les mettre en oeuvre, cet "espace public connecté" est pour l'essentiel une privatisation de l'espace public. Une privatisation qui peut d'ailleurs être vue, en partie, comme la conséquence diégétique d'une autre privatisation, celle des relations privées inaugurée par Facebook justement.

A écouter Zuckerberg lors de sa conférence F8, deux possibilités : soit il est extrêmement confus intellectuellement et demeure incapable de choisir les seules stratégies avérées pour garantir le respect de la vie privée de 2,7 milliards de personnes, soit il est extrêmement malhonnête. La deuxième hypothèse n'est pas à exclure totalement au regard des errances de la firme depuis maintenant 2 ans, et particulièrement bien sûr depuis les révélations du scandale Cambridge Analytica. 

L'exemple le plus ahurissant de cette confusion mentale ou de cette malhonnêteté pathologique fut donné par Zuckerberg lui-même au travers d'une nouvelle fonctionnalité annoncée de Facebook Dating (car oui, rappelez-vous, dans certains pays Facebook a déployé une fonctionnalité "site de rencontre"). La fonction en question s'appelle "Secret Crush" et en voici l'objet

"Les utilisateurs ont exprimé qu’ils croient en l’opportunité d’explorer des relations amoureuses potentielles au sein de leur propre cercle étendu d’amis. Dorénavant, si vous choisissez d’utiliser Secret Crush, vous pouvez sélectionner jusqu’à 9 de vos amis Facebook pour lesquels vous souhaitez exprimer un intérêt particulier. Si votre crushutilise Facebook Dating, il recevra une notification indiquant que quelqu’un a le béguin pour lui. Si votre crush vous ajoute aussi à sa liste Secret Crush, c’est un match ! Si votre crush n’est pas sur Facebook Dating, ne crée pas de liste Secret Crush, ou ne vous ajoute pas sur sa liste, personne ne sera au courant que vous avez ajouté le nom d’un ami."

Personne ne sera au courant donc. Sauf Facebook bien sûr. Qui fera de cette information ... la même chose qu'il fait de toutes les autres informations que nous lui livrons.

Comme le rappelle de manière savoureuse David Pierce sur Twitter, le résumé du premier jour de la conférence F8 pourrait dont être le suivant : 

"Facebook: The future is private

Also Facebook: Please list all your friends you want to sleep with."

Rappel, la fonctionnalité Facebook Dating

"est actuellement disponible en Colombie, en Thaïlande, au Canada, en Argentine et au Mexique – et aujourd’hui, nous annonçons que nous étendons sa disponibilité à 14 nouveaux pays : les Philippines, le Vietnam, Singapour, la Malaisie, le Laos, le Brésil, le Pérou, le Chili, la Bolivie, l’Équateur, le Paraguay, l’Uruguay, la Guyane et le Suriname."

Voilà. Question : Rho mais pourquoi pourquoi dans ces pays-là et pas dans d'autres (à l'exception quand même du Canada pour lequel j'avoue n'avoir pas vraiment d'explication) ? Hein pourquoi ? A toi de trouver. Je te donne quelques indices. Celui des parts de marché des autres applications de rencontre (qui y est beaucoup plus faible). Celui de la sensibilité aux questions de vie privée (qui y est totalement différente et bien moins prégnante). Et celui de l'ambition de Facebook de faire du "dating" le cheval de Troie accélérant son taux de pénétration (je vous vois bande de petits coquinous) sur ces marchés.

Le salaud.

Il y a déjà 9 ans, en 2010, Mark Zuckerberg était désigné comme "la personnalité de l'année" du magazine Time. A l'époque il était notamment en "compétition" avec un certain Julien Assange. 

Une polémique s'en était suivie, Julian Assange ayant "gagné" la bataille des votes sur le web, le magazine avait alors expliqué son choix de la manière suivante

"Alors qu’Assange attaque les gouvernements et les institutions dans l’optique de les mettre en position de faiblesse, Zuckerberg permet aux gens de volontairement partager des informations afin de les rendre plus forts."

Dans la foulée, on avait alors vu fleurir ce genre de montage photo dont le texte, à la différence des deux protagonistes, n'a pas du tout vieilli : 

Neuf ans plus tard Assange a été arrêté au Royaume-Uni dans l'ambassade où il vivait reclus depuis 7 ans. Aux dernières nouvelles il va passer presque un an derrière les barreaux et la bataille judiciaire pour lui éviter d'être extradé aux Etats-Unis semble mal embarquée. Officiellement Julian Assange est toujours "le salaud" et le criminel. Et Zuckerberg est toujours libre. Sa compagnie annonce avoir déjà provisionné une amende record de 3 à 5 milliards de dollars pour différentes violations de la vie privée.

Aujourd'hui, et dans la lignée programmatique du renforcement de l'algorithme des pauvres gens, Mark Zuckerberg annonce donc l'ambition de Facebook d'entrer dans notre salon. Dans notre Living Room. En termes de privacy c'est simplement l'annonce d'un Living Doom. 

Catégories: A la une

Les fascistes, les frais, et l'université.

lun, 04/29/2019 - 16:11
Nous sommes en 2019. Cela se passe au Brésil.

Le fasciste Bolsonaro a été élu. Il vient d'annoncer la fermeture programmée des universités de philosophie et de sociologie pour se concentrer sur "des domaines aux débouchés immédiats : santé, médecine vétérinaire, sciences de l’ingénieur". Le Tweet du fasciste Bolsonaro dit très exactement ceci (merci Google Traduction) : 

"Le ministre de l'Éducation étudie la décentralisation des investissements dans les facultés de philosophie et de sociologie humaine. Les étudiants déjà inscrits ne seront pas affectés. L'objectif est de se concentrer sur les domaines qui génèrent un rendement immédiat pour le contribuable, tels que: le vétérinaire, l'ingénierie et la médecine."

Et il poursuit dans un autre tweet

"Le rôle du gouvernement est de respecter l'argent du contribuable, d'enseigner aux jeunes comment lire, écrire et faire, puis de créer un bureau générant des revenus pour la personne et un bien-être pour la famille, qui améliorent la société autour d'eux."

La dernière fois que dans un pays dit démocratique, ou en tout cas avec à sa tête un gouvernement démocratiquement élu, la dernière fois que l'on avait évoqué la fermeture de filières universitaires "non-rentables", c'était au Japon en 2015. Le ministre de l'enseignement supérieur alors en poste s'appelait Hakubun Shimumura et c'était aussi et surtout un militant d'extrême-droite défendant le révisionnisme historique et il voulait alors fermer toutes les universités de sciences humaines et sociales. Comme en démocratie le fascisme s'habille toujours d'hypocrisie et de novlangue, il avait plus exactement envoyé une directive aux présidents des 86 universités nationales publiques leur demandant de "réfléchir pour orienter les jeunes de 18 ans vers des domaines hautement utiles où la société est en demande." Contraint de démissionner quelques mois plus tard suite à différents scandales, cette "mesure" n'avait donc pas vu le jour même si elle avait eu un impact réel et concret sur ces filières, avec notamment une baisse des demandes et une nouvelle fois, l'installation dans l'horizon mental d'une partie de la population japonaise, de l'inutilité supposée des enseignements en sciences humaines et sociales. Le fascisme est une graine qu'il est difficile de stopper lorsqu'elle est semée. Une graine que toutes les ignorances viennent arroser. 

Bienvenue au Brésil.

Nous sommes en 2019. Cela se passe aux Etats-Unis.

Ayant épuisé les possibilités de crédit et d'endettement, les étudiants s'engagent désormais à reverser directement aux universités une partie de leur futur salaire (parfois plus de 10%) pendant une durée qui dépendra de leur niveau de revenus, par le biais de ce que l'article de l'Obs appelle des "investisseurs" et qui ne sont rien d'autre que des saloperies d'usuriers. Une bulle spéculative dénoncée depuis déjà si longtemps et qui pourtant ne cesse d'enfler, encore et toujours.

Bienvenue aux Etats-Unis.

Nous sommes en 2019. Cela se passe en Angleterre.

Le gouvernement de la très conservatrice Theresa May se saisit de la confusion entourant actuellement le Brexit pour planifier une réforme de l'université visant à appliquer aux étudiants européens les mêmes frais d'inscription exorbitants que ceux déjà appliqués au Royaume-Uni pour les étudiants extra-communautaires.  Comme expliqué dans l'article de Buzzfeed, l'argumentation est la suivante : 

"lorsque le Royaume-Uni quittera l'UE, avec ou sans accord, les étudiants de l'UE seront soumis à de nouvelles règles d'immigration, ce qui signifie qu'ils sont moins susceptibles de rester et de travailler au Royaume-Uni et moins susceptibles de rembourser leurs prêts étudiants. Cela signifie qu'il n'y a plus de raison d'offrir un statut de frais de domicile et un soutien financier, affirment les ministres.

Actuellement (...) 135 000 étudiants de l'UE étudient au Royaume-Uni et les universités craignent que le fait de faire payer des frais supplémentaires aux futurs étudiants de l'UE les empêche de suivre des cours ici. Les frais de scolarité des étudiants internationaux varient, les étudiants de premier cycle payant entre 12 000 et 44 000 euros par an."

Cette "réforme" est supposée démarrer pour l'année universitaire 2021-2022.

Bienvenue au Royaume-Uni.

Nous sommes en 2019. Cela se passe en France.

Le gouvernement d'Emmanuel Macron, avec la ministre Frédérique Vidal en charge du reniement des valeurs universitaires et accessoirement de ce que l'on appelle encore l'enseignement supérieur et la recherche, a publié le 21 Avril 2019 l'immonde décret ségrégationniste que seuls de pathétiques tartuffes décérébrés ou d'atrabilaires guignols ont pu oser baptiser de l'antiphrastique "Bienvenue en France"

Les frais d'inscription à l'université pour les étudiants extra-communautaires sont multipliés par quinze. Une putain de honte. Juste une putain de honte

Bienvenue en France.

Partout l'université est attaquée.

De Jair Bolsonaro à Theresa May et de Theresa May à Frédérique Vidal, on aurait tort de croire qu'il n'y a aucune continuité. Même si les secondes ne sont bien sûr pas des fascistes, elles oeuvrent, tout comme le premier, à démanteler un ensemble de valeurs communes et d'horizons partagés. Valeurs et horizons qui lorsqu'ils font défaut font, à plus ou moins long terme, irrémédiablement le lit de toutes les ignorances, de toutes les méconnaissances, de toutes les peurs de l'autre, de tous les populismes, et donc à terme de tous les fascismes qui n'en demandaient pas tant. 

En France, l'immonde saloperie que constitue l'augmentation des frais d'inscription pour les étudiants extra-communautaires est pensée depuis les premiers temps de la campagne présidentielle de Macron. Comme ont permis de le révéler les "Macron Leaks", et notamment cet échange où, de l'aveu même de ses initiateurs, la mesure paraît "choquante" :

"Pourquoi ne pas augmenter les frais de scolarité pour les étudiants étrangers ? Cela peut paraître choquant de prime abord, mais cela existe ailleurs (...) Car le problème de frais d’inscription trop faibles à l’université, c’est que cela fait douter les étrangers de la qualité même du système français : il y a un vrai « signal-prix » sur la qualité."

Le tout affirmé sans aucune source fiable sur le supposé "doute" des étudiants étrangers (par ailleurs seuls les plus fortunés sont sujets à ce genre de doute ... mais selon une rhétorique bien connue, l'exploitation des ressources des plus pauvres permettra de financer le prix du doute des plus riches ...). 

D'ailleurs plus loin dans l'échange on trouve l'intervention savoureuse de Philippe Aghion (économiste soutien de Hollande puis de Macron avant de s'apercevoir récemment que ledit Macron n'était peut-être pas aussi "social" qu'il l'avait espéré ...) : 

"Je suis personnellement en faveur d une très grande prudence sur cette question des droits d'inscription. En effet on peut facilement tomber dans une usine a gaz ou dans des fausses bonnes idées. Et surtout n'oublions pas que la mobilité sociale est au coeur du message de EM. Or aucun article de recherche sérieux ne montre qu'une augmentation des droits stimulerait la mobilité sociale, tout au contraire. Mais je suis d accord avec l'idée d'augmenter les frais universitaires pour les étudiants étrangers, en suivant les "best practices" chez nos voisins rhénans ou scandinaves."

Ces échanges datent de Février 2017, pendant la campagne électorale qui amènera Emmanuel Macron au pouvoir. Des "Best Practices" issues de pays dont le financement de la solidarité et la répartition de l'impôt n'ont absolument rien à voir avec le nôtre (sans parler d'autres critères comme la démographie ...), le tout saupoudré d'une vague analyse au doigt mouillé du fameux rapport "signal-prix" comme pour vendre de la saucisse au kilo, voilà l'alpha et l'oméga de la doxa macroniste concernant l'ambition universitaire. Le résultat deux ans plus tard, c'est un décret d'exclusion basé sur l'origine, qui inscrit la préférence nationale et communautaire comme nouveau coeur de l'université française. Une putain de honte. Et une putain de rage. 

Cette immonde saloperie de décret "Bienvenue En France" est donc pensée et réfléchie avec tout le cynisme dont sont capables des hommes et des femmes politiques qui abordent la question des services publics en omettant consciemment et délibérément de prendre en compte les paramètres humains et sociaux d'une politique qu'ils savent et veulent mortifère pour mieux être en situation de transférer vers des opérateurs privés des missions et les "objectifs" que lesdits services publics n'auront plus les moyens de tenir. 

Pour le fasciste Jair Bolsonaro comme pour la conservatrice Theresa May et comme pour la pathétique Frédérique Vidal en France, le seul fait de nommer et d'annoncer l'immonde d'une ségrégation par l'argent ou par l'origine géographique comme projet pour l'université leur permet, sans même avoir besoin de mettre immédiatement en acte leur politique, de déjà en ressentir les effets. Restons à l'échelle de notre hexagone. On connaît l'existence et les objectifs de l'immonde plan "Bienvenue en France" depuis le mois de Novembre 2018. Le décret qui acte la fin de l'idéal d'accueil de l'université française est daté du 21 Avril 2019, soit presque 6 mois plus tard. Mais dans l'intervalle, sa simple annonce a fait chuter drastiquement les demandes d'étudiants étrangers hors union européenne, notamment en provenance des pays du Maghreb, et ce dès le mois de Février 2019 et malgré les ahurissants mensonges de la ministre devant la représentation nationale. A la mi-mars 2019, un mois avant la parution du décret, l'effondrement des candidatures auprès de Campus France était de presque un tiers.

Voilà pourquoi, si sur le plan de la communication gouvernementale l'opération "Bienvenue En France " restera comme un très mauvais coup de pub, elle conserve, pour ses initiateurs, le double mérite de demeurer tactiquement un coup de maître et stratégiquement un vrai coup de pute (#NoOffense pour lesdites péripatéticiennes). 

Ce que Jair Bolsonaro, Theresa May et Frédérique Vidal installent, c'est un régime d'exception, une ségrégation qui est mentale avant que d'être géographique, territoriale, ethnique, financière ou culturelle. Trois enterrements mais un seul mariage : celui du profit bancaire trop heureux de prospérer sur la misère que ces politiques lui offrent à crédit, rubis sur le furoncle qui leur sert d'empathie et de projet d'émancipation collective.

Car après les frais viendront les dettes.

Au Royaume-Uni à la fin de leurs études, les étudiant(e)s croulent déjà sous les dettes, entre 65000 euros de dette pour les plus défavorisés contre 48000 euros pour les diplômés les plus favorisés.

Aux Etats-Unis donc, après les banquiers, les usuriers investisseurs entrent dans la danse

Et en France, ne nous y trompons pas - l'objectif est là encore documenté par les Macron Leaks que j'évoquais plus haut - l'objectif à terme est bien de généraliser l'augmentation des frais d'inscription à l'ensemble des étudiants français et ressortissants communautaires. Tout est prêt. Sauf l'opinion. Pour l'instant. L'immonde décret Bienvenue En France c'est l'A/B Testing de l'augmentation générale des frais d'inscription. 

"Etudiants, l'avenir à crédit". C'est le titre d'un documentaire de Jean-Robert Viallet paru en 2016 et remis récemment en ligne et en accès libre par Arte. Cela dure 1h23 et la démonstration est aussi consternante qu'hélas convaincante. Un avenir à crédit qui hypothèque l'ensemble de nos futurs et de nos devenirs collectifs. 

Vous trouverez demain des gens qui au mépris de toute honnêteté intellectuelle ou de toute sincérité morale, à l'instar de ce que fit la ministre Vidal devant l'assemblé nationale, vous présenteront des chiffres tronqués et biaisés pour vous faire accroire que "bon ben finalement vous voyez, y'a quant même toujours des étudiants étrangers qui viennent ...", et que bon ben "puisqu'ils continuent de venir malgré la multiplication par plus de 15 de leurs frais d'inscription, c'est pas une petite multiplication par deux ou par trois des frais pour les étudiants français qui va les décourager d'entrer dans les études supérieurs. Et puis ils auront des emprunts bancaires avec des conditions avantageuses, mais si mais si.

Et puis bien sûr comme l'autonomie des établissements est là, comme partout on est en train de pondre des "nouveaux statuts" d'établissement qui intègrent sans sourciller des écoles et des organismes privés en expliquant que "ben c'est l'écosystème local, coco" et que y'a quand même un moment où ça va finir par se voir ... 

Alors oui. Ce que Jair Bolsonaro veut faire à l'université au Brésil n'est pas si différent de ce que Theresa May veut faire de l'université au Royaume-Uni, ni de ce qu'Emmanuel Macron et Frédérique Vidal veulent faire de l'université en France. Le premier a les outils du fascisme et la légitimité de l'élection pour y parvenir rapidement. La seconde bénéficie d'un enseignement supérieur déjà en très large partie privatisé et soumis à des frais exorbitants ainsi que du contexte du Brexit pour achever d'instaurer une forme perverse de préférence nationale dans l'accès aux études. Emmanuel Macron et Frédérique Vidal rivalisent de mensonges et de novlangue tout en flirtant dangereusement avec la limite de la légalité pour obtenir gain de cause et transformer l'université en terrain de jeu spéculatif pour la vente clé en main par les banques de solutions d'endettement qui contribueront à asservir et à rendre encore davantage dociles les franges même les plus éduquées de la population.  

Suite à la mobilisation de différents collectifs, et dès le lendemain de la parution du décret, le conseil d'état a été saisi pour faire reconnaître le caractère discriminatoire de cet arrêté et la remise en cause de l’égalité des usagers d’un service public, entravant l’accès au droit à l’éducation pourtant garanti par la constitution à tous les niveaux et à tous les âges. Un argument déjà exposé de manière très claire et argumentée par Paul Cassia, professeur des universités en droit, dès le mois de Novembre 2018

Les voyages forment formaient la jeunesse. Faute de souvenirs, il lui restera toujours des dettes.

Parce que maintenant, quand tu es étudiant et que tu veux voyager pour étudier, on se contente de te cracher au visage. Et nous, nous la "communauté universitaire", nous n'avons plus rien d'autre que nos mots (et notre saisine du conseil d'état) pour dire notre dégoût, notre impuissance et notre colère. Plus rien que des chaises vides dans nos amphis. Plus rien que des cernes d'épuisement sous les yeux de nos étudiants restants, bien français ou bien européens ceux-là, dont une partie de plus en plus grande chaque année enquille les petits boulots avec statut d'esclave consentant, pour parvenir à s'acquitter de loyers là encore indignes. Des étudiants à qui l'on continue de demander toujours davantage de mobilité, d'engagement, de réussite ...

Depuis trop longtemps maintenant, depuis la loi sur l'autonomie de Pécresse de 2007 exactement, l'enseignement supérieur français se rêve en Jean Valjean et se réveille en Thénardier.  

La "réussite", Madame la ministre de l'enseignement supérieur, la réussite elle commence par la tranquilité qui n'est pas seulement celle de l'âme. C'est cette tranquilité qu'une offre digne et suffisante de logements étudiants à prix accessibles permettrait de garantir. C'est cette tranquilité que permettrait de garantir une stabilité dans les cursus, les dénominations, les formations. C'est cette tranquilité que permettraient de garantir les financements de l'état désignés comme dramatiquement manquants depuis plus 10 ans par les présidents d'université eux-mêmes, qui sont pourtant pour l'essentiel les plus fidèles affidés du pouvoir. C'est cette tranquilité que permettrait de garantir, aussi, la possibilité de voyager à la rencontre de l'autre, ou la possibilité inverse de laisser l'autre voyager jusqu'à nous, d'accueillir l'autre pour se confronter à sa différence dans un espace social encore préservé et qui, à ce titre, permet encore de fabriquer de l'empathie plutôt que de la haine ou de la suspicion.  

Mais de tout cela, madame Vidal vous n'en avez cure. Car seul compte l'ambition de quelques-uns au détriment de l'intérêt de tous. Vous êtes indigne de votre charge. Votre politique d'enseignement supérieur et de recherche est indigne d'un pays se targuant d'être autre chose que l'antichambre de l'exclusion. Vous êtes indigne d'idéaux européens à un mois d'une échéance électorale où vous semblez oublier que l'Europe ne s'est pas construite pour s'isoler des autres nations du monde mais pour mieux être en capacité de les accueillir et de les comprendre.

Au charnier militaire que Florence Parly alimente complaisamment en offrant des navires aux assassins et aux esclavagistes du régime Lybien, au charnier humanitaire que la France (et l'Europe entière) ne sait qu'entretenir et qu'occulter en refusant de prêter pavillon aux navires et aux sauveteurs des ONG qui sont le dernier rempart d'honneur et de dignité d'une humanité que nous regardons sombrer, vous ajoutez mesquinement, petitement, à moindre "frais", le charnier idéologique de l'idée même de l'accueil et du savoir comme émancipation.    

On ne peut pardonner qu'à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font.

Vous n'avez donc aucune excuse. Et nous n'oublierons rien et surtout, nous ne (vous) pardonnerons pas. Erasme était ce philosophe, humaniste et théologien qui a donné son nom au programme Erasmus encourageant la mobilité en Europe. Il est aussi connu pour avoir écrit l'éloge de la folie. Vous, Frédérique Vidal, avez visiblement choisi la folie. Mais la plus imbécile, la plus sotte, la plus mesquine et la plus vile des folies. Celle qui repousse l'autre, celle qui insulte son intelligence en brandissant une pancarte "bienvenue" pendant que l'on lui crache au visage. 

Dans l'éloge de la folie, justement, Erasme écrivait : "Si quelqu'un arrive à la connaissance, c'est bien souvent aux dépens de son bonheur." Votre décret, immonde, votre projet, dégueulasse, votre ambition, mesquine, votre caporalisme, d'opérette, votre naufrage intellectuel, constant, ont pour conséquence d'empêcher même cette possibilité d'arriver à la connaissance. D'arriver jusqu'à la connaissance. Et de rester seul avec son malheur si l'on n'a pas eu le bonheur d'être né au bon endroit, avec la bonne couleur de peau et avec suffisamment d'argent pour se payer le voyage, et ses frais. 

Les fascistes. Les frais. Et l'université. Chacun reconnaîtra les siens. Mais toutes les dettes, toutes les hontes et tous les reniements ne pourront pas être effacés. 

 

 

 

Addendum : pour être complet, le décret s'est accompagné, quelques jours avant sa parution - tant qu'à y être ... - d'un courrier du ministère détaillant les conditions d'exonération pouvant être mises en place (uniquement pour l'année prochaine ...). Entre affolement et communication cafouilleuse, le tout mâtiné d'injonctions contradictoires qui prêteraient à sourire si elles n'étaient pas devenu la norme et ne poussaient pas chaque jour des collègues en burn-out. Sur Mediapart un papier de Faïza Zeroulala ("Etudiants étrangers : le double discours du ministère") en livre tous les détails et toutes les absurdités.

Vous pouvez aussi toujours lire et relire la veille et les articles immensément nécessaires de Julien Gossa sur le sujet, notamment, des frais d'inscription. Notamment son billet sur les universitaires-zombies que nous sommes devenus.

Catégories: A la une

Le bras de la justice et le doigt de Gaspard Glanz.

mar, 04/23/2019 - 12:02

Dans le film "La cité de la peur" de la troupe de Les Nuls, il y a cette scène entre Chantal Lauby et  Gérard Darmon aux dialogues ciselés : 

"Vous voulez un Whisky ? 

Oh juste un doigt. 

... Vous ne voulez pas un Whisky d'abord ?"

Pour avoir adressé un doigt d'honneur à des CRS qui venaient de le repousser après lui avoir lancé à plusieurs reprises des grenades de désencerclement dans les jambes, et alors qu'il demandait à rencontrer leur chef d'unité, Gaspard Glanz a passé 48h en garde à vue et se trouve avec une interdiction de séjour dans la capitale tous les samedis de manifestation ainsi que le 1er Mai. 

"Vous voulez un peu de justice ?

Oh juste un doigt.

... Vous ne voulez pas un peu de justice d'abord ?"

Tout ou presque a déjà été dit et bien dit par d'innombrables articles et Tweets dont je choisis d'extraire le texte de Frédéric Lordon paru sur Lundi.am, absolument remarquable, ainsi que celui de Daniel Schneidermann, qui éclaire l'affaire Glanz au regard des deux autres affaires de manipulation de l'information émanant des rédactions de CNews (vidéo truquée présentant des images de Macron au Touquet ce week-end avec ... Alexandre Benalla comme garde du corps) et de LCI (utilisant un biais de présentation vieux comme le monde pour faire croire que Nathalie Loiseau est la candidate la plus populaire).

<Mise à jour du début d'après-midi> Suite à la bronca sur Twitter et aux remarques de Benoit Hamon, LCI a finalement modifié son titre. </Mise à jour>

A ces affaires et à ces textes je me permets de renvoyer vers l'histoire que j'ai moi-même vécue concernant le passage de l'ENA à l'ISF, qui était donc en fait une blague et qui pouvait être assez aisément sourcée, mais pour laquelle un article du Parisien s'est contenté de mentionner "d'après nos informations" et qu'une dizaine - au moins - d'autres grandes rédactions ont repris sans jamais non plus de leur côté tenter de vérifier la source du Parisien. Ce matin d'ailleurs, au moment d'écrire cet article (il est 11h45), plusieurs de ces mêmes rédactions, et d'autres au passage dont le Huffington Post et le Figaro ont - accrochez-vous - contacté l'Elysée qui a - logiquement - démenti l'info, mais aucun article ne semble reprendre l'info que je vous donnais hier soir sur ce blog avec la source originale du canular. Ce qui est tout de même assez ... dingue.

Le trucage pathétique de Cnews avec des images de l'année dernière, le biais de présentation de LCI digne du stagiaire de troisième qui aurait pris option sophisme et rhétorique, et l'incapacité d'une bonne vingtaine de "grandes" rédactions médias à faire autre chose que du copié / collé d'articles de confrères alors même que les articles initiaux pêchaient déjà par l'absence totale de recherche de sources ou par leur omission délibérée à la recherche du Buzz ... tout cela est assez déprimant et offre une vision assez catastrophique du paysage médiatique et du fonctionnement de certaines grandes rédactions.

Sans oublier, bien sûr, le fait que nombre de ces mêmes rédactions ne respectent même pas le code du travail comme rappelé par Sandrine Chesnel. Ce qui - en même temps - explique aussi peut-être un peu pourquoi de tels errements se multiplient indépendamment de toujours possibles directives politico-éditoriales.

Et tout cela l'est d'autant plus - déprimant - que c'est donc dans ce contexte là qu'un reporter, photographe, documentariste se voit dénier par la justice le droit de faire son travail et de produire une information aujourd'hui absolument nécessaire à plus d'un titre. 

L'arrestation, la garde à vue et l'interdiction de séjour de Gaspard Glanz sont trois instanciations du régime d'arbitraire qui signe la totale panique du pouvoir au regard de faits déjà documentés et dénoncés par rien moins que Reporters Sans Frontières et le Syndicat National des Journalistes concernant les menaces, intimidations, et violences policières dont les journalistes font l'objet de la part d'un état désormais factuellement bien davantage d'extrême droite qu'il n'est de droit (près de 70 signalements sur les 690 de David Dufresne concernent directement les journalistes). 

Glanz et Assange. 

J'ai été particulièrement frappé de la manière dont les mêmes arguments étaient utilisés pour condamner Gaspard Glanz que ceux qui, il y a quelques jours, avaient été utilisés pour condamner Julian Assange lors de son arrestation à l'ambassade. Dans les deux cas il s'agit de salir l'homme, l'individu, pour éviter au débat de se porter sur ce que le travail de ces deux hommes a permis d'apporter à la société dans son ensemble. Pour Assange on ressort son caractère trouble et ombrageux, ou ces affaires de violences sexuelles. Pour Glanz on rappelle qu'il est coutumier de l'insulte, qu'il serait "incontrôlable". Mais qu'en avons-nous à faire au regard de ce que Gaspard Glanz et son média Taranis produisent depuis presque 10 ans sur le sujet des violences urbaines, de la traque des migrants ? Qu'en avons-nous à faire au regard de ce que Wikileaks a permis de dénoncer comme crimes de guerre et comme mensonges d'états ? Vieux débat (relire le Contre Sainte-Beuve de Proust) tout moisi que celui de l'Homme et de son oeuvre. Céline et l'antisémitisme, Heidegger et le nazisme, pour n'en citer que deux. 

Au regard de l'ensemble des dérives actuelles du pouvoir et du maintien de l'ordre (fichage illégaux de manifestants par les médecins, instructions données au parquet par le procureur, etc.), et de cette hystérisation totale où la plupart des rédactions semblent découvrir qu'une manifestation n'est pas un échange de courtoisies entre notables de province, il est urgent que chacun puisse réaffirmer, par tout moyen et tout canal à sa disposition, la nécessité absolue et vitale de soutenir la liberté de la presse, d'un une presse qui va du travail de Gaspard Glanz et Taranis à celui de Julian Assange et Wikileaks.

Ce soir ce sont 21 rédactions et sociétés de journalistes qui soutiennent Gaspard Glanz et adressent un doigt d'honneur, et pas uniquement symbolique, au gouvernement. Ce qui a ma connaissance est totalement inédit dans l'histoire des démocraties européennes depuis le milieu du 20ème siècle. 

Catégories: A la une

Gilets Jaunes : comprendre la révolte

mar, 04/23/2019 - 07:45

A l'invitation de Gauche Avenir Vendée, je serai ce Jeudi 25 Avril à La Roche sur Yon pour apporter, en complément de celui de Vincent Jarousseau et des témoignages de Gilets Jaunes présent(e)s, mon éclairage sur le rôle que Facebook a pu jouer et joue encore dans cette mobilisation et la manière dont il est aujourd'hui un outil politique et citoyen profondément ambivalent. 

Jeudi 25 Avril. 20h30. La Roche sur Yon. Salle du stade Henri Desgranges. Entrée libre et gratuite. 

Catégories: A la une

De l'ENA à l'ISF. Ou la fabrique de l'innommable. (bon en fait c'était une Fake News)

dim, 04/21/2019 - 18:34

<Edit du Lundi 22 Avril à 23h11> Alors accrochez-vous mais j'apprends ce soir que l'info ... est en fait une blague. Blague de Denis Ferrand (économiste président d'un cercle d'économistes d'après sa bio Twitter) qui a bien fait marrer Dominique Seux (chroniqueur économie sur France Inter). Moi vous imaginez que je rigole un peu moins. D'autant que ce billet de blog a déjà pas mal circulé (j'ai donc à mon tour créé une nouvelle bifurcation dans la matrice ...) et que je me suis bien fait prendre les deux mains dans le pot de confiture. En fait mon corps entier dans le pot de confiture. C'est la deuxième fois (je vous laisse vous débrouiller pour retrouver la 1ère) que je me fais prendre en flagrant délit de propagation de Fake News. Et pour un type qui se targue d'avoir un peu fait des Fake News l'un de ses sujets de recherche, je vais donc gagner en glucose (rapport à la confiture) ce que je vais perdre en crédibilité. 

Sauf que figurez-vous que j'ai un autre problème. La "blague" de Denis Ferrand était identifiable à ce que son Tweet initial mentionnait une parution au Journal Officiel daté du Lundi ... 1er Avril. Or : 

  • il paraît (je n'ai pas vérifié) qu'il n'y a pas de parution du journal officiel le lundi
  • la date du 1er Avril, pour le coup, achevait de signer et d'identifier clairement la blague
  • et ceux qui doutaient n'avaient qu'à aller vérifier dans ledit Journal Officiel dudit 1er Avril que ce projet de remplacer l'ENA par l'ISF n'avait jamais existé. Tout comme ledit journal officiel du 1er Avril.

Bref c'était drôle, en tout cas sarcastique, et tous les codes permettant de repérer que c'était juste drôle étaient bien là. Et moi j'ai commis une erreur. Une seule. M'informer dans certains médias plutôt que sur Twitter. Car bien sûr, à date de publication de mon article initial, c'est Le Parisien dans cet article de Gaëtane Morin qui balançait le scoop. Si l'article avait mentionné le tweet de Denis Ferrand ou même simplement le Journal Officiel du 1er Avril, j'aurais bien sûr été vérifier (le Tweet ou le JO). Mais l'article se contentait d'écrire ceci : 

"Tel pourrait être, selon nos informations, le nouveau nom donné à l'ENA.

Et Basta. Alors bien sûr et comme l'info me paraissait tout à fait énorme (mais donc également vraisemblable d'où mon article), je suis allé vérifier dans d'autres médias. Sud-Ouest, Europe 1, Le Point, 20 minutes, BFMTV ... : tous se contentaient de reprendre le "scoop" du Parisien, sans jamais ne mentionner ni le compte Twitter de Denis Ferrand comme source ni une quelconque parution dans un quelconque Journal Officiel. 

Alors comme nous étions Dimanche, comme j'avais une heure devant moi et comme tout ça m'énervait prodigieusement et que tout était cohérent au regard des autres "réalités alternatives" vantées par le gouvernement, j'ai donc écrit cet article. Et contribué à propager une Fake News. 

Pas le genre de la maison de se défausser d'une mauvaise pioche. Mais dans le cas du tweet public de Denis Ferrand, à part l'idée de faire du clic, qu'est-ce qui empêchait Le Parisien de mentionner la source de son info ? Et je ne parle même pas de l'idée saugrenue d'aller, en effet, chercher ce foutu Journal Officiel du 1er Avril histoire de protéger le secret des sources hein ...  Et qu'est-ce qui empêchait les autres rédactions des autres journaux et sites médias l'ayant reprise de mentionner à leur tour le tweet initial de Denis Ferrand ? Ce n'est pas moi qui ai créé la bifurcation dans la matrice. Je n'ai fait que m'y engouffrer et en marquer davantage l'empreinte. 

Aujourd'hui j'apprenais aussi que CNews avait diffusé un reportage sur Emmanuel Macron arrivant Samedi au Touquet et prenant un bain de foule. Manque de bol, les images le montrent accompagné d'un certain Alexandre Benalla. Nouvelle bifurcation du réel ?

Maintenant je vous laisse relire mon article. Vous verrez qu'à part l'histoire de l'ISF remplaçant l'ENA, il continue de renfermer un certain nombre de vérités sur le contrôle du langage que vise ce gouvernement. 

</Edit du Lundi 22 Avril à presque minuit>

C'est une information du Parisien, datée de ce dimanche 21 Avril 2019. "L'ISF pourrait remplacer l'ENA". Vous avez bien lu.

Après la fuite (programmée ?) du discours présidentiel de clôture du grand débat et le report de son l'allocution suite à l'incendie de Notre-Dame, il s'agirait donc de remplacer l'ENA, "Ecole Nationale d'Administration", par l'ISF, "Institut Supérieur des Fonctionnaires". 

Dans un pays normal.

Dans un pays normal, en un temps normal de démocratie normale, c'est à dire dans un pays où l'ordre des médecins ne serait pas contraint de saisir la CNIL pour un fichage illégal des manifestants dans les hôpitaux, dans un pays où Reporters Sans Frontières et le Syndicat National des Journalistes ne multiplieraient pas les communiqués pour alerter sur les violences policières et les arrestations arbitraires commises sur les journalistes, dans un pays où des éborgnements de manifestants ne seraient pas qualifiés "d'atteintes graves à la vision" par un ministre de l'intérieur, dans un pays où le président de la république n'en serait pas à souhaiter "une forme de sagesse" à une femme de 73 ans jetée à terre et gravement blessée par une charge de CRS, dans un pays où l'on ne nommerait pas "Bienvenue En France" un décret xénophobe et ségrégationniste visant à multiplier par seize les frais d'inscription à l'université pour les étudiants étrangers hors union européenne, dans ce pays là rebaptiser ENA en ISF pourrait presque passer crème. 

Mais nous vivons dans l'autre pays.

Celui où l'on demande à des médecins urgentistes et à des internes de ficher illégalement des manifestants gilets jaunes, celui où l'on arrête et où l'on cible des journalistes couvrant des manifestations, celui où l'on éborgne et où l'on mutile des manifestants, celui où on crache à la gueule d'étudiants étrangers en brandissant des pancartes "bienvenue en France". 

Et c'est dans cet autre pays que le Parisien annonce que l'Institut Supérieur des Fonctionnaires, l'ISF, pourrait remplacer l'ENA. Dans cet autre pays où la revendication d'une plus grande justice fiscale est présente depuis déjà 23 semaines, 23 "actes", et où le président "mythomaturge" (se croyant thaumaturge à force d'être mythomane) et toxique Macron a clairement laissé fuité qu'il ne rétablirait pas l'ISF

Un président mythomaturge qui a été porté et parrainé en politique par Gérard Collomb, ministre dont on oublie que c'est lui, qui a inauguré et légitimé la novlangue de la macronie dans ce qu'elle a de plus abject : souvenez-vous de Collomb parlant des migrants qui faisaient du "benchmarking" pour choisir leur destination d'exil, souvenez-vous de Gérard Collomb remplaçant les expulsions de migrants par des "éloignements"

Alors que dire ?

Que dire quand on lit que "L'ISF pourrait remplacer l'ENA". Juste ceci.

La victoire de ce gouvernement Orwellien et celle de sa gouvernance liberticide est là. Juste là. Sous nos yeux d'éborgnés en sursis. Elle est là. Dans le langage. Dans le "je ne sais plus", dans le "je suis incapable de dire".

Je ne sais plus et je suis incapable de dire si cette info est authentique ou s'il s'agit d'un fait exprès, d'un Fake Express, pour ajouter à la confusion ambiante.

Je ne sais plus et je suis incapable de dire s'il ne s'agit là que de l'éjaculation verbale précoce d'un communiquant mal embouché se trouvant à pogner du slogan dans l'urgence d'un orgasme narcissique coupable. 

Je ne sais plus et je suis incapable de dire s'il ne s'agit pas simplement de se foutre de notre gueule.

Je ne sais plus et je suis incapable de dire si c'est du pur cynisme ou du pur mépris.

J'allais écrire que j'étais sidéré mais la "sidération" est un mot qui a été vidé de son sens à force de se banaliser. Depuis un événement que j'identifie comme l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn en 2011, en passant par l'attentat contre Charlie-Hebdo en 2015 et jusqu'au récent incendie de Notre-Dame en 2019, le mot "sidération", qui désigne quand même "l'anéantissement soudain des fonctions vitales, avec état de mort apparente, sous l'effet d'un violent choc émotionnel", est mis à tous les drames et à toutes les larmes, souvent accompagné du mot "état". Notre état de sidération. 

Alors je vais tout de même l'employer, ce mot. Cette locution. Cet état de sidération. En lisant l'article du Parisien faisant état du projet de remplacer "l'ENA" par "l'ISF", j'ai été, une fois de plus, sidéré, dans un état de sidération. Et je me suis immédiatement souvenu - parce que nous sommes la start-up nation - de ce que Bernard Stiegler racontait à propos de la "disruption", expliquant pourquoi et comment c'était avant tout une stratégie de tétanisation de l'adversaire et ce qui faisait "que vous arriviez toujours trop tard". La disruption expliquait encore Stiegler, ce sont "des stratégies pour prendre de vitesse ses compétiteurs et ses régulateurs."

Prendre de vitesse le langage. La stratégie du choc. Appliquée à la lettre. Appliquée à la langue. Car bien sûr aussi, tant que l'on parle de la langue, on laisse leur réel avancer. 

Si demain l'ENA est effectivement remplacée par l'ISF alors ils auront, une fois de plus lessivé le langage, essoré son sens. Et il ne peut pas y avoir de vivre ensemble sans vivre le sens. Et s'il n'en est rien il ne restera que le fait qu'ils aient osé. C'est même à ça qu'on les reconnaît.   

Le mal nommé et l'innommable précèdent toujours l'immonde.

"Mal nommer un objet c'est ajouter au malheur de ce monde" écrivait Albert Camus. Et "S'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel", écrivait-il encore, est la tâche à laquelle doit s'astreindre l'homme révolté.

Je ne sais plus et je suis incapable de dire si l'ENA sera remplacée par l'ISF. Ni si cette péripétie langagière précipitera, ou non, un effondrement déjà écrit, déjà prescrit. Mais l'ambition de ce gouvernement est de fabriquer un innommable. Et sa faute politique, immense, absolument immense, est de refuser de voir que derrière cet innommable il fait le lit de la bête immonde. 

 

 

 

Post-scriptum. Samuel et Léo. 

De l'innommable, indépassable roman sur le langage, Samuel Beckett écrivait :

"Pah, ils sont tranquilles, je suis emmuré de leurs vociférations, personne ne saura jamais ce que je suis, personne ne me l’entendra dire, même si je le dis, et je ne le dirai pas, je ne pourrai pas, je n’ai que leur langage à eux, si, si, je le dirai peut être, même dans leur langage à eux, pour moi seul, pour ne pas avoir vécu en vain, et puis pour pouvoir me taire, si c’est ça qui donne le droit au silence, et rien n’est moins sûr, c’est eux qui détiennent le silence, qui décident du silence"

C'est très exactement cela qui craque depuis déjà au moins 23 semaines, 23 actes. La reconquête d'un langage, d'une langue commune, et grâce au travail de quelques valeureux qu'il faut nommer, David Dufresne en tête, le fait qu'ils ne décident plus du silence. Qu'ils ne le peuvent plus.

Et puis il y a Léo, Léo Ferré, de l'autre solitude, qui nous avertissait déjà. Je suis d'un autre pays que le votre

Catégories: A la une

Et un poste d'ATER infocom, un !

mer, 04/17/2019 - 19:23

Oyez, oyez. L'université de Nantes / IUT de La Roche sur Yon recrute donc, pour la rentrée de septembre 2019, un(e) ATER en sciences de l'information et de la communication, à temps plein.

Principal avantage du poste : avoir la joie ineffable de partager des salades improbables (et réciproquement) ainsi que diverses boissons chaudes avec des gens charmants parmi lesquels un certain Marc Jahjah et moi-même ainsi que tout un tas d'autres qui méritent tout autant d'être connus.

Le poste d'ATER étant publié "au fil de l'eau", vous ne le trouverez donc pas dans le fichier excel du toujours très eighties portail "Galaxy" (d'ailleurs je ne vous mets même pas le lien) mais : 

En plus des salades, des cafés et des gens charmants (enseignant(e)s et étudiant(e)s) qui peuplent le département Infocom de l'IUT de La Roche sur Yon, il s'agira, pour la partie enseignement, de couvrir peu ou prou (mais plutôt prou que peu) les domaines suivants : 

  • Introduction aux théories de la communication
  • Communication des organisations
  • Sociologie des pratiques culturelles, des communautés web, de l’innovation
  • Médiation culturelle
  • Méthodologie de la recherche en sociologie

Si en plus vous vous engagez à ne JAMAIS employer l'expression "sortir de sa zone de confort" pendant qu'on prendra le café, ce sera clairement un avantage déterminant. Parce que nous sommes plusieurs que cette expression horripile. Autant le savoir. 

Et pour la partie recherche

  • Le/La collègue recruté(e) rejoindra une des équipes du pôle SIEL (Signaux, Images, Ergonomie et Langues) du LS2N (Laboratoire des Sciences du Numérique de Nantes), où l'on m'indique que des gens charmants se trouvent également mais sans que je sois par contre en mesure de m'engager sur la qualité des salades et des boissons chaudes.
  • Il/elle devra participer à la conception de systèmes pour la société numérique et sera en mesure d’analyser les pratiques, les usages et l’expérience des interactions avec les artefacts numériques tant en termes de production que de réception.

Voili voilà. Alors autant vous dire que bon ben c'est très pressé rapport à la publication au fil de l'eau tout ça tout ça. Or donc vous n'avez que jusqu'au 30 Avril à 16h pour envoyer votre dossier. Bah oui. 

Et autant vous dire aussi que je compte sur les nombreux lecteurs universitaires de ce blog (oui, c'est vous) pour faire circuler l'info "dans leurs réseaux". 

Catégories: A la une

Notre Dame des algorithmes

mar, 04/16/2019 - 21:17

Une nouvelle fois. Une nouvelle fois un drame heureusement "uniquement" patrimonial et les mécanismes désormais habituels d'un deuil participatif qui se met en place dans l'alcôve d'un web compassionnel où chacun n'a de cesse de sur-documenter ce moment - films, photos, messages, souvenirs rappelés -  pour s'efforcer de "prendre part", de prendre "sa" part d'une émotion réelle ou feinte mais qui n'existera ici que tant qu'elle sera visible et saillante aux autres dans l'instant, et à soi-même dans un plus tard souvent fantasmé. Le moment de l'incendie de Notre Dame est celui du ressenti de l'archive vibrante de l'Histoire en train de défiler et qu'il faut à tout prix et par tout moyen s'efforcer de fixer. 

Et une nouvelle fois, bien sûr, quelques théories du complot naîtront, un homme aperçu à côté des flammes qui n'est en fait qu'une statue, un autre homme, bien réel cette fois, et dont le gilet jaune dans le contexte actuel fait oublier que les pompiers en portent aussi, des gilets jaunes. Des pompiers pris pour des gilets jaunes incendiaires, des incendiaires supposés qui sont des statues encore debout, et Donal Trump toujours là où on l'attend, juste entre la bêtise ahurie et l'invective qui tombe à plat, qui s'interroge sur l'absence de canadaires. Et tant d'autres.

Et puis il y a aussi les algorithmes.

Et puis il y a aussi les algorithmes. Ceux qui tournent dans les architectures techniques toxiques des réseaux sociaux comme en autant de cages de Faraday. Ceux qui rendent visibles ou qui invisibilisent, travaillant à la fabrique en temps réel de formes mouvantes et pulsionnelles de hiérarchisation. Et puis les autres aussi, ceux qui vont apparier et catégoriser, ceux qui travaillent à la fabrique de déterminismes invisibles à eux-mêmes. Parmi ces derniers, celui de Youtube notamment, qui à l'image de la cathédrale en flammes est allé "associer" celle des tours en flamme de l'attentat du World Trade Center - car les algorithmes se souviennent aussi - et a donc pendant quelques heures affiché, en dessous de diffusions en "live" de l'incendie, un lien vers des articles encyclopédiques revenant sur l'attentat du World Trade Center.

YouTube a fait cela dans le cadre de son nouvel outil de "vérification" et de "Fact-Checking" sur des requêtes considérées comme "sensibles", semblant donc considérer que les vidéos de l'incendie de Notre Dame pouvaient être des faux ou en tout cas instrumentalisés à des fins complotistes.

En fait et en vérité on ne saura probablement jamais pourquoi "l'algorithme" a fait ce choix ni ce qu'il voulait que nous en fassions et comment il supposait que nous allions l'interpréter. La seule chose que nous savons c'est que l'image d'un édifice monumental comprenant deux tours et en proie à un incendie accidentel a été associée à l'image d'un autre édifice monumental fait de deux tours en proie à un incendie suite à un attentat terroriste. Les algorithmes ont une vision et une mémoire topologiques. Mais si, souvenez-vous, la topologie étant cette science mathématique dans laquelle "une tasse à café est identique à une chambre à air, car toutes deux sont des surfaces avec un trou".

Qu'attendre et que comprendre de tout cela ? Et d'ailleurs que reprocher vraiment à YouTube et à son algorithme ? On ne peut pas attendre d'un algorithme qu'il dise le vrai mais on espère pourtant qu'il soit en capacité de nous donner du monde une représentation vraisemblable. Et si l'on ne peut pas non plus demander à un algorithme de com-prendre alors pourquoi s'étonner qu'il "prenne ensemble" deux images distantes de 18 ans dans lesquelles deux tours monumentales sont la proie des flammes ?  

Le jardin aux sentiers qui bifurquent ...

"Le jardin aux sentiers qui bifurquent." C'est le titre de l'une des nouvelles de J.L. Borges que l'on retrouve dans le recueil "Fictions". 

"Dans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilités se présentent, l’homme en adopte une et élimine les autres ; dans la fiction du presque inextricable Ts’ui Pên, il les adopte toutes simultanément. Il créé ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent."

Laura Nillni
Découpage sur des pages du "Jardin aux sentiers qui bifurquent" de J. L. Borges
(extrait de vidéo) - Source

Comme se plaît à le rappeler le créateur du web depuis déjà plus de 10 ans, les plateformes sociales ne sont rien d'autres que des "jardins fermés" (Walled Gardens). Sur le web ouvert, chaque bifurcation est une lecture et une représentation du monde qui s'affranchit des autres en s'en distinguant mais sans les effacer ou les discréditer pour autant. Sur le web ouvert chacune de ces bifurcations est féconde parce que toutes peuvent être adoptées simultanément et parce que choisir l'une plutôt que l'autre ne dit rien d'autre que le seul itinéraire couvert. Parce que dans le web ouvert aux sentiers qui bifurquent, "le chemin compte autant que le lien.

Mais dans les jardins fermés des plateformes sociales, chacune de ces bifurcations devient possiblement et souvent irrémédiablement toxique, car toutes ne se valent pas et comme leur hiérarchisation nous demeure invisible il devient alors facile de nous conduire où l'on veut tout en nous entretenant dans l'illusion d'un itinéraire que nous aurions consciemment ou aléatoirement choisi.  

Les réseaux sociaux, comme autant de jardins fermés, fabriquent, pour partie sur la base de nos propres itinéraires et opportunités, et pour partie sur le fondement de leurs propres intérêts et opportunismes, des bifurcations qui rendent l'interrogation du monde plus confuse, moins sereine et en un sens, parfois presque moins possible.

Notre Dame du Yémen.

Dans la soirée de l'incendie de Notre Dame de Paris, hier soir donc, j'ai partagé un article du journal Le Monde, aperçu sur Facebook, et qui était titré : "Le patrimoine du Yémen bombardé". Je l'ai partagé sans le lire, en y ajoutant simplement ce statut : "L'autre drame loin de Paris". Je l'ai partagé sans le lire parce que je partage beaucoup d'articles (que je lis avant la plupart de temps ...) sur le sujet de la guerre au Yémen. Mais aussi bien sûr car il y avait le mot "patrimoine" et que j'avais passé la soirée à baigner linguistiquement dans les occurrences du mot "patrimoine", à la radio, à la télé, sur les réseaux, à l'occasion de l'incendie de Notre Dame de Paris. 

Pourquoi un article de Mai 2015 du Monde, titré "Le patrimoine du Yémen bombardé", avec d'autres tours, d'autres drames, d'autres siècles, à Sanaa, pourquoi cet article là ressort-il dans la soirée de l'incendie de Notre Dame ? Est-ce à cause de l'association entre l'occurence particulièrement brûlante du mot "patrimoine" suite à l'incendie, et celle de "Yémen" à cause des récentes révélations sur les armes françaises utilisées dans cette guerre ? Très probablement. Est-ce au contraire un pur hasard ? Probablement pas. L'absence de "date" affichée a-t-elle participé de ma promptitude à partager sans réfléchir cette information avec comme seul commentaire "l'autre drame loin de Paris" avant de venir rectifier ma propre republication irréfléchie ? A l'évidence.


Ce partage c'était ma bifurcation à moi. Dans le jardin fermé de Facebook et dans les limites qu'il m'en laisse voir. Cette erreur que j'aurais pu ne pas rectifier aurait alors pu, à son tour, créer une autre bifurcation dans laquelle d'autres se seraient peut-être aussi engouffrés après moi. 

A chaque fois qu'un deuil planétaire nous touche, à chaque fois que l'Histoire de notre monde s'écrit, qu'il s'agisse d'un attentat terroriste, de la mort d'une célébrité ou bien encore d'une catastrophe naturelle ou accidentelle, c'est à dire à chaque fois que nous sommes fondamentalement à une bifurcation de l'Histoire, les algorithmes des plateformes rendent toujours plus sensibles les bifurcations les plus capables de faire naître d'autres histoires.

Cet article que vous achevez d'ailleurs de lire n'est que l'une des ramifications de l'une de ces infinies bifurcations qui composent le web ouvert et celui des plateformes. C'est peut-être simplement cela, ce besoin que nous ressentons au moment de chaque deuil, de chaque fin, le besoin d'ouvrir des chemins dont les bifurcations que nous pouvons documenter et interpréter ne seraient que les illusoires mais réconfortantes garanties de lendemains possibles. 

 

Catégories: A la une

Le problème de la publicité électorale, ce n'est pas l'élection, c'est le ciblage.

dim, 04/07/2019 - 19:54

La polémique est récente et elle concerne le blocage (puis le déblocage), par Twitter, d'une campagne publicitaire du gouvernement pour encourager la participation électorale lors des prochaines élections européennes. Une campagne publicitaire pour inciter les gens à aller voter autour du hashtag #OuiJeVote. Campagne publicitaire bloquée, c'est là que cela devient croquignolet, au nom de la loi "Fake News" (loi relative à la manipulation de l'information) promulguée à la hâte le 22 décembre 2018, construite à la serpe et avec le bon sens d'un bovin trottinant vers l'abattoir. 

Ire du gouvernement : de cette grosse pipe de Castaner au roi de l'auto-nomination en charge du numérique, Cédric O, tout le monde est colère et les représentants de Twitter sont convoqués comme de mauvais élèves. Après quelques remontrances publiques et tractations privées, tout semble rentré dans l'ordre, Twitter décide finalement "d'autoriser - en France - les publicités encourageant la participation électorale". L'autorité de l'état est réaffirmée, Castaner va pouvoir retourner se murger au Kalicoba et Cédric O continuer de s'auto-promouvoir en s'auto-nommant. Et ce ne sont pas moins de quatre ministères qui signent le communiqué suivant qui est un espèce de Kamoulox mêlant la culture, le G7, l'attentat de Christchurch et donc une campagne de publicité politique pour les élections européennes. 

"Autoriser les publicités encourageant la participation électorale"

Avant d'en arriver au coeur de cet article, je voudrais quand même noter, comme l'ont déjà fait nombre d'observateurs, que la publicité officielle du gouvernement pour inciter à aller voter aux élections européennes (le clip de 30 secondes est ici) n'est que la version courte du clip de la campagne cette fois officielle du parti LREM, clip très polémique (pour certains) et très anxiogène (pour tout le monde). L'enchaînement des thématiques, le montage, le choix éditorial de l'accumulation des angoisses, tout fait du premier (incitation à aller voter) la version courte du second (votez pour LREM). 

A l'issue de la réunion avec Cédric O, la communication de Twitter s'est limitée aux 3 tweets suivants (je souligne) :

"Promouvoir et protéger l'intégrité des #EUelections2019 est au cœur de notre mission pour les prochains mois. Il s'agit notamment d'encourager la participation des électeurs. 1/3

Suite à loi "Manipulation de l'information", nous avons décidé d'interdire toute publicité ciblée en France dont les campagnes appelant à aller voter. Après de nombreux échanges, nous avons décidé d'autoriser désormais les publicités encourageant la participation électorale. 2/3

Nous souhaitions apporter cette clarification car nous continuerons à promouvoir et à protéger l'intégrité des conversations autour de #EUelections2019 au cours des prochains mois. 3/3"

Tout dans cette affaire est foireux.

La loi relative à la manipulation de l'information est foireuse car elle définit un périmètre bien trop large des "fausses informations", particulièrement en période électorale, et elle comporte de nombreux risques d'instrumentalisation pour limiter les libertés publiques de manière aussi arbitraire que discrétionnaire. 

La réaction du gouvernement face au blocage de Twitter est doublement foireuse. D'abord car elle constitue un passage en force qu'une loi appropriée et correctement rédigée devrait précisément permettre d'éviter. Et foireuse également car elle atteste d'un atterrant niveau d'amateurisme puisque la communication gouvernementale outragée s'est faite sur le mode "Mais non c'est pas la loi qui se retourne contre nous, c'est Twitter qui n'applique pas la loi", alors que la réalité des faits, comme rappelé par Numérama, c'est que loi ou pas loi, "le réseau social écrit noir sur blanc dans ses politiques d’utilisation que toute campagne de sensibilisation politique est interdite en France". Moralité : la convocation de Twitter n'avait pas pour motif un manquement à la loi mais une volonté de passage en force pour une campagne d'incitation au vote pilotée par le gouvernement. Que cette démarche et ce gouvernement soient ou non légitimes, que l'on soit pour ou contre le fait de soustraire les campagnes d'incitation au vote aux règles habituelles de la publicité politique, faut juste arrêter de prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages.

Et la réaction de Twitter est foireuse (d'abord je bloque, et puis finalement je débloque) car on voit bien de quelle manière elle ajoute encore à l'arbitraire total des "règlements" (CGU) qui ne contreviennent à la territorialité de la loi qu'après convocation dans le bureau du dirlo méconnaissant lui-même à peu près autant les lois qu'il faut voter que le cadre des CGU dans lesquelles elles sont supposées s'appliquer, et réciproquement. 

Bref, le bololo, une fois de plus, est total. Mais le vrai truc foireux dans cette affaire, c'est la publicité politique ciblée sur les plateformes. Que cette publicité politique ciblée soit "pour encourager la participation électorale" ou pour encourager à voter pour tel ou tel parti. Voici pourquoi.

Publitique et policité.

Comme rappelé par Numérama, la publicité politique dans Twitter fonctionne ainsi : 

"(...) les annonceurs qui souhaitent sponsoriser leurs tweets sont soumis aux Politiques relatives aux publicités du réseau social. Dans ces politiques, un volet entier est dédié au traitement du contenu politique dans l’Union européenne. Il y est précisé que les publicités pour des campagnes politiques sont interdites dans plusieurs pays : Chypre, la Lettonie, la Lituanie, la Hongrie, le Portugal et la France. Les campagnes politiques destinées aux élections européennes doivent elles être validées par Twitter, qui évaluera leur recevabilité selon des critères qui sont listés. Les publicités ne peuvent être achetées par un parti politique, un candidat ou prendre clairement parti pour l’un ou l’autre. Il faut aussi que le compte où les tweets sponsorisés sont publiés remplissent des obligations comme le fait de renseigner un site web valide sur lequel apparaissent les mentions légales de l’annonceur. Les campagnes de sensibilisation enfin, sont permises sans restriction… sauf en France où elles ne sont pas autorisées."

Depuis la loi Rocard de 1990, la France est l'un des pays les plus restrictifs en matière de publicité politique. Pour rappel, en 1990, Michel Rocard alors 1er Ministre et craignant le risque de propagande électorale, fait limiter la publicité politique a des espaces réglementés que ce soit pour les affiches ou la télévision. Les articles L47 et suivants du code électoral assimilent aujourd'hui clairement publicité politique et propagande et encadrent donc très strictement la première. 

<Je vous avertis la phrase qui suit va être un peu longue> A titre personnel d'abord, mais aussi quand même et surtout au regard de mon activité de chercheur, je pense qu'à l'heure actuelle, sur les réseaux sociaux, au regard à la fois de leur opacité "éditoriale" et de leurs architectures techniques toxiques, il faut non seulement continuer d'interdire toute forme de publicité politique mais également toute forme de campagne de "sensibilisation" incitant à aller voter, à partir du moment où ces campagnes sont menées par des gouvernements, des partis, ou des associations et collectifs agissant au nom des premiers, car toute forme de "ciblage" correspond à une action d'influence au même titre que toute publicité politique est une forme de propagande, et que nul n'est en mesure de contrôler la portée réelle de cette influence ni sa capacité à être instrumentalisée à la fois par d'autres que les initiateurs de la campagne, y compris par la plateforme elle-même, et à d'autres fins que celles explicitement déclarées ou commanditées. <je vous avais averti>

Et je vais maintenant vous expliquer pourquoi je pense tout ça. Mais avant je vais vous raconter une petite histoire. 

Il était une fois, aux Etats-Unis ...

Nous sommes en 2010, aux Etats-Unis, au moment du vote pour les élections au Congrès. Comme nous le rappelle Wikipédia, ces élections de mi-mandat vont se solder "par une forte poussée républicaine, une des plus lourdes défaites démocrates de l'après-guerre et l'élection de plusieurs personnalités du nouveau Tea Party. Si les républicains deviennent majoritaire à la Chambre, les démocrates parviennent à conserver le Sénat."

Le jours des élections, Facebook va proposer d'afficher un badge "a voté" sur notre profil. Pour rappel, les élections de mi-mandat concernent un corps électoral de près de 250 millions de votants. En 2010, Facebook compte 143 millions d'utilisateurs américains. 61 millions de comptes ont été concernés par cette expérimentation. Donc près d'un quart du corps électoral américain pour les Midterms. 

Nombre d'articles, dont un fameux (ci-après), ont été publiés sur cette expérimentation et sur ses résultats pour une élection dans laquelle la poussée républicaine en nombre de sièges n'a reposé que sur un très faible écart de voix (autour de 100 000). Les études et articles scientifiques que je mentionne ont estimé que le simple affichage de ce badge avait permis d'envoyer aux urnes environ 340 000 personnes qui sans cela auraient été abstentionnistes. "L'expérimentation" avait été reconduite lors des élections de 2012, avec cette fois une mesure de 270 000 nouveaux votants estimés. Simplement en affichant un badge "a voté", le biais de conformité sociale et la force des liens faibles s'occupant du reste. 

Tout le détail est disponible dans l'article "A 61-million-person experiment in social influence and political mobilization" de Bond, R. M. et al. paru dans Nature 489, 295–298 (2012). En ligne ici ou résumé par là, ou bien encore directement en pdf notamment ici.

Depuis, la polémique autour de ces badges n'a jamais cessé et s'est enrichie de nombreux débats autour de la suggestion indirecte (Nudge) qu'ils servaient à des fins connues de la plateforme seule. Comme n'a jamais cessé leur mise en oeuvre par Facebook dans le cadre de différentes élections et référendums. En 2014 Jonathan Zittrain sur le même sujet rappelait que ces badges incitatifs participaient d'une forme de découpage électoral opportuniste ("Gerrymandering") plus que problématique à l'échelle de l'audience captive de Facebook et de son propre agenda idéologique

"Digital gerrymandering occurs when a site instead distributes information in a manner that serves its own ideological agenda. This is possible on any service that personalizes what users see or the order in which they see it, and it’s increasingly easy to effect."

Voilà pour l'histoire que je voulais vous raconter. Histoire à laquelle vous pouvez également joindre celle concernant le rôle de la société Cambridge Analytica dans le Brexit ou l'élection de Trump à partir de données et de comportements collectés via Facebook

(Source : The Guardian)

Rien ne doit davantage être rendu public que la publicité.

Pour résumer il est donc établi et prouvé depuis 2012 que les campagnes "d'incitation au vote" déclinées sur les réseaux sociaux (le badge "a voté") sont suivies d'effets réels et mesurables, et c'est plutôt cool. Mais il est aussi prouvé et démontré à quel point il est possible et (relativement) aisé de pratiquer, dans le cadre de ces campagnes, des actions de ciblage extrêmement fines dont le résultat peut modifier l'issue d'un scrutin, et ça c'est beaucoup moins enthousiasmant. En d'autres termes, qu'il s'agisse de publicités politiques pour un candidat ou un parti, ou qu'il s'agisse simplement de publicités pour encourager la participation électorale, c'est la manière dont le ciblage sera effectué - c'est à dire "qui" verra ces publicités et dans quel contexte - qui déterminera l'impact réel sur l'élection.

Si l'on veut limiter les risques d'ingérence et de manipulation, la transparence doit donc opérer à plusieurs niveaux et être totale, à la fois du point de vue de la campagne (quel budget pour quelle audience), des annonceurs (qui sont-ils et quels sont leurs intérêts ou conflits d'intérêts) et aussi de la plateforme qui réalise l'affichage et contrôle seule l'application des critères de ciblage définis. C'est seulement si ces trois conditions sont réunies que les risques d'ingérence et de manipulation deviennent effectivement marginaux.  Or nous sommes loin, très loin de ce cahier des charges

Reprenons les choses dans l'ordre. D'abord il faut donc que les publicités politiques puissent être transparentes. Et à ce titre il faut en effet que les plateformes puissent clairement connaître le nom et l'origine des annonceurs. Et que ces annonceurs ne puissent pas intervenir de l'étranger pour des élections locales ou nationales. C'est notamment ce que Facebook a annoncé mettre en place depuis les différents scandales qui l'ont touché.

"Cette mesure permet au réseau de procéder à des vérifications et d’exiger des précisions sur l’activité des annonceurs, et d’interdire si nécessaire la diffusion de publicités financées par des acteurs étrangers. En outre, les campagnes publicitaires resteront publiquement accessibles 7 ans après leur diffusion, et en cliquant sur un bouton qui les accompagne, on pourra obtenir des données (dont l’estimation du montant dépensé et du nombre de vues générées). Des rapports hebdomadaires pays par pays seront diffusés en mai."

Après tout s'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, à réécouter cette interview de 2012 dans laquelle Zuckerberg expliquait pourquoi en aucun cas les réseaux sociaux ne devaient établir de règles pour les publicités politiques, on se dit que le garçon est diablement intelligent.

Mais cette transparence n'est qu'un leurre. Car le montant dépensé et le nombre de vus générées ne permettent pas de mesurer le ciblage qui aura été choisi. Ni d'ailleurs de vérifier que Facebook l'aura respecté. Or sans cette connaissance qualitative (qui) et quantitative (combien) du ciblage publicitaire choisi par l'annonceur, il reste impossible de caractériser une action d'influence. Et même dans l'hypothèse où ces données de ciblage seraient connues et transparentes pour des observateurs extérieurs à la plateforme sociale et aux annonceurs qui l'utilisent, rien ni personne ne peut garantir que Facebook n'étend ou ne limite pas le ciblage choisi par l'annonceur.

D'autant que les critères eux-mêmes sont déjà plus que suspects, comme lorsqu'il s'agissait de cibler "ceux qui détestent les juifs", ou très récemment lorsqu'il permet, dans le domaine de l’immobilier, de cibler ou d'exclure des personnes en fonction de leur couleur de peau, de leur sexe, de leur origine, de leur religion, de leur handicap ou statut familial et se trouve poursuivi en justice pour discrimination par le ministère du logement américain. Très concrètement plusieurs annonceurs ont en effet choisi d'exclure de leur publicité pour l'achat de biens immobiliers des utilisateurs "avec enfant", "hispaniques", "handicapés", "non-chrétiens" et autres joyeusetés. Et Facebook l'a autorisé.

Dans la tête de Mark Zuckerberg.

Posons une hypothèse. Imaginons que le patron de Facebook ait, pour diverses raisons politiques, économiques ou même personnelles, intérêt à ce qu'entre deux candidats A et B, ce soit le candidat B qui soit élu. Imaginons aussi que grâce aux règles régissant désormais la publicité politique sur Facebook il soit en effet possible de savoir de quelles campagnes publicitaires les soutiens des candidats A et B sont à l'origine, combien ils ont dépensé, et combien chaque campagne a généré de vues. Cela serait-il suffisant pour garantir et prouver la "neutralité", "l'inocuité" ou l'absence d'interférence de Facebook dans l'élection ? Non. Et au regard de ce qu'il "connaît" des utilisateurs de sa plateforme, Zuckerberg est-il en capacité de minorer les affichages pour le candidat A et de majorer ceux pour le candidat B de manière indétectable pour les annonceurs comme pour les utilisateurs ou pour des observateurs extérieurs ? Oui. 

Pour la simple et bonne raison que c'est Facebook qui, in fine, est seul à décider de qui verra vraiment telle ou telle publicité, et ce de manière totalement opaque pour les annonceurs comme pour les utilisateurs eux-mêmes. Pour "vérifier" que notre publicité aura bien été vue par les gens que nous avons ciblés et pour lesquels nous payons cette campagne sur Facebook, nous ne pouvons nous en tenir qu'aux chiffres que nous donnera Facebook. Donc si Facebook a envie de nous raconter n'importe quoi, de minimiser ou de maximiser l'affichage de notre campagne, non seulement il peut le faire mais personne d'extérieur à Facebook ne pourra voir qu'il l'a fait. Et il est notoirement connu et parfaitement documenté que pour ce qui est de mentir sur les chiffres ... Facebook n'en est pas à son coup d'essai.   

La bibliothèque publicitaire (sic).

Mark Zuckerberg l'avait annoncé le 30 Mars dans ses "4 idées pour réguler internet" :

"Facebook a déjà mis en œuvre d’importants changements en matière de publicité politique : dans de nombreux pays, les annonceurs doivent désormais faire vérifier leur identité avant de diffuser ce type de contenus. Nous avons créé une bibliothèque en ligne pour les répertorier."

Le vendredi 5 avril 2019 Facebook vient justement d'ouvrir la version française de cette  archive privée des publicités diffusées sur la plateforme (qui était disponible depuis Octobre 2018 aux USA). Une bibliothèque privée en accès public, une "bibliothèque publicitaire" (sic).

Et voilà un exemple des "données" que l'on peut consulter sur une publicité disponible dans cette bibliothèque. 

Nous apprenons donc qu'un certain Terence Brotheridge, dont une recherche Google nous apprend qu'il est gérant d'une société de restauration de lustres et de chandeliers basée à Skelmersdale dans le Comté du Lancashire au Royaume-Uni (le site web est ici, vous verrez c'est fascinant), que Terence Brotheridge a donc acheté une publicité diffusée entre le 25 Mars et le 1er Avril et vue entre 1000 et 5000 fois principalement par des Hommes, principalement en Angleterre et beaucoup moins ailleurs dans le Royaume-Uni et que cela lui a coûté moins de 100 Livres Sterling, pour un texte qui explique qu'on a menti aux britanniques sur l'entrée de la Turquie en Europe et sur les dépenses de santé lors du scrutin en faveur de la sortie de l'union européenne. Et l'on peut imaginer que la motivation de Terence Brotheridge est liée à des inquiétudes sur le marché des lustres et des chandeliers si le Brexit devient un jour effectif. Bon d'accord en fait on n'en sait rien. Mais voilà en tout cas les seules données dont on dispose dans la "bibliothèque publicitaire Facebook". Et c'est notoirement insuffisant.

C'est. Notoirement. Insuffisant. 

Parce que comme on l'a très bien compris à l'occasion (entre autres) du scandale Cambridge Analytica, ce qui compte dans l'efficacité d'une publicité politique, c'est le niveau de granularité de son ciblage. Si l'on cible simplement des "hommes" vivant en Angleterre, peu de chances de parvenir à obtenir une influence significative. Par contre, avec l'aide de la régie publicitaire de Facebook dont c'est le métier, si l'on cible des hommes de plus de 50 ans, ayant liké la page de tel ou tel candidat, ayant également liké des publications favorables au Brexit, dans un périmètre géographique pour lequel on sait que le vote majoritaire est plutôt contre le Brexit, et que ces hommes ne se déplacent que rarement pour les différents scrutins électoraux, alors à ce moment là en fonction de la fréquence d'affichage et donc du budget de la campagne, on aura en effet des chances de pouvoir commencer à peser sur l'élection et l'ou pourra caractériser cette publicité politique comme relevant soit d'une simple propagande, soit d'une action d'influence dont il restera à déterminer précisément les auteurs et leurs intentions s'il ne s'agit pas de partis politiques traditionnels.  Mais sans cela nous ne pouvons que nous fier aux maigres informations fournies par Facebook, sans aucune garantie ni d'exactitude ni de complétude. 

Alors oui bien sûr, cette "bibliothèque publicitaire Facebook" est une petite avancée à saluer.

Salut. Voilà c'est fait.

Mais elle est notoirement insuffisante. Insuffisante et profondément hypocrite ou en tout cas ne visant qu'à répondre dans l'urgence à une crise d'image qui même si elle ne se répercute pas pour l'instant dans les résultats financiers de la firme, est de plus en plus problématique à gérer dans la stratégie globale du réseau social. La meilleur preuve de cette hypocrisie c'est que Facebook continue de bloquer et d'interdire toutes les applications tierces qui permettent d'obtenir de vraies informations sur le ciblage publicitaire comme par exemple celles proposées conjointement par ProPublica, Mozilla et Who Targets Me en début d'année. Si la transparence ne vaut que par ce que la firme accepte de rendre transparent, c'est une pure opération de communication. En analysant le ciblage publicitaire, les trois associations ci-dessus avaient notamment permis de montrer que plein de publicités n'étaient pas considérées par Facebook comme "politiques" alors même qu'elles émanaient d'annonceurs comme de la NRA (National Riffle Association), d'un groupement ciblant les démocrates sur le sujet de la politique de santé, ou bien d'un groupe réformiste ciblant cette fois uniquement les supporters de Bernie Sanders.   

Bref, il n'y a pas de "transparence publicitaire", a fortiori sur les publicités "politiques", si le choix des items rendus "transparents et accessibles" est uniquement déterminé par la régie publicitaire de la plateforme, et si les critères fins du ciblage ne sont pas rendus publics. Sur ce dernier point, le cynisme de Facebook le dispute à l'hypocrisie lorsqu'en réponse aux sollicitations de ProPublica sur leur refus de rendre transparents les critères du ciblage, la plateforme mettait en avant le risque d'exposer - accrochez-vous bien - "des informations personnelles d'utilisateurs" (sic).

"Facebook’s archive doesn’t disclose the targeting advertisers do by racial, ethnic, religious, partisan and other sensitive attributes. Some of those microtargeting categories have been used to affect the political process: For instance, Russian agents targeted many African-Americans during the 2016 election. In an email, Facebook said it doesn’t plan to disclose sensitive targeting categories in its archive because doing so “could expose people’s information"."

Autre preuve de l'immense foutage de gueule que constituent les déclarations de Mark Zuckerberg, alors même qu'il plaide pour davantage de régulation de la part des états et se gargarise d'être le champion de la transparence publicitaire dans le cadre d'élections, il continue de s'opposer au "Honest Ads Acts", une disposition législative qui, si elle était adoptée, permettrait justement de rendre transparents les modes de financements publicitaires en ligne mais également les stratégies de ciblage choisies.

"Honesty is such a lonely word" comme disait l'autre.

Global Public Ads Archive.

Dans sa tribune du 30 Mars 2019 voici la suite de ce que Mark Zuckerberg écrivait (je souligne) : 

"Facebook a déjà mis en œuvre d’importants changements en matière de publicité politique : dans de nombreux pays, les annonceurs doivent désormais faire vérifier leur identité avant de diffuser ce type de contenus. Nous avons créé une bibliothèque en ligne pour les répertorier. Mais décider de ce qui relève de la publicité politique n’est pas toujours évident. Nos systèmes seraient plus performants si la régulation établissait des standards communs pour vérifier l’identité des acteurs politiques."

Alors Mark ça tombe bien parce que figure-toi que plein de gens ont plein d'idées pour t'aider. Déjà il y a les membres du Congrès, républicains et démocrates, qui portent donc le projet de loi "Honest Ads Act" dont je viens de parler.

Et puis il y aussi Phil Howard, le directeur de l'Oxford Internet Institute, qui vient de publier (c'était le 27 Mars 2019 soit trois jours avant tes "4 idées pour réguler internet") un éditorial dans le New-York Times pour demander la création d'une archive publique, globale, et immédiate de toutes les publicités. Toutes. Politiques ou non. Il demande que tous les GAFAM versent la totalité de leurs publicités dans une archive publique accessible immédiatement. Je répète : pas une archive "privée accessible publiquement" comme l'est ta "bibliothèque publicitaire", non. Une archive publique accessible. Etonnant de simplicité comme idée. Et redoutable d'efficacité.

D'ailleurs, cela ne vous rappelle rien cette idée d'archive publique ? Cherchez un peu. Je vous en parle souvent sur ce blog. Alleeeeeeez. Encore un effort ... Ouiiiii !!! Cela fait écho à l'idée de Dirk Lewandowski de créer un index indépendant (et public) du web, idée pour laquelle je milite également depuis longtemps et qui m'avait amené à suggérer la tenue d'états généraux du web indépendant

Et pourquoi une archive publique de toutes les publicités et par toutes les plateformes ? Pour trois raisons.

Raison 1. D'abord parce que l'influence et la manipulation se déplacent et que des plateformes que l'on ne pensaient pas touchées par ce genre de stratégies peuvent l'être rapidement et massivement comme ce fut par exemple le cas d'Instagram.

Raison 2. Et aussi parce que comme le rappelait Nathaniel Gleicher, responsable de la cybersécurité de Facebook, dans une très récente entrevue accordée au journal Le Monde (5 avril 2019) :

"Définir ce qui constitue une publicité politique dans tous les pays, alors qu’il n’existe pas de définition globale, est très difficile.

Ben oui gros. Et donc il est plus simple (et plus sain) de constituer l'archive de toutes les publicités.

Raison 3. Et puis enfin et surtout parce qu'il est important que cette archive puisse être détachable des plateformes elles-même pour devenir un "corpus". Il est impératif, pour pouvoir se soustraire efficacement à toute forme de propagande et de manipulation, ou pour pouvoir en anticiper de futures, de disposer d'une archive réellement publique. Cette question est vitale et figurez-vous que je vous l'expliquais déjà ... en 2012

"Traditionnellement dans l'histoire des sciences, des corpus sont constitués après que les outils permettant de les explorer et de les circonscrire ont été mis au point. Le mouvement est aujourd'hui inverse avec l'arrivée de gigantesques corpus numériques pour lesquels nous ne disposons parfois d'aucun outil d'exploration et d'analyse ou pour lesquels les universitaires sont obligés de se fier aux méthodologies et outils d'exploration délivrés par les sociétés commerciales détentrices desdits corpus, sans toujours pouvoir maîtriser les règles d'accès, les contraintes et limites méthodologiques ou éthiques. L'une des questions centrales de la méthode scientifique au 21ème siècle consiste à savoir comment constituer de nouveaux corpus et comment traiter le gigantisme de ceux mis à disposition.

Individuellement comme collectivement, nous nourrissons  en permanence des monstres calculatoires et industriels qui, dans certains domaines, sont en passe d'être les seuls capables de circonscrire des corpus qui relèvent pourtant du bien commun. Ce qui oblige à repenser totalement la question de l’archive et du rôle de la puissance publique dans la constitution, la gestion et l’accès à cette dernière. A repenser également le rôle et la place d'une science indépendante et citoyenne dans ce déluge de données, tout particulièrement au regard d'une objectivation du champ des web-studies."

Tant que Facebook ou les autres GAFAM sont seuls à décider de la temporalité, de la critériologie et du périmètre de ce rendu public, et tant qu'ils restent les seuls garants de l'accès qui y demeure possible, cette "bibliothèque publicitaire" n'est qu'une immense tartufferie outrageusement poudrée d'une hypocrite opération de communication aux relents suintants d'un "touche pas au grisbi" comme seule ambition éthique claire.

Tempus Fugit. Facebook Persists.

Le temps presse. Faute d'être parvenus collectivement à nous mettre d'accord sur l'urgence d'un index réellement indépendant du web, au moins pour interroger les conditions de sa mise en oeuvre, nous nous retrouvons aujourd'hui à fêter les 30 ans du web en ne pouvant que déplorer ce qu'il est devenu, ou plus précisément les promesses qu'il n'a pas su tenir

Alors même que l'hypocrisie de Facebook est au moins aussi évidente que sont démontrés les risques que cette plateforme fait peser sur les prochaines issues électorales à l'échelle de la planète, nous devons aujourd'hui et en toute première urgence, par la loi, par la pression de l'opinion et par la contrainte économique d'un démantèlement, l'obliger elle et toutes les autres à verser toutes leurs publicités et l'intégralité des critères de ciblage dans une archive publicitaire publique. Réellement publique.  

Refuser d'envisager ces questions de manière non-partisane c'est appuyer nous-mêmes sur le compte à rebours du détonateur d'une véritable bombe démocratique à retardement autant qu'à fragmentation.

La situation est aussi grave que simple à mesurer et à comprendre et elle peut se résumer ainsi : par l'ampleur et la granularité des données qu'il collecte, par les stratégies de ciblage qu'il autorise en termes de publicité(s), par l'opacité entretenue de chacun des outils et services présentés comme ceux d'une pseudo-transparence ou d'un pseudo-contrôle rendu aux utilisateurs, enfin et surtout par la duplicité de son discours en termes d'appel à davantage de réglementation et par le risque avéré et documenté qu'ils font peser sur des processus électoraux démocratiques, Mark Zuckerberg et ses équipes sont aujourd'hui comptables autant que coupables d'un déni de démocratie qui doit interroger chaque citoyen au moins autant que chaque utilisateur de cette plateforme. 

En d'autres temps immémoriaux à l'échelle du web, c'est à dire en 2005, celui qui était alors en charge du développement économique et stratégique de Google autour de sa régie publicitaire Adwords, Omid Kordestani, déclarait : "Ads are content". Le contenu, c'est la publicité et/ou les publicités sont du contenu. En 2005 toujours, Don Dodge indiquait pour Microsoft cette fois que : "Search is a commodity. Ad serving is the business." Quatorze ans plus tard, en 2019, les médias sociaux ne sont plus simplement des armes de distraction massive au service autant qu'asservis au modèle économique de leur régie publicitaire. 

Lors de la conclusion de mon intervention au séminaire EHESS d'Antonio Casilli, après avoir rappelé "qu'il n'y avait pas de démocratie sans exercice de rendu public" (Stiegler) je soulignais qu'à chaque fois, dans l'histoire de l'humanité, que nous nous étions mis à calculer, à utiliser des "formules" (cf les travaux de Jack Goody), nous avions été en capacité de produire de nouvelles formes de compréhension du monde. Et qu'une rupture avait eu lieu depuis (en gros) la fin du 20ème siècle où, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, de nouvelles formes de calcul - pour l'essentiel "algorithmiques" - ne permettaient plus de fabriquer de la compréhension et de l'explicitation mais tout au contraire de rajouter à l'incompréhension du monde au seul bénéfice des intérêts marchands de quelques-uns et de l'agenda idéologique de quelques autres. Voilà pourquoi aujourd'hui la question du rendu public n'est pas, n'est plus, une alternative mais une nécessité. Un impératif catégorique. 

One more thing.

Sur le terrain de ce qu'il identifie avant tout comme un nouveau marché, un "democracy market", la stratégie de Facebook repose explicitement sur ces deux piliers que sont les pétitions et la publicité. Pour les pétitions, je vous avais expliqué pourquoi cela provoqu(er)ait des troubles de l'élection. Il en est de même pour les publicités et j'espère en avoir fait la démonstration dans l'article que vous achevez de lire.

Facebook n'a de la démocratie qu'une approche instrumentale dans laquelle publicités et pétitions qui étaient hier principalement le moyen de son agenda de croissance économique sont désormais clairement la finalité de l'agenda idéologique et politique de son fondateur. Et ce n'est pas une bonne nouvelle. 

<Mise à jour du soir>

Sur la question du ciblage vous pourrez aussi relire l'historique campagne menée par le gouvernement Macron pour aller afficher des publicités pour le grand débat en priorité auprès des gens qui ont liké les pages de l'enseigne Lidl.

Et j'ai omis de mettre le lien vers l'édifiante enquête et démonstration en trois chapitres de Jonathan Albright sur la manière dont les publicités politiques et l'influence des groupes Facebook sont venues interférer avec les Midterms de 2018 : 

Et si vous cherchez encore un peu de lecture(s), le Computational Propaganda Project mené par l'Oxford Internet Institute est une vraie mine d'or. 

</Mise à jour du soir>

Catégories: A la une

La trahison des politiques. Ou pourquoi Christophe Castaner est une grosse pipe.

mer, 04/03/2019 - 20:10

Dans "La trahison des images", Magritte nous dit que "ceci n'est pas une pipe". 

Heu non, pardon. Que ceci, n'est pas une pipe.

Christophe Castaner, lui, est une grosse pipe.

Laissez-moi vous expliquer pourquoi. 

Mais avant, et d'aussi loin que je me souvienne, la question de l'euphémisation de la langue figure parmi mes causes de colère les plus violentes. C'est pour moi la pire des brutalités que de vouloir tordre le réel, tordre l'évident, pour le faire entrer dans une gangue asservie aux intérêts de quelques-uns et, surtout, au détriment de tant d'autres. C'est peut-être pour cela que 1984 est l'un des rares ouvrages que je peux relire en boucle. Peut-être pour cela que la description du mal qui y est fait à la langue me semble toujours aussi intolérable qu'indépassable. 

"La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force."

Mais revenons à la grosse pipe qui est actuellement ministre de l'intérieur. Pour Christophe Castaner, alors que les violences policières arrivaient enfin sur le devant de la scène médiatique grâce au travail remarquable et à l'opiniâtreté d'utilité publique de David Dufresne, pour Christophe Castaner il n'y avait aucun éborgné par des tirs de LDB 40 mais simplement des gens présentant "des atteintes graves à la vision, dont certains pourraient perdre un oeil." Alors que David Dufresne en avait déjà documenté plusieurs dizaines, Christophe Castaner lui, ne parlait que de "4 cas". 

Pour cette grosse pipe de Christophe Castaner, ceci est une atteinte à la vision. 

Jérôme Rodriguez, comme hélas tant d'autres, sera éborgné. Borgne pour le reste de sa vie. Une atteinte grave à la vision ? Non. Un éborgné de la république. Un éborgné par la république.  

Je n'ai ni le temps ni l'envie de recenser ici les trop précoces éjaculations verbales d'un ministre qui est "de l'intérieur" comme l'est le siège en skaï moisi d'une berline au tuning improbable. Mais Christophe Castaner dispose d'un sens de la récidive qui frise le pathologique. Car après qu'un manifestant en gilet jaune a reçu un coup de matraque à la tête, alors que la vidéo (courte ou intégrale) est une fois de plus accablante, Christophe Castaner a déclaré : 

 "Ceci n'est pas une image de violence policière."

Authentique. "Il n'y a pas d'image de violence policière", dit Christophe Castaner, mais, ajoute-t-il "un policier qui a poussé quelqu'un au moment d'une charge". <Mise à jour> Voir entre autres le démontage de la version de Castaner sur le plateau de C à vous </mise à jour>

Pour oser à ce point, et avec l'aplomb dont seuls disposent les parvenus et les cons, distordre la réalité des faits lorsque l'on est supposé occuper un ministère dont la fonction est d'en garantir l'exactitude, il faut à l'évidence se sentir protégé et couvert par une figure tutélaire dont on s'imagine que l'autorité permettra de masquer sa propre insignifiance. Et pour Christophe Castaner cette figure tutélaire est celle d'Emmanuel Macron. 

Le président de la république qui ose, lui aussi, après qu'une femme de 73 ans se soit effondré gravement blessée à la tête suite à une charge de CRS, déclarer que "il n'y a eu aucun contact avec les forces de police." Avant de lui souhaiter de la "quiétude" et "une forme de sagesse". Depuis cette déclaration, les faits, heureusement ont été rétablis et les enquêtes nécessaires diligentées, même si l'on peut légitimement être inquiet de l'issue qui leur sera donnée.  

"La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force."

Alors voilà. Puisque la photo d'un CRS frappant un homme à la tête avec une matraque "n'est pas une image de violence policière" selon Christophe Castaner, puisque qu'un oeil crevé par un tir illégal de LBD40 n'est qu'une "atteinte grave à la vision" selon le même ministre de l'intérieur, et puisque une femme de 73 ans, Geneviève Legay, s'effondrant suite à une charge de CRS "n'a eu aucun contact avec les forces de l'ordre" selon le président de la république, qu'il me soit donc permis d'affirmer ici et de manière tout à fait sereine que Christophe Castaner et Emmanuel Macron sont deux grosses pipes.

Et si l'un ou l'autre décide de m'attaquer en justice pour offense, qu'ils sachent que je plaiderai le fait que leurs déclarations sont une atteinte grave à ma vision du monde, que je n'ai jamais été en contact avec la langue qu'ils parlent, et que j'aimerais sincèrement qu'ils ne soient que l'image d'une violence linguistique mais qu'ils sont tous deux, hélas, bien davantage. 

Et que les dernières atteintes graves à la liberté d'informer ne doivent pas lasser de nous inquiéter

 

Catégories: A la une

Du trop au faux. Chronique d'un premier avril 2019.

lun, 04/01/2019 - 23:19

Le président de la république affirmant qu'une vielle femme de 73 ans victime de plusieurs fractures et commotions cérébrales après une charge de CRS n'a "jamais été en contact avec les forces de l'ordre" alors même que les faits sont documentés dans plusieurs vidéos et témoignages. Ce n'est pas un poisson d'avril.

Le préfet du Doubs qui indique qu'un homme frappé à la tête par un CRS s'apprêtait à relancer une grenade lacrymogène et qui devant les vidéos et témoignages accablants finit par se renier et est contraint de lancer une enquête de l'IGPN. Ce n'est pas un poisson d'avril

La secrétaire d'état à l'égalité femmes hommes qui explique que si on veut faire parler d'un sujet politique il faut mettre Cyril Hanouna dedans et qui assume en indiquant qu'elle "trolle le système". Ce n'est pas un poisson d'avril

Les conseillers du premier cercle d'Emmanuel Macron, Ismael Emelien en tête, qui font diffuser de fausses images de vidéo-surveillance dans le cadre de l'affaire Benalla. Ce n'est pas un poisson d'avril.

Un syndicat de police qui porte plainte contre un directeur d'école parce qu'il a autorisé que des enfants de CE1 chantent une chanson d'Aldebert intitulée "comment louper l'école" et dont les paroles proposent - notamment - de prendre en otage sa petite soeur et de faire pipi sur un policier. Ce n'est pas un poisson d'avril.

La vérité est ailleurs. Les blagues aussi d'ailleurs.

Nous sommes le 1er avril, le jour des 50 nuances de Fake. Et la blague la plus drôle du premier avril est une vérité : celle qui consiste à rappeler que c'est le seul jour où les gens vérifient une info avant de la partager.

Chacun en aura fait l'expérience à différents niveaux et sur différentes plateformes mais il est incontestable que ce jour de l'année plus que tout autre, nous activons une forme de "frein cognitif" (qué s'appelorio Quézac "réfléchir un peu") lorsqu'une information nous intéresse simplement ou qu'elle nous intrigue fortement, et ce avant de la partager.

Ce réflexe de réflexion est issu d'un conditionnement : nous sommes culturellement conditionnés au fait qu'il y aura nécessairement des informations fausses qui circuleront intentionnellement dans des médias usuellement "de confiance" ou dans des cercles habituellement peu réputés pour être ceux de la blague carambar. Nous nous plaçons donc en situation de vigilance car nous cherchons à identifier une fausse information s'apparentant à une "vraie". Et cela fonctionne plutôt bien. Le reste relève du jeu et de différentes stratégies de ruses (et non pas de Russes). 

Faux cacao. Faux faux faux chocolat.

J'ai déjà expliqué que le métier de Facebook était de nous amener à interagir et à passer du temps sur des informations qui ont la double caractéristique de ne pas nous concerner et/ou de ne pas nous intéresser. Si nous y passons du temps et que nous interagissons avec des informations qui ne nous concernent ou ne nous intéressent pas, c'est par souci de conformité sociale, afin de participer d'un habitus de reconnaissance qui fonctionne un marqueur à la fois narcissique (individuellement) et englobant (collectivement). Et c'est aussi car les grammaires du pulsionnel et la biochimie du plaisir immédiat (libération de dopamine notamment) sont instrumentalisées par les ingénieries de la viralité. Et le "frein" cognitif que j'évoquais plus haut cède à une forme de relâchement elle-même corrélée au coût cognitif nul des boutons de partage et de rediffusion.

Pour qui sont ces Fake News qui flottent sur nos fils d'infos ?

A force d'entendre les lamentations sur la multiplication des Fake News et les projets Orwelliens de contrôle qui prétendent les rég(u)ler, à force, surtout, d'observer la cristallisation paradoxale d'une parole politique qui dénonce d'autant plus frontalement cette dérive de bobards qu'elle est prompte à s'en faire la tête de gondole (de Trump et sa version Trash Fake à Macron en mode Soft Fake), on se dit qu'il serait utile de parvenir à garder ce climat de vigilance informationnelle les 364 autres jours de l'année, et que devant l'enchaînement d'informations improbables ou délibérément trompeuses à chaque étage de l'échiquier politique et de la parole publique il devrait être vital de garder actif en permanence ce frein cognitif comme préalable au partage et à la rediffusion. 

Mais naturellement cela est impossible. Car il est impossible de maintenir sur la durée un état de vigilance informationnelle, sauf à en faire son métier ou à s'y épuiser. 

Si l'impact réel et causal des Fake News sur des résultats électoraux est très loin d'être démontré et s'il faut davantage parler de corrélation, les fausses informations sont en revanche le cheval de Troie idéal et circonstanciel d'un renouveau du mensonge politique. Issu d'une longue tradition républicaine, le climax du mensonge politique semble atteint avec l'affaire Cahuzac où un ministre du budget en exercice s'avère être un fraudeur fiscal après avoir, "les yeux dans les yeux", nié les faits devant toutes les représentations politiques (assemblée nationale) et médiatiques (presse, journaux, etc). Après Cahuzac, après également et dans un autre genre, les mensonges "connus" des frasques sexuelles d'un DSK ou de la double vie d'un Mitterand, il faut réinventer le mensonge en politique. Car presque paradoxalement, la vérité sera toujours et chaque jour plus prompte à éclater et les marques qu'elle laissera toujours plus vivaces et à chaque instant réactivables. Alors oui, la classe politique se doit de réinventer sa stratégie du mensonge. Le storytelling ne fera illusion qu'un temps. Et ce sont bien les Fake News qui vont être l'opportunité de ce renouveau. Puisqu'il devient extrêmement complexe de dissimuler et de mentir durablement et frontalement, les Fake News vont permettre d'installer une nouvelle strate de discours où rien ne sera entièrement vrai ou faux, où tout sera essentiellement relatif. 

Quick'n Fake.

Pas un sujet (vrai ou faux) sur lequel aujourd'hui on ne puisse trouver l'expression de tout et de son exact contraire. Pas une information pour laquelle on ne puisse pas, dans l'instant qui suit sa publication, disposer d'éléments permettant de documenter sa vérité ou sa fausseté avec une presqu'égale rigueur que nos propres biais idéologiques et politiques finiront par rendre totalement crédible à nos yeux.

Dans le sillage de la prolifération des Fake News, les opérations de Fact-Checking ont également cru de manière proportionnelle et donc exponentielle. Dans le temps long, ce travail de sédimentation de la vérité s'avèrera certainement utile. Face aux contre-vérités il est important et essentiel que l'expression de vérités (scientifiques, historiques, sociétales ...) puisse être autre chose que la simple victime expiatoire de stratégies attentionnelles du plus offrant. Mais dans l'instant, la multiplication proportionnelle des Fake News et de leur Fact-Checking installe un hiatus permanent du réel. Ce point de distorsion dans lequel toutes les vérités sont simultanément possibles : le président de la république indique à des journalistes que Geneviève Legay n'a pas été poussée au sol par une charge de CRS mais témoignages et vidéos dans lesquelles on voit Geneviève Legay poussée au sol suite à une charge de CRS saturent l'espace médiatique restant. La vitesse dans tout cela joue un rôle absolument déterminant. Elle est une garantie d'équilibre persistant. La vitesse est la seule inertie. Quick'n Fake. 

Si internet et le web ont inventé les lolcats, la réalité comme produit de la viralité est aujourd'hui aussi ambivalente que l'existence même du chat de Shrödinger. Un monde inverti où les médias sérieux s'étonnent de voir les plateformes mettre en avant des fausses informations qu'eux-mêmes ont intentionnellement publié pour le premier avril. Inception en mode "In-fake-tion". 

Du trop au faux. De la surcharge à la dissonance cognitive.

Il y a de cela quelques années on s'interrogeait beaucoup sur les questions de pollution et de surcharge informationnelle. Nos amis québecquois appelaient cela "l'infobésité". Le problème de l'époque était "juste" qu'il y avait "trop" d'information.

Paweł Kuczyński "Klik"

Cette époque pas si lointaine était celle des moteurs de recherche (Google essentiellement).  Du point de vue documentaire le souci de la "qualification" des sources revenait à comprendre comment faire en sorte (individuellement et collectivement) de choisir l'information la plus intéressante ou bien la source présentant une information de la manière la plus complète possible. Il y avait bien sûr déjà à l'époque de "fausses informations" mais la question du "faux informationnel" ne se posait pas. En tout cas pas explicitement et pas de manière "cruciale". Car la crainte était celle du trop et non celle du faux. Nous sortions, il est vrai, d'une économie des médias fondée sur la rareté, ou en tout cas d'une économie dans laquelle l'autorité morale et intellectuelle se jugeait explicitement à l'aune de la rareté des espaces d'expression autorisés pour une toute petite aristocratie de la publication.

En prenant le temps de me replonger rapidement dans mes usages (et mes cours) de cette époque là, il est très frappant de voir à quel point en quelques années, les problématiques informationnelles ont muté du sujet de la quantité (trop d'informations) à celui de la qualité (vérité - fausseté). Et la concordance avec le passage de la dominance des moteurs de recherche aux réseaux sociaux, de Google à Facebook donc, est davantage qu'une coïncidence pour ne pas être explorée en tant que causalité possible. 

L'information elle l'envisage.

L'architecture technique de Google, celle également de son algorithmie fondatrice (le PageRank), est avant tout une architecture de la popularité, une popularité elle-même fondée sur la "citabilité" (possibilité de citer en établissant un lien hypertexte), une architecture qui - d'un point de vue systémique - peut "légitimement" récompenser le volume d'information collectée et rassemblée dans la mesure où ce souci d'exhaustivité fait écho à une requête initiale. Nous "demandons" quelque chose à un moteur de recherche, nous formulons une requête, et précisément car celui-ci ne peut ni ne veut structurellement être en responsabilité de dire le vrai, il doit à la fois nous donner le maximum de contenus et fonder leur hiérarchisation organique sur les mécanismes d'autoritativité que matérialisent les hyperliens. Si aucun moteur n'est exempt de responsabilité dans une fabrique de la stéréotypie, le modèle des moteurs de recherche et les externalités documentaire dont ils se nourrissent les tient relativement éloignés des questions de Fake News. Les tenaient relativement éloignés de ces questions. Jusqu'à ce que les Fake News ne deviennent des externalités documentaires dominantes (comme lorsqu'on demande à Google si l'Holocauste a vraiment existé) et que l'information ne devienne entièrement soluble dans l'économie de marché. 

L'architecture technique de Facebook en revanche, est une architecture de la promiscuité, une architecture technique du faux, une architecture du "faire face" plutôt que du "faire lien". Dans Facebook, plutôt que de re-lier, il faut "ré-envisager". Au double sens du terme, car n'oublions pas que nous sommes dans "le livre des visages". Face. Book. Il n'y a pas de requête dans Facebook, juste un défilement. Dans ce défilement nous (nous) dé-visageons sans cesse (les uns) les autres. Et chaque fois que nous dévisageons quelqu'un dans les informations vraies ou fausses qu'il rediffuse ou publie, nous ré-envisageons le réel, le vrai, le véridique, le vraisemblable. A chaque fois. Des visages. Des figures. Dévisage. Défigure. La réalité n'est plus que figurative parce qu'essentiellement prétexte à notre propre figuration. La vérité n'a de valeur qu'en ce qu'elle nous permet de bien (y) figurer. Dans ce monde là, dans cette architecture technique là, tout est toujours en-visageable.

Il y a des phrases qui ne vous quittent jamais.

Voici l'une de celles qui m'accompagnent. Dans un entretien de 1974 sur la question du totalitarisme, Hannah Arendt écrivait ceci :

"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple vous pouvez faire ce qu'il vous plaît."

Du mensonge à la violence. Il n'y a qu'un pas. Aujourd'hui hélas plus que jamais envisageable

Catégories: A la une

Le cloud n'est pas un jeu. A propos de Google Stadia.

mar, 03/26/2019 - 18:44

Google vient donc d'annoncer le lancement de Stadia, un service de jeu vidéo en streaming. Sans console.

Sans. console.

Les succès récents, notamment celui de Fortnite (et pourquoi il faut sérieusement s'y intéresser), attestent que les usages sont plus que prêts

Sans disposer de boule de cristal, et que ce soit Stadia de Google qui emporte le marché ou bien un concurrent futur ou déjà existant (Microsoft est sur les rangs, et même Apple, historiquement constructeur, vient d'annoncer son arrivée sur le marché des contenus, et notamment des jeux vidéo en streaming et par abonnement), on peut parier sans risque qu'en moins d'une génération la possession d'une "console" familiale, résidente, de salon, paraître aussi saugrenue que l'est aujourd'hui celle de la possession d'un magnétoscope, d'un lecteur DVD ou d'une chaîne hifi avec un lecteur CD. 

L'annonce quasi-simultanée des trois géants que sont Google, Microsoft et Apple ne laisse absolument aucun doute sur l'urgence de leurs ambitions et la manière dont ils entendent (re)modeler les usages. Même si chacun a, dans ce virage, ses propres intérêts stratégiques à court et moyen terme. Pour Google il s'agit essentiellement de continuer de monétiser son service phare Youtube (avec le succès des vidéos en streaming liées à l'activité du jeu en ligne), service et secteur de plus en plus attaqués et concurrencés (par Twitch / Amazon notamment). Pour Apple, il s'agit de préparer un virage à 180 degrés du côté des contenus. Et pour Microsoft, de continuer de jouer dans la cour des grands.  

Nos usages professionnels, personnels, familiaux, intimes, migrent tous massivement dans le "cloud" et il était donc logique que le jeu vidéo suive le même chemin.

Mais.

Le jour où notre console aura disparue.

Il y a presque exactement 14 ans, le 21 Avril 2005, je signais une tribune dans Le Monde titrée : "Le jour où notre disque dur aura disparu". L'idée était de questionner ce rapport à la dématérialisation de toutes nos pratiques culturelles. Extrait :

"(Tous veulent) devenir le portail Web unique et universel. Pour cela, il faut que ces services soient autant de ponts entre trois espaces bien distincts : d'un côté le Web public, de l'autre le Web privé (courriels, forums, listes de diffusion...), enfin notre "monde informationnel personnel", enfoui dans les mémoires de nos ordinateurs.

Ces trois espaces n'en forment déjà plus qu'un. Ils sont tous entrés dans la sphère marchande, bouleversant notre rapport intime à l'information, transformant aussi les relations que la planète connectée entretient avec la connaissance. (...) Qu'adviendrait-il si nous n'avions plus le choix ? Si les disques durs disparaissaient au profit d'espaces et de services d'information exclusivement "en ligne" ?"

A l'occasion du lancement (en 2012) de Google Drive, j'exhumais un diaporama de l'entreprise datant de 2006 où était explicité le projet d'un stockage à 100% de l'ensemble des services et - donc - de nos pratiques : 

"En nous rapprochant de la réalité d'un "stockage à 100%", la copie en ligne de vos données deviendra votre copie dorée et les copies sur vos machines locales feront davantage fonction de cache. L'une des implications importantes de ce changement est que nous devons rendre votre copie en ligne encore plus sûre que si elle était sur votre propre machine."

En 2009, le navigateur Chrome devenait un OS, et en 2011 Google lançait sa gamme d'ordinateurs Chromebook. Des ordinateurs dont le petit disque dur ne servait plus qu'à accéder aux services dématérialisés de Google.

En Septembre 2012 je proposais la notion "d'acopie", définie comme suit : 

"L'acopie ce serait alors l'antonyme de la copie. Un terme désignant la mystification visant à abolir, au travers d'un transfert des opérations de stockage et d'hébergement liées à la dématérialisation d'un bien, la possibilité de la jouissance dudit bien et ce dans son caractère transmissible, en en abolissant toute possibilité d'utilisation ou de réutilisation réellement privative." 

En 2013 j'expliquais pourquoi après que les "supports" ont changé désormais plusieurs fois par génération (ordinateurs, téléphones cellulaires, tablettes, liseuses, phablettes, etc.) la génération actuelle serait la première génération sans support. Une génération littéralement in-supportable. Et pourquoi nous lui devions de veiller à ce qu'elle ne soit pas sans mémoire(s).

Et désormais en 2019 donc, la fin programmée des consoles de jeu. 

Et donc ?

"L'architecture", disait Plotin, "c'est ce qui reste de l'édifice, une fois la pierre ôtée". Ok. Mais que reste(ra)-t-il de nos pratiques culturelles une fois la matérialité ôtée, sinon cette architecture qui n'est que celle du modèle économique publicitaire, l'architecture des conditions de mise en oeuvre de son traçage au seul service de nos profilages ?

La question n'est pas de se raccrocher à des matérialités que l'on sait condamnées en voulant réhabiliter la VHS, le CD, ou les consoles de jeux et leurs "cartouches". La question n'est pas non plus d'augurer en Cassandre des effondrements qui ne viendront pas, dans le secteur du livre notamment. Mais la question est celle des architectures culturelles que nous souhaitons défendre et préserver. Et cette question nous oblige à penser notre rapport à la matérialité et à la dématérialisation non pas seulement en termes d'accès mais aussi de transmission, de partage, d'appropriation et "d'adressage".

Ne nous trompons pas d'horizon. Il ne s'agit pas que "d'héritage". Je ne suis pas particulièrement attaché à la transmission de jeux vidéo sur Wii ou PS4 à mes enfants. Et je pense surtout qu'eux-mêmes n'en auront pas grand-chose à faire. Comme ils n'auront probablement pas grand chose à faire de la plupart des livres, CD, et K7 que je leur laisserai. Le rituel de transmission de matérialités davantage chargées en encombrement qu'en émotion n'est pas un enjeu si on le considère isolément ou à l'échelle d'individus seuls.

A l'échelle familiale, la question prend déjà un autre sens quand on se demande si nous serons encore en mesure non pas simplement d'évoquer mais de "documenter" notre histoire culturelle familiale inter-générationnelle ? 

Mais socialement et collectivement, il semble vital que nous puissions demeurer en capacité de faire l'histoire de nos pratiques culturelles. Et à ce titre il faut saluer l'immense travail fourni par un certain nombre de structures, dont Internet Archive qui, par exemple à l'échelle des jeux vidéo, propose un archivage et des solutions d'émulation pour vivre et faire revivre ces formes d'expression culturelles. Sans publicité :-). Rappelons-le, l'Internet Archive est une fondation, et pas un service public.  

C'est donc de la possibilité même de faire cette histoire que les architectures techniques publicitaires pourraient, à terme, nous priver à leur seul bénéfice. Il est dommage et d'une certaine manière inquiétant que ne restent de nos pratiques culturelles que l'empreinte publicitaire et attentionnelle de nos comportements. Et qu'elle soit à la seule et unique disposition des plateformes qui la collectent et la scrutent. 

L'adressage plutôt que l'héritage.

Toute matérialité ne vaut pas d'être transmise, mais seule la matérialité dispose aujourd'hui de formes transmissibles non-marchandes. Et c'est peut-être cela qu'il faut interroger : le caractère aujourd'hui quasi-exclusivement marchand d'un immatériel culturel qui reste, pour l'essentiel, intransmissible. 

Ce qui est transmissible doit être adressable. Localisable. Or pour l'essentiel de l'immatérialité culturelle dans laquelle nous évoluons, plus rien n'est précisément et spécifiquement adressable. Les "adresses", les URL disparaissent. Et avec elles la possibilité "d'adresser" et donc, de "s'adresser à". Je n'achète pas la série "Machin Chose" mais j'achète un abonnement Netflix. Je n'achète ni n'adresse le dernier album de mon groupe préféré mais j'accède à la seule adresse de Youtube de leur chaîne. Et ainsi de suite.

Je n'adresse pas, je n'adresse plus ma consommation culturelle sur une oeuvre mais sur un catalogue d'oeuvres. Des oeuvres dont aucune n'est "détachable" en dehors de l'adresse du catalogue lui-même. Or comme le rappelait Simondon dans son ouvrage sur la technique : "un objet technique est produit quand il est détachable (...)". Et comme je l'avais expliqué à de nombreuses reprises, ici ou notamment :

"les grandes plateformes se caractérisent aujourd'hui précisément par le fait que non seulement nous avons de plus en plus de mal à nous en détacher, mais surtout par le fait qu'elles comportent de moins en moins d'éléments "détachables"."

Un artefact culturel, une "oeuvre" comme unité intellectuelle, se doit d'être également détachable. Les bibliothèques le savent bien lorsqu'elles travaillent sur "l'exemplarisation" : pour pouvoir circuler, une oeuvre, un document doit s'inscrire dans une perspective holistique qui est celle des "collections" de la bibliothèque, mais il ne peut y avoir d'appropriation sans l'exemplarisation qui permet à chacun de la faire sienne, le temps d'un emprunt. Si plus rien n'est "détachable", si plus aucune oeuvre n'est "adressable" en dehors des étagères infinies d'une architecture d'accès dont la finalité n'est que celle d'un traçage publicitaire comportemental, si plus rien n'est empruntable en dehors d'une empreinte publicitaire, alors nous aurons perdu sur un sujet absolument essentiel : celui de la confidentialité de l'acte de lecture / visionnage, de la confidentialité de nos pratiques culturelles. Et autant le dire clairement, il est presque déjà trop tard. Or cette confidentialité est une condition première de la démocratie. Si l'on fusionne ou si l'on conditionne l'emprunt à l'empreinte, et si cette empreinte n'est plus collectée que par des sociétés privées dans le cadre d'une logique publicitaire on sort d'une logique de circulation (et de diversité) culturelle pour entrer dans un monde où chaque choix est d'abord une soumission aux rentes attentionnelles qui l'autorisent. La polémique autour du dernier épisode "interactif" Bandersnatch de la série Black Mirror sur Netflix en a fourni un magnifique exemple.     

D'où l'importance de la notion d'adresse et d'adressage. Car "adresser" c'est être en capacité de "détacher", de prendre isolément, et donc de commencer un authentique travail d'appropriation, seule condition d'une future possibilité de partage qui soit autre chose qu'une simple et triviale rediffusion.

Ce qui n'est pas détachable ne peut pas être transmis. Ce qui n'est pas détachable rend impossible une forme de détachement culturel nécessaire à la circulation des oeuvres et des idées. 

Sortir un livre d'un rayonnage c'est l'en détacher. Sortir un livre (ou un CD, ou un jeu, ou un DVD ...) c'est le prendre. Et cette possibilité de prise est la première garantie contre toute emprise. De la même manière que la sur-présence du "terminal" (qu'il soit ordinateur, tablette ou smartphone) rend, par nature, la consommation culturelle in-terminable.

Au regard de l'ensemble de nos pratiques culturelles existantes, familiales ou professionnelles, publiques ou privées, les plus triviales ou les plus intellectualisées, posons-nous cette question simple : que sommes-nous encore en capacité de réellement détacher ? Et pour l'ensemble de ce qui demeure indétachable, à qui pouvons-nous nous adresser pour réclamer ce droit au détachement ? 

Addendum.

Au moment de clôturer cet article, je suis tombé sur cette image, qui est peut-être un peu plus qu'une anecdote rigolote. Et que je peux partager avec vous parce qu'elle est, justement, détachable de la plateforme où elle est apparue. 

Catégories: A la une

C'est la semaine européenne de l'argent. Invite un banquier dans ta classe.

mar, 03/26/2019 - 09:49

Non mais je vous jure que c'est authentique. Alors bien sûr en ce moment au regard des motifs d'indignation accumulés ce qui s'apparente au premier prix de la pire saloperie des actions de communication risque malheureusement de passer crème. Ce qui serait tout de même navrant. 

Je me permets donc de vous inciter à relire ce que j'écrivais l'année dernière à ce sujet : "Invite un banquier dans ta classe. Et fais sécher son corps dans ton grenier."

Pour vous donner envie (de le lire), cela se terminait par ces mots : 

"Je m'en voudrais de conclure sans citer les mots, si justes, de ce courageux directeur d'école qui s'est prêté au jeu du témoignage dans la vidéo de 5 minutes qui voit se succéder d'hallucinants moments où les enfants apprennent à maîtriser des notions essentielles à 8 ans : crédit, taux d'intérêt, achat impulsif (coup de coeur) contre achat raisonné. Des notions vraiment fondamentales et essentielles. 

Que dit ce courageux directeur d'école ? Ceci :

"Faire venir un banquier dans une école, en France, où l'argent est tabou, c'est un petit peu incongru. Mais finalement une fois que l'objectif avait été annoncé, il était évident que nous qui formons de futurs citoyens, c'était un incontournable, à l'école primaire."

Incontournable en effet. Et des notions essentielles. Achat raisonné. Achat impulsif. Taux d'intérêt. Crédit. A partir de 8 ans. En CM1. 

Le mois prochain, dans le cadre de la semaine nationale des armes à feu et de l'alcool, je vous parlerai de l'opération "invite un chasseur dans ta classe".  

La dernière fois que mes enfants étaient scolarisés en CM1 et en CM2 (le dernier c'était il y a à peine un an), les fédérations de parents d'élèves se battaient avec la région, la mairie et le département pour que les intervenants qui venaient faire de l'initiation et de la découverte musicale puissent être payés décemment et que leurs interventions soient reconduites. Mais c'est vrai qu'on n'avait pas de "semaine de la musique et des arts", c'est vrai aussi qu'on n'avait pas le soutien des banques, et c'est vrai que l'éveil artistique est, à l'école primaire et élémentaire, un enjeu moindre que celui de former de futurs et loyaux clients."

Catégories: A la une

Quiétude Emmanuel Macron ?

lun, 03/25/2019 - 20:09

Quiétude Emmanuel Macron ? 

Mais surtout, qui es-tu Emmanuel Macron ? Qui es-tu pour souhaiter la "quiétude" à la famille d'une femme de 73 ans violemment percutée par "les forces de l'ordre" et qui souffre aujourd'hui de plusieurs fractures au crâne sans que les médecins soient capables d'évaluer les séquelles à venir et après que son pronostic vital ait, un temps, été engagé ?

Oui vraiment qui es-tu Emmanuel Macron ? Qui es-tu pour après plus de dix-neuf semaines de conflit, oser rajouter "mais pour avoir la quiétude il faut avoir un comportement responsable" ? L'irresponsabilité de cette femme de 73 ans, militante convaincue et essentiellement armée de convictions et d'un drapeau arc-en-ciel où était écrit "paix", son irresponsabilité fut donc de se trouver sur le lieu d'une manifestation non-déclarée ? Cela légitime-t-il quelque charge que ce soit ? De quelque force de "maintien de l'ordre" ? Contre une femme isolée de 73 ans ? Qui se trouvait de dos au moment de la charge ? 

Oui, vraiment qui es-tu Emmanuel Macron ? Qui es-tu, après lui avoir souhaité "un prompt rétablissement", pour oser rajouter, "et peut-être une forme de sagesse ?" Quelle ahurissante forme de mépris. Qui es-tu pour user d'une litote revenant à traiter cette femme de folle ? 

Qui es-tu Emmanuel Macron ? Comment peut-on oser à propos d'une femme qui vient d'être victime d'une charge de troupes supposées garantir le maintien de l'ordre, comment peut-on oser renverser la charge de la culpabilité sur celle qui est d'abord et avant tout victime en affirmant : "Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci". Mais Emmanuel Macron, quand on est fragile et qu'on peut se faire bousculer et que l'on se trouve, sans autre violence que celle de sa présence, dans un lieu que tu déclares interdit au nom du maintien de la répression plus qu'en celui de l'ordre, la république nous doit assistance et elle n'est pas supposée nous balancer la tête en avant contre un plot au risque de nous tuer. A 73 ans. 

Quelle sera la prochaine excuse Emmanuel Macron ? Quelle sera la prochaine menace ? Quel sera le prochain élément de langage Orwellien pour justifier l'injustifiable ? La guerre c'est la paix ? Manifester est un droit de rester chez soi ? 

La grand mère et l'enfant.

La grand-mère et l'enfant n'ont plus aucune quiétude Emmanuel Macron. La grand-mère c'est elle, Geneviève Legay, 73 ans, altermondialiste, fractures multiples au crâne. Et l'enfant c'est lui, Lilian Lepage, mâchoire fracassée le 12 Janvier par un tir de LBD 40 alors qu'il s'achetait des fringues, en marge d'une manifestation à laquelle il ne participait ni de près ni de loin. Lui aussi était fragile, lui aussi pouvait se faire bousculer, lui aussi avait un comportement responsable. Pour lui non plus la quiétude ne sera pas simple à retrouver. 

La "quiétude", Emmanuel Macron, c'est "une tranquilité profonde, de l'âme, de l'esprit, du coeur". La "quiétude", Emmanuel Macron, c'est ce qui "offre une impression de calme, de tranquillité, absence d'agitation, de mouvement, de trouble." C'est cela la quiétude. C'est la quiétude de Geneviève Legay, 73 ans, et de son drapeau pour la paix, qui était calme et tranquille, sans agitation, sans mouvement, sans trouble. C'est la quiétude de Lilian Lepage, quinze ans, qui s'achetait des fringues, qui était calme et tranquille, sans agitation, sans mouvement, sans trouble. 

Laissez les mots pour ce qu'ils sont. Geneviève Legay et Lilian Lepage n'ont causé aucun trouble. Eux et leurs familles n'ont que faire de votre quiétude. Et les autres, l'immensité des autres, n'ont qu'une immense inquiétude. Geneviève Legay était le cinq cent cinquante neuvième signalement du journaliste David Dufresne.

Alors pour elle et pour les cinq cent cinquante huit précédents, Monsieur le Président, je vous souhaite de vous torcher le cul avec votre quiétude, vos insinuations et vos insultes à l'encontre de la famille d'une femme de 73 ans qui a manqué de perdre la vie et est toujours dans un état grave. Et je souhaite que cette activité torcheculatoire vous laisse les stigmates d'une profonde irritation et d'un inconfort persistant. 

Vous êtes tellement sidérant de mépris calculé qu'aux inquiétudes martelées vous ne parvenez plus qu'à opposer le lexique d'une "quiétude" surannée. Vous n'êtes plus que la caricature du mépris de classe. 

David Dufresne, vigie républicaine qui lie nos inquiétudes et leur donne audience face aux quiétudes médiatiques, David Dufresne rappelle ces mots terribles de Robert Pandraud après la mort tragique de Malik Oussekine en 1986. Il avait dit, "Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais de faire le con dans la nuit."  

La mort de Malik Oussekine marqua un tournant dans la doctrine française du maintien de l'ordre. Trente ans, 19 semaines et près de 600 signalements plus tard, quand une femme de 73 ans manque de perdre la vie suite à une charge visant à disperser une manifestation, vous expliquez que "quand on est fragile, on ne se met pas dans des situations comme celle-ci". 

Vous vous vouliez l'élève de Paul Ricoeur, vous n'êtes que l'héritier de Robert Pandraud. Voilà votre mesure. Ce portrait de vous-même, que vous vouliez en majesté, vous ne parvenez à l'incarner qu'en vanité. 

"Quand on est fragile, on ne se met pas dans des situations comme celle-ci". C'est l'ensemble des fragilités additionnées de ses citoyens qui est la seule force d'une démocratie. C'est de la préservation de l'ensemble de ces fragilités additionnées dont vous êtes comptable par mandat électif.  

Voilà plus de 19 semaines et 560 victimes que l'on tente de vous le rappeler. En vain.

(Dessin de Loïc Sécheresse)

<Mise à jour du lendemain> Allez donc lire aussi le texte de Christine Jeanney, si juste dans la colère.  "un monde où celle qui porte le drapeaux de la paix se retrouve avec le crâne fracturé, ça devrait nous faire réfléchir : où est la guerre, et qui la porte." </Mise à jour>

Catégories: A la une

Jeudi 28 Mars : Sauve ta BU !!

ven, 03/22/2019 - 09:17

Je vous ai parlé l'autre jour de la situation absolument ahurissante qui conduit une grande université, celle de Nantes, à baisser de 20% le budget de ses bibliothèques universitaires.

Je vous ai expliqué pourquoi cela - au milieu de plein d'autres choses - me collait dans une rogne noire, et faisait partie des points sur lesquels il me semble absolument impossible de lâcher l'affaire ou d'adopter une posture de résignation qui tend déjà bien trop souvent à devenir la norme depuis la gabegie humaine et financière de la supposée "autonomie" des universités. Bref. Tout est expliqué ici :

"Nantes : bibliothèque amputée, université condamnée ?"

Et je vous avais aussi promis de vous donner des nouvelles le 21 Mars. Nous sommes le 22 Mars. 

Les syndicats de l'université ont publié hier un communiqué commun qui reprend les éléments chiffrés déjà diffusés par le service commun de documentation de l'université en les détaillant un peu et en les complétant par des éléments de ressources humaines (comprenez : des suppressions de poste). C'est littéralement effarant. Pour la documentation elle-même :  de 15 000 à 8 000 volumes. Moins 50% de baisse pour les ouvrages. Dingue.  

Alors parce qu'il faut toujours tenir ses promesses, je vous annonce officiellement que l'opération #SauveTaBU est lancée. Notez bien. Nous nous retrouverons le jeudi 28 Mars 2019.

Le Jeudi 28 Mars à 12h15 ?

Oui. Le Jeudi 28 Mars à 12h15 que l'ensemble des collègues qui se sentent directement concernés par cette baisse de budget, enseignants et chercheurs, accompagnés s'ils le souhaitent d'étudiants et de personnels techniques et administratifs, se présentent, seuls ou en groupes, devant leur bibliothèque, à Nantes, à La Roche sur Yon et à Saint-Nazaire.

Le Jeudi 28 Mars à 12h15 que chaque enseignant-chercheur de l'université de Nantes aille prendre dans sa propre bibliothèque personnelle, un ou plusieurs ouvrages, impérativement récents et de nature scientifique ou en lien direct avec les filières d'étude du site (on n'est pas là pour se débarrasser de nos vieilleries, le BU ont autre chose à faire ...) et aille les donner à sa bibliothèque universitaire pour compenser ces 20% de guillotine budgétaire.

Le Jeudi 28 Mars à 12h15 que chacun poste un max de photos de ce don sous le hashtag #SauveTaBU sur Twitter, Facebook ou tout autre réseau social à sa convenance.

Et pour les collègues ou étudiants qui voudraient soutenir le mouvement sans pouvoir donner de livres, entrez dans vos BU et prenez-vous simplement en photo avec un livre et postez tout ça avec la hashtag #SauveTaBU.

Naturellement il n'est pas interdit d'envisager de prendre contact avec différents organes de presse pour relayer cette action.  

J'espère que nous serons nombreux. 

Catégories: A la une

Pourquoi regarde-t-on la vidéo d'un homme qui en massacre d'autres ?

lun, 03/18/2019 - 22:56

La vidéo du massacre de Christchurch en Nouvelle-Zélande s'est produite le 15 mars. Elle était encore en ligne le 16 mars au matin à 8h30 sur Twitter. Le lendemain de l'attentat. Elle était même la première qui ressortait lorsque l'on cliquait sur le hashtag #Christchurch dans l'onglet vidéo. 

Facebook de son côté avait, au moins en surface, effectué un premier travail d'invisibilisation, d'obfuscation de la vidéo du massacre. 

Le gouvernement britannique a demandé aux réseaux sociaux mais également à des journaux (The Mirror, MailOnline) de ne pas participer à la rediffusion de cette vidéo.

De la vidéo originelle de 17 minutes et de ses innombrables répliques et extraits, Facebook indique avoir retiré 1,5 millions de ces duplications et bloqué 1,2 millions de téléchargements dans les 24h qui ont suivi l'attentat. 

Nul bien sûr n'est censé ignorer la loi. Et comme le rappelle opportunément Numérama : 

"L’article 222-33-3 du code pénal expose ainsi que «  le fait de diffuser l’enregistrement de telles images est puni de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende ». Et par de « telles images », la loi entend notamment actes de barbarie et violence. Seules exceptions prévues : les journalistes dans le cadre de leur travail d’information et les professionnels du droit lors d’une affaire passant devant les tribunaux. Potentiellement, d’autres textes peuvent être mobilisés. C’est le cas de l’article 227-24 du code pénal, qui pénalise la diffusion d’un message violent, incitant au terrorisme ou portant atteinte à la dignité humaine, entre autres, quand il est susceptible d’être vu par un mineur. Et les réseaux sociaux, justement, sont largement fréquentés par des utilisateurs qui ont moins de 18 ans. Dans ce cas, la peine est de 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende."

Encore faudrait-il que "la loi" dispose des moyens permettant de la faire appliquer et que l'on trouve une solution (et des moyens donc) pour désengorger les tribunaux.

Ce soir (lundi 18 Mars), l'émission Quotidien de Yann Barthès, jouant de sa puissance d'audience et de prescription, dénonce carrément la "culpabilité" de Facebook et interpelle directement Laurent Solly, sur Facebook puisque, je cite, "pendant 17 minutes une société américaine autorise la diffusion en direct du massacre de 50 innocents".

(Note pour moi-même : le plus navrant est que je peux déjà vous dire que Laurent Solly sera, bien sûr, dans Quotidien, probablement cette semaine, et surtout que l'on sait très exactement ce qu'il va expliquer : primo "bien sûr que nous sommes navrés", deuxio "vous vous rendez compte du volume de contenus qu'il faut modérer en temps réel ?", tertio "mais nous avons recruté plein plein plein de modérateurs pour faire face à ce genre de situations et aussi on a remis de l'intelligence artificielle parce que c'est cool", quarto "mais nous - et pas twitter - nous avons supprimé la vidé et le compte du terroriste" et quinto : "non mais après si on supprime avant on va nous accuser de censure car après tout nous ne sommes pas éditeurs mais hébergeurs et l'obligation légale que nous respectons est de supprimer des contenus problématiques une fois qu'on nous les a signalés, ce qu'on a fait suite au signalement de la police néo-zélandaise" Merci Laurent Solly pour ce bullshit bingo et à bientôt).

J'aurais pu ne pas regarder cette vidéo.

Décider de ne pas la voir. Cliquer ou ne pas cliquer. Lancer le visionnage ou ne pas le lancer. Pourquoi ai-je cliqué ? Pour une raison principale. J'ai trois enfants. Deux au lycée et un au collège. Présents sur internet via leur smartphones pour les deux plus âgés et via la tablette "familiale" (et essentiellement Snapchat) pour le plus jeune. J'ai voulu voir ce qu'ils risquaient de voir pour être en capacité d'en parler avec eux. Et j'ai vu. 

J'ai vu la vidéo du massacre de Christchurch. J'ai vu est une scène filmée en mode FPS ("First Person Shooter"). Je n'ai pas vu la vidéo de 17 minutes mais l'une de ses répliques, d'un peu plus d'une minute. On y voit le tireur entrer dans la mosquée, assassiner froidement et arrêter son "live vidéo" depuis ce que l'on identifie comme l'interface d'un iPhone. On ne voit pas de sang, on ne voit presque pas de visages car ce genre d'assassin tire surtout sur des gens qui s'enfuient. On voit des gens qui tombent. On voit des gens au sol. Probablement encore vivants. Et sur lesquels s'abat une pluie de balles. La violence "explicite" des images de cette vidéo est paradoxalement très en deçà d'une quelconque scène de jeu vidéo ou de film. Elle n'en est pas moins terrifiante, glaçante. 

Sur une autre vidéo d'une vingtaine de seconde, peut-être la seconde mosquée, également accessible sur Twitter, des corps sont agglutinés au sol, probablement déjà morts, ou peut-être faisant semblant de l'être pour échapper à cette folie meurtrière. Et là aussi on voit le tireur leur tirer dessus. Encore et encore.  

Aurais-je regardé cette vidéo si je n'avais pas eu peur que mes enfants la voient et d'être incapable d'en parler avec eux ?

Probablement. Très probablement. Conjugaison d'une pulsion et d'un biais. Pulsion scopique qui fait que nous collerons toujours notre oeil sur la serrure si nous entendons du bruit derrière. Et biais de disponibilité qui nous amènera à cliquer même sur ce que nous ne voulons pas voir, simplement parce que nous savons que cela est disponible au regard. Et parce que tout le monde en parle. Et que l'on infère donc que possiblement tant d'autres que nous l'ont déjà vue ou la verront. Un autre biais se présente alors : celui dit de conformité, sociale. Et là s'engage alors la viralité. Celle qui fait que ces rediffusions - davantage que des partages supposant réflexion et appropriation - ces rediffusions disent que nous vivons le même présent, que nous sommes une périphérie sociale qui aspire au centre. Et que le centre, celui de l'attention, n'est occupé que par l'espace de ce massacre et de cette vidéo. Live. Quoi de plus paradoxal que de parler de "Live" pour le film d'un massacre ? 

Et ces rediffusions sont à leur tour servies par de redoutables ingénieries de la viralité au travers de ces boutons dits de "partage" et qui ne sont qu'une forme molle d'acquiescement, à coût cognitif nul quand on les observe à l'échelle individuelle, mais dont le coût médiatique, normatif et sociétal s'avère exorbitant à l'échelle collective dans cette sorte de monde inverti et paroxystique qui se déploie entre les murs des plateformes.   

Il y a trois choses frappantes dans cette vidéo.

Il y a trois choses frappantes dans cette vidéo. Au-delà bien sûr des images elles-mêmes. Sa capacité à être vue. Sa capacité à être partagée. Et sa capacité à être dupliquée pour être, de nouveau, vue et partagée.

Sa capacité à être vue renvoie essentiellement à nos propres pulsions et à la multiplication des canaux et médias de diffusion dont on ne saurait se désoler au regard des formes d'émancipation qu'ils permettent également et simultanément. 

Sa capacité à être partagée et dupliquée renvoie plus fondamentalement à une dimension "technique" ou à tout le moins artefactuelle, servie autant que desservie par les grandes architectures techniques (toxiques) des plateformes. 

On pourrait bien sûr pointer l'inefficacité des plateformes en général et de Twitter en particulier pour bloquer efficacement ce genre de vidéos. On pourrait même, comme vient de le faire l'émission Quotidien en interpellant directement, et sur Facebook, Laurent Solly de DG France, parler de la "culpabilité" de Facebook. On pourrait expliquer à quel point ce blocage est techniquement complexe car même si chaque vidéo mise en ligne peut faire l'objet d'une sorte de marquage, de tatouage indélébile permettant de la suivre et de la supprimer, elle et ses clones, la temps de la viralité est aussi fulgurant que semble infinie la longue traîne de celles et ceux qui ont intérêt ou curiosité à la diffuser ou à la voir.

Et une fois cela constaté on pourrait aussi rappeler, quand même, que lorsqu'il s'agit de supprimer par exemple la Une de Charlie Hebdo représentant le prophète Mahomet, Facebook est capable de le faire instantanément à l'échelle d'un pays (la Turquie) dès lors que ce pays subordonne cette invisibilisation radicale et univoque au maintien sur le marché de la plateforme hôte. On pourrait rappeler, simplement, que la raison du marché est toujours la plus forte. 

Alors oui, on pourrait s'étonner de cette différence de traitement. On pourrait s'en étonner, et tout de suite se souvenir qu'elle est aussi un marqueur de la ligne séparant régimes démocratiques et autoritaires. Et accepter donc cette crise de la (re)présentation pour ce qu'elle est : l'inaptitude (technique) à traiter d'une intentionnalité (non-technique). 

La fonction l'intention crée l'organe (de diffusion).

Ce qui fait la violence de cette vidéo ce ne sont pas tant les images, bien sûr insoutenables mais "en représentation" bien moins violentes que celles d'un jeu vidéo ou d'un film. Ce qui fait la violence de cette vidéo, et l'insupportable de ses rediffusions, c'est l'intentionnalité qui préside à ces images. Non pas simplement tuer lâchement mais vouloir montrer que l'on tue des enfants s'enfuyant, que l'on leur tire dans le dos au nom de cet immondice pseudo-conceptuel du "grand remplacement" que l'on appelle "théorie" par abus de langage autant que par défaut de vigilance intellectuelle.

C'est l'intentionnalité qui seule compte. C'est en tout cas elle qui prime. C'est en fonction de cette intentionnalité seule que notre sens moral s'indigne ou s'émeut. Car ces tentatives d'obfuscation sont légion et chaque fois différentes. Si une plateforme échoue à masquer la vidéo d'un homme qui se filme en train de massacrer des innocents on trouve cela condamnable. Mais si une plateforme masque la vidéo du massacre d'un peuple par son régime, on trouvera cela également condamnable mais pour des raisons morales tout à fait antagonistes. Souvenez-vous, souvenons-nous des enfants d'Assad.

La passoire, la chambre à air et la tasse à café.

Le grand tamis de la modération (un peu) humaine et (beaucoup) algorithmique, celui qui parfois laisse passer et parfois bloque inutilement, doit être vu à l'échelle d'une science particulière que l'on appelle la topologie. La topologie c'est cette science mathématique dans laquelle "une tasse à café est identique à une chambre à air, car toutes deux sont des surfaces avec un trou". 

Nous nous représentons souvent la modération soit comme une passoire (si elle est algorithmique), soit comme une écumoire (si elle est humaine et manuelle), soit comme la conjonction des deux. Et nous sommes donc résignés à nous désoler de l'incapacité de certaines passoires (trop larges) à contenir certains contenus (trop fins), ou à nous alarmer de l'impossibilité de modérer "à la main" à l'aide d'écumoires circonstancielles, d'inextinguibles torrents de contenus. Or s'il semble en effet si délicat voir impossible de "modérer" intelligemment et "moralement" des contenus sans hurler à la censure ou à l'arbitraire total, c'est parce que la réalité de la circulation des contenus et les logiques virales qui les accompagnent relèvent davantage de la topologie que de la simple métaphore culinaire. Et en topologie, je le redis, "une tasse à café est identique à une chambre à air, car toutes deux sont des surfaces avec un trou.

Une surface sociale et un trou noir informationnel.

La surface, c'est celle de l'architecture technique, à mon sens intrinsèquement toxique dans les proximités possibles qu'elle instancie systématiquement comme autant de promiscuités imposées. Et le trou désigne l'insupportable vacuité qu'il faut à tout prix combler à l'aide d'une immensité de contenus dont il faut à la fois susciter ou provoquer la production et accélérer la circulation et la rediffusion. Dès lors, et dans ce qui est une dynamique bien davantage qu'une logique de modération, le seul dilemme auquel font face les plateformes est celui de la tasse à café et de la chambre à air.

Tasse à café. Soit elles reconfigurent l'ensemble de leur architecture technique pour opérer en mode "tasse à café", c'est à dire à la fois symboliquement et structurellement autour de logiques groupales réduites, à très faible réactivité dans la diffusion et à très grand contrôle dans la hiérarchisation des contenus en circulation. 

Chambre à air. Soit elles optent pour une logique de "chambre à air" où la périphérie des "partageants" se gonfle à proportion de l'élargissement du périmètre laissé libre pour que s'y déverse une volumétrie de contenus par essence incontrôlables. Plus la volumétrie des contenus "engageants" augmente, plus la taille de la chambre à air augmente également, et la périphérie sociale agglutinée augmente à l'unisson.

C'est jusqu'ici ce modèle et cette architecture technique qu'à retenu et validé Facebook. Et c'est aujourd'hui davantage vers le modèle de la "tasse à café" que l'entreprise dit vouloir se recentrer (je n'y crois pas une seconde mais là n'est pas le sujet), constatant à la fois un optimum de croissance atteint et devant - surtout - faire face à différents scandales qui rappellent que la taille ... compte. D'où ces annonces enchaînées depuis celle de l'algorithme des pauvres gens, pour renforcer par exemple, la prééminence des groupes et des interrelations hyper-locales. 

Dans un cas comme dans l'autre, tasse à café ou chambre à air, et comme le rappelait l'ancienne co-fondatrice de FlickR :  

"Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment". Donc si votre code tolère le sexisme, vous êtes une plateforme sexiste. Si votre code tolère les suprémacistes blancs, vous êtes une plateforme qui soutient le suprémacisme blanc." 

Et si votre plateforme tolère la possibilité qu'un homme se filme pendant 17 minutes en "live" en train d'assassiner froidement à l'arme lourde des hommes et des enfants, qu'êtes-vous vraiment ? C'est d'abord à cette question que doit répondre Facebook. A cette question et à celle-là avant tout. Mais cette question, se la posent-ils seulement ? 

Et pour y répondre honnêtement, la plateforme n'a pas d'autre choix que d'accepter de ré-envisager une autre question déjà ancienne et de nombreuses fois traitée ici qui est celle de la transparence des processus s'apparentant à des logiques d'éditorialisation classiques. Je l'écris et le réclame depuis plus de 4 ans et demi (et je ne suis heureusement pas le seul) : 

"Il est vain de réclamer la dissolution de Google ou d’un autre acteur majeur comme il est vain d’espérer un jour voir ces acteurs "ouvrir" complètement leurs algorithmes. Mais il devient essentiel d’inscrire enfin clairement, dans l’agenda politique, la question du rendu public de fonctionnements algorithmiques directement assimilables à des formes classiques d’éditorialisation."

Sauf qu'il y a 4 ans et demi, Trump n'avait pas été élu, le Brexit n'était pas voté et le scandale Cambridge Analytica n'existait pas. Alors aujourd'hui la question se pose différemment : soit il faut, et dans des délais très courts, rendre clairement et totalement publics ces fonctionnements algorithmiques directement assimilables à des formes classiques d'éditorialisation, soit il faut en effet démanteler ces sociétés comme le proposait il y a moins d'une semaine Elisabeth Warren, candidate en course pour la primaire démocrate aux USA. Ou les nationaliser. Ben oui. Non pas les nationaliser pour les faire passer sous contrôle de l'état (surtout en ce moment ...) mais les nationaliser pour leur permettre d'être réinvesties d'une dimension authentiquement et sincèrement publique dans la mesure où, de manière désormais tout à fait claire et évidente, elles pèsent sur l'agenda public et sur les politiques idoines. 

Voilà pourquoi il faut aussi questionner la nature même de ces architectures techniques toxiques. Celles des plateformes mais également celles des "médias" qui prétendent traiter une épidémie en exposant un maximum de gens aux sources de la contagion. Comme le signalait déjà Zeynep Tufekci à l'occasion d'une énième tuerie de masse aux USA

"Media: the next potential mass shooter is watching the current media coverage intently. Right now. Your coverage is a factor in this crisis."

La modération à l'épreuve des balles et des faits.

La question de la modération, celle du rendu public de logiques algorithmiques "éditoriales", celle des architectures techniques toxiques, ces questions ne sont pas adressées simplement aux dirigeants des plateformes ou aux femmes et hommes politiques, mais aussi à nous-mêmes, simplement citoyens. 

Pour nous aussi, "ce que nous tolérons indique ce que nous sommes vraiment". Ce que nous tolérons à l'échelle d'une société dont nous ne cesserons jamais d'être acteurs même si nous avons l'impression de n'en être que spectateurs, ce que nous tolérons indique ce que notre société est vraiment. Le 15 Mars 2019 nous avons toléré qu'un homme se filme en direct en train de répandre froidement la mort sur une plateforme réunissant plus de deux milliards et demi d'utilisateurs. 

Ibrahim Mucad avait trois ans. Abdullahi Dirie avait quatre ans. Ils sont morts assassinés en Facebook "Live". A eux et aux 50 autres victimes de cette barbarie nous devons autre chose que nos regards de morts-vivants posés sur des extraits de vidéos que nous aurions préféré ne pas avoir à regarder. 

(Source Otago Daily Times)

Mais puisque ces vidéos sont là et puisque eux, ne sont plus là, rappelons que filmer la mort en direct n'est pas un projet de société. "Ce que nous tolérons indique ce que nous sommes vraiment". Alors pour Ibrahim, trois ans, pour Abdullahi, quatre ans, et pour toutes les autres victimes du massacre de Christchurch,  penser de quelle manière nous pourrons éviter la diffusion en direct du prochain massacre ou l'interrompre plus tôt ne doit surtout pas nous empêcher de penser l'essentiel : ce qui politiquement, socialement et médiatiquement nous a conduit à rendre possible la diffusion en live du massacre d'innocents.  

<Mise à jour du 19 Mars> Facebook vient de publier un communiqué, heu ... assez ... aride à propos de ses actions de modération en temps réel concernant la vidéo du massacre de Christchurch. On n'y apprend rien de plus que ce que j'avais déjà écrit dans mon article mais il y a cette phrase, quand même, que je souligne : 

"La vidéo a été vue moins de 200 fois pendant la diffusion en direct. Aucun utilisateur n’a signalé la vidéo pendant la diffusion en direct. Si l’on tient compte des vues en direct, la vidéo a été visionnée environ 4000 fois au total avant d’être retirée de Facebook."

"Aucun utilisateur n'a signalé la vidéo pendant la diffusion en direct". Pendant 17 minutes. Selon Facebook. Qu'il serait tout de même assez étonnant de voir confesser que des signalements ont eu lieu pendant le visionnage et qu'ils n'ont rien fait. Mais accordons-leur le bénéfice du doute. De fait il est possible de postuler un effet de sidération qui nous ferait oublier de "signaler" le massacre en direct que l'on est en train de regarder. Mais que ces 17 minutes doivent être longues. Il est hélas également possible (et davantage probable) qu'au regard du contexte et de ce que l'on connaît des intentions du tueur et de la manière dont il avait préparé et "annoncé" son passage à l'acte, il est très probable que la majorité de des 4000 spectateurs aient été des suprémacistes. Une nouvelle fois donc, "ce que nous tolérons indique ce que nous sommes vraiment". 

</Mise à jour du 19 Mars>

Catégories: A la une