Agrégateur de flux

Le numérique au risque du nu.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mer, 07/03/2019 - 17:35

C'est probablement la question du nu, de la nudité comme du dénuement, qui permet de comprendre et d'englober au mieux ce que le numérique fait à nos vies et à nos modes de sociabilités. A nos totems et à nos tabous. 

Ce nu de l'origine du monde, celle de Courbet, qui de manière récurrente semble être la limite absurde d'algorithmes dits d'apprentissage et qui n'apprennent pas, et d'une intelligence artificielle qui artificialise sans comprendre. Les courbes de la courbure de Courbet qui à l'instar d'une autre plus physique, affolent et l'espace et le temps du partage dans l'enceinte des réseaux que l'on dit sociaux.

Ce nu du dévoilement et de la découverte qui fut aussi longtemps le contrepoint d'autres expositions, pornographiques cette fois, et rassemblant aujourd'hui  plus du tiers de l'ensemble du trafic internet à l'échelle de la planète. 

Et puis il y a le dernier nu. Le nu fantasmé, projectif, reconstruit, fait de données qui sont la chair d'un monde à bout de clavier, à portée de bits, le nu-mérisé. 

Les lunettes qui déshabillent.

Le fantasme de ces lunettes est très ancien. Et il ne s'agit pas de prétendre en dresser l'archéologie complète - d'autres l'ont essayé - mais à peine le commencement d'une esquisse. La lunette demeure le plus ancien appareillage extra-corporel permettant d'augmenter les corps diminués. D'abord loupe puis binoculaire, en pince-nez, en monocle, "à tempe" ou "à oreilles", du lorgnon au radium aux Google Glasses, la lunette a traversé presque tous les âges. Et elle s'inscrit également bien sûr dans toute la littérature de science-fiction. Science de ce qu'elle permet, et fiction de celui ou celle qui regarde et de ce qu'ils voient vraiment. Et la lunette dans la science-fiction est, bien sûr, l'annonciatrice de toutes les révolutions actuelles de réalités que l'on dit virtuelles ou augmentées

Parce qu'elles sont l'appareillage externalisé d'une capacité de voir sublimée, et parce que cette sublimation accueille la pulsion scopique consubstantielle de nos sociétés et de nos êtres, les lunettes permettent, littéralement, de tout voir. A commencer bien sûr par l'invisible. Bibi Fricotin nous en est témoin. 


Des lunettes et du nu ne pouvaient rapidement sortir que les lunettes qui déshabillent mais qui ont la pudeur la pruderie ou la courtoisie de ne pas le faire entièrement : elles ôtent le tissu des robes mais pas celui des sous-vêtements. Les lunettes qui déshabillent sont dans les journaux télévisés de 1989, elles sont dans les publicités qui ont renoncé à toute forme de bon goût, elles sont un peu partout dans un imaginé collectif.

Il y a peu de temps, cet imaginé collectif se réveilla doté d'une vigueur soudaine sous l'impulsion de la révolution - finalement avortée - des Google Glasses qui cristallisèrent non pas le fantasme de la pulsion sexuelle mais celui, plus répulsif, de la pulsion de surveillance et se heurtèrent à une opinion et à un marché qui n'étaient pas encore "mûrs" et que l'on s'attacha donc ... à faire mûrir aussi vite que possible.

Et le fantasme des lunettes de capacitation acheva sa mue dans les casques de réalité virtuelle (dont l'Oculus racheté par Facebook), là encore en primeur récupérés par plein de sites pornographiques. Des casques plus que des lunettes, ou en tout cas des lunettes à la vision aveugle, et qui peuvent bien avoir la capacité de déshabiller à volonté ou de montrer l'in-montrable à celui qui les porte, puisque celui qui est appareillé apparaît d'abord aux autres comme une sorte d'aveugle, de non-voyant avant que d'être un voyeur et un sur-voyant/veillant. 

 

L'application qui déshabille.

Et puis à la fin du mois de Juin 2019, dans la lignée de ce que l'on appelle les Deep Fake, on vit apparaître une application permettant à partir de n'importe quelle photo, de produire son extrapolation entièrement dénudée. Ce n'étaient pas les lunettes mais l'application qui désormais, déshabillait. Et cela cette fois paraissait vrai. Deep Nude. Tel est le nom de cette application.  Qui s'appuie sur une technologie d'intelligence artificielle et des algorithmes "d'apprentissage" tels que ceux décrits ici.

Grâce à ces logiques d'inférence et de "reconstruction", une image de nuit peut devenir une image de jour, un panorama pluvieux se transformer en panorama ensoleillé, et n'importe quelle image de n'importe quel corps habillé peut devenir un image du même corps entièrement nu.  


L'application est commercialisée à 50 dollars, mais pour la version premium à 99 dollars, on vous offre même la possibilité d'enlever le gros "Fake" pour vous éviter de le détourer vous-mêmes. 

Succès garanti. Etrangement les exemples "préchargés" ne sont que des corps de femmes. Et puis quelques jours à peine après le lancement, les créateurs de Deep Nude annoncent ... qu'ils retirent et ferment leur application, s'apercevant - mais un peu tard - des usages crapoteux et crapuleux qui pourraient en être faits : 

"Nous avons grandement sous-estimé la demande. Malgré des mesures de sécurité qui ont été adoptées (chaque image était estampillée « Fake » ), si 500 000 personnes l’utilisent, la probabilité que des gens l’utilisent mal est trop grande. Nous ne voulons pas faire de l’argent de cette façon. (...) Le monde n’est pas encore prêt pour DeepNude."

Le porno sans graphie.

Après avoir découvert la brève histoire de l'application qui déshabille "pour de vrai", m'est immédiatement revenue en mémoire la croisade de Jean-François Copé contre un album jeunesse qui déshabillait maîtresses, policiers, banquiers et ainsi de suite. A l'occasion de cette ancienne polémique j'écrivais ceci

"Dans un livre qui s'appelle "A poil", on ne ment pas. On ne dissimule rien. On voit que les maîtresses ont des seins, que les PDG ont un zizi, que les banquiers ont des poils. On lève un voile sur le vrai. On oublie "l'apparence". On apprend à faire avec. A questionner. A mettre des mots sur des poils, des gros ventres, des petits zizis, des seins plus ou moins fermes, plus ou moins gros. Les mêmes poils, seins, zizis que l'on ne verra jamais sur Facebook. Alors, doucement, on trouve sa place. On la construit. Avant la grande migration numérique où ne comptera essentiellement que notre profil "apparent". Que notre capacité à farder le vrai. Jusqu'au jour où l'on se retrouvera ... à poil."


 

Il y a dans les "deep nudes", par-delà leur seule dimension voyeuriste, une sorte de pornographie amputée et comme paradoxalement plus puissante, plus étrange. Du porno sans graphie.  D'où vient probablement le trouble - autre qu'érectile - qu'ils déclenchent. Une porno-codie. Car même si bien sûr le code est une écriture, il est - avec la peinture et la musique dans une autre mesure - la seule écriture où la fabrique incarnée du signifié se donne à voir avant la lecture et le déchiffrage obligé du signifiant

On dit souvent, de plus en plus souvent, que le numérique interroge notre rapport au corps. Et l'on a bien sûr raison. J'ai moi-même écrit que le numérique faisait du corps un objet technique détachable. Mais fondamentalement ce que le "nu-mérique" interroge, c'est moins notre propre corps que son impossible inscription dans un espace public assimilable et circonscrit de manière stable, un espace public qui ne soit pas assimilable à des appropriations privées.

Ce qui fonde la dimension si prégnante de la question du "nu" dans le numérique c'est l'impossible coexistence des représentations publiques de corps privés, avec des représentations privées de corps supposément publics (qu'ils soient ceux de célébrités ou de tableaux et de photographies, de Kim Kardashian à l'origine du monde en passant par la photo de la petite Kim fuyant les bombardements au Napalm).

Ainsi chaque "nu" des grandes plateformes pornographiques existe en toute transparence sur le web public. Ainsi chaque "non-nu" des grandes plateformes sociales  - par ailleurs pourfendeuses de tétons et de sexes apparents - renvoie au statut paradoxal de ces espaces semi-publics et semi-privés et à leur pruderie boutiquière.

Ainsi chaque corps artificiellement mis à nu de la porno-codie des Deep Nudes est à la fois faux dans l'appropriation privée qu'il reconstruit et figure, qu'il est vrai dans l'origine d'une image(rie) publique. L'application Deep Nude s'est ainsi retirée du champ public mais que deviennent les usages, publics ou privés, des technologies qui la fondent ?

La question déjà ancienne et toujours problématique du nu dans l'espace public, que nous rappelle chaque fois le marronnier estival du Burkini, cette question est aussi celle de l'abondance des corps et de leurs représentations fidèles ou altérées, couvertes ou découvertes. 

Une abondance des corps. Des corps nu. Que l'on copie. Corps nus copiés. Cornucopia. Corne d'abondance pour code en recherche de vraisemblance.

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Lesbienne raisonnable ? Quand Sapho pas, sapho pas.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - jeu, 06/13/2019 - 20:11

C'est l'histoire d'une orientation sexuelle dont l'étymologie est celle d'une île, Lesbos, patrie d'une poétesse grecque, Sapho, dont les vers louaient l'amour entre femmes. A bien y réfléchir et sans être grand lexicographe, il existe peu de mots désignant des orientations sexuelles et dont l'étymologie et l'histoire soient aussi belles et riches. Une île au 7ème siècle avant JC, une poétesse, des vers chantant et magnifiant l'amour entre deux êtres du même sexe. Le mot "lesbienne". 

Le mot lesbienne, dis-tu.

Depuis déjà 27 siècles et à des degrés divers selon les époques et les cultures, d'île et de poésie il reste surtout des faits divers et des persécutions dont sont victimes celles qui osent vivre leur amour au grand jour. Et puis il reste aussi ce que Google en dit, ce que Google en montre, et ce que cela possiblement montre de nous. C'est à dire très exactement ceci

 

Le drapeau du "mois des fiertés" d'abord. Puisque nous sommes en Juin. Et puis uniquement des sites pornographiques. Uniquement. Même pas l'habituel lien Wikipédia pointant vers la définition des amours lesbiennes car comme le rappelait Marie Turcan, le mot lesbienne n'existe pas dans la Wikipédia francophone, il renvoie au mot "lesbianisme". Et quand un mot qui est aussi une identité sexuelle n'existe que sous forme de "renvoi lexicographique", Google à son tour renvoie cette identité dans les limbes de ses pages de résultats. L'invisibilisation est alors totale.

Car on ne tape jamais "lesbianisme" sur un moteur de recherche. Mais l'on tape encore sur des jeunes femmes parce qu'elles sont lesbiennes au 21ème siècle

Le mot "lesbienne" n'existe pas. Et Google est masculin. Masculiniste même. 

Google est masculin. Google est fantasme. Google est avant tout un fantasme masculin. En termes Freudiens ou Lacaniens, l'interface de Google est une fente et chaque requête une pénétration. Chaque page de résultats une éjaculation discursive, une jouissance égotiste. Google est masculin. Immensément masculin. Comme l'est le capitalisme linguistique qui fonde son emprise sur le monde. Naturellement masculin. Oppressivement masculin. Et le mot lesbienne n'existe pas dans la Wikipédia. 

Combattre l'ordre spéculatif du langage avec ses propres armes. Le collectif SEOLesbienne s'y attache. Pour l'instant hélas sans succès. 

A moins que.

A moins qu'il ne s'agisse que d'un biais culturel que l'on prétendrait alors francophile. Car que donne une recherche sur le mot lesbienne au pays du président qui attrape les femmes par la chatte ?  Etonnamment ceci. 


Là aussi le drapeau du mois des fiertés d'abord. Mais ensuite, actualités (tragiques encore), encyclopédies, définitions, "bonnes pratiques", découverte, explicitations participant d'une normalisation, et images euphémisées (Instagram). Mis à part les actualités de ce couple agressé, là-bas tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Il faut dire que là-bas, le mot "lesbian" existe. Et que même si cela n'épargne ni les coups ni les humiliations ni les persécutions, cette existence, au moins en l'espace circonscrit d'une requête, dans des indécisions et des imaginaires qui peuvent être décisifs, appelle et convoque autre chose qu'un océan de représentations pornographiques.

Alors pourquoi une telle variabilité ? Et que dit-elle de nos sociétés ? Peut-on d'ailleurs continuer d'affirmer comme aux temps lointains de la variabilité des recherches sur le mot "nazi", que les résultats de recherche de Google sont le reflet d'une culture en tant que somme de représentations et de dominations discursives historicisées ? Ou n'est-ce qu'un énième hoquet de l'algorithme ? Une spéculation hasardeuse ? Une association thématique calculée ? Une opportunité langagière spéculative ? Une stochastique délétère et insondable ?

Personne à dire vrai n'a la réponse à cette question.

Alors il nous faut en poser deux autres.

La première question est celle de l'affichage du logo du mois des fiertés en haut d'une page de résultats exclusivement pornographiques. Ce cynisme est coupable. Cette éditorialisation est irresponsable. Et ce n'est pas un Doodle "50 ans de fiertés" qui suffira à le faire oublier. Car là aussi, à en croire la planisphère de "l'audience du Doodle", on lit surtout en creux la violence terrible de tous ces pays où il ne sera pas vu, parce qu'il doit rester invisible, parce que ces amours là ne méritent que des coups, du mépris, de l'oppression et d'immondes tortures ou bannissements pour le seul risque d'aimer, de la Russie de Poutine au Brésil de Bolsonaro. Parce qu'afficher ce Doodle dans ces pays là ne serait pas bon pour les affaires. Et que les affaires passent avant tout. Même avant les mots.

Les mots ne sont que de la politique. Ils sont la chair articulée du vivre ensemble. Ils cessent instantanément de l'être quand ils deviennent les agents d'un capitalisme linguistique qui ôte tout leur sens en même temps qu'il leur donne un prix.

C'est précisément parce que les mots sont politiques qu'il ne faut pas attendre qu'une femme politique soit lesbienne et soit élue pour que de nouveau le mot "lesbienne" puisse passer le filtre de la bienséance algorithmique. C'est aussi cela, la responsabilité de Google.  Cela devrait l'être en tout cas.

La seconde question est celle de l'impossible questionnement d'une infrastructure politique, culturelle et sociale qui produit en permanence de la norme, des représentations normées du monde et des êtres. Et pour ces infrastructures, pour ces ingénieries, à l'échelle de ces plateformes, "ce qu'elles tolèrent indique ce qu'elles sont vraiment".

Chaque année, chaque mois des fiertés sur les plateformes numériques continuera d'avoir son lot de naufrages ou d'espoirs, qu'ils soient lexicographiques, iconiques ou algorithmiques. Souvenez-vous rien que pour l'année 2017, Facebook lançait un bouton Rainbow pendant qu'Instagram occultait des hashtags "gays", le même Instagram qui continuait pourtant de proposer des stickers "pride" et des pinceaux "Rainbow" mais interdit toujours la représentation de tétons féminins, et entretenait (et entretient toujours) un rapport compliqué avec les menstruations

"Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment". Dans sa version française, Google tolère que le mot lesbienne ne renvoie que vers des fantasmes essentiellement masculins et de nature exclusivement pornographique. Google est sexiste et accepte assez mal que l'on en fournisse les preuves. Ce monde est sexiste. Les algorithmes sont sexistes puisqu'ils ne sont que la reproduction (parfois augmentée) de nos propres biais et de nos propres systèmes de valeurs ou d'anti-valeurs.

Mais au final et par-delà l'instanciation subjectivée de nos ressentis à la lecture de ces résultats, il y a ce que nous montrons et ce que nous acceptons de voir, qui est ce que nous tous, êtres humains, algorithmes et plateformes, ce que nous tous, nous tolérons. Ce que nous sommes vraiment.  Et ce que nous devenons collectivement.

Sapho pas. Vraiment pas.

Il faut en finir définitivement et au plus vite avec toutes ces formes toxiques (et commerciales) de pudibonderie et d'hypocrisie qui pendant qu'elles prétendent chasser le moindre bout de téton féminin instagramisé affichent, en même temps, la pornification systématique d'une identité sexuelle.

Lorsque l'on est Google, on ne peut pas prétendre "indexer le monde", prétendre rendre disponible et accessible l'information disponible à l'échelle de la planète ... et n'avoir rien à en dire. Prétendre n'être qu'un point de vue que tant que l'on refuse de voir, y compris tout ce que l'on cache. 

A l'échelle qui est désormais la leur, ces plateformes sont désormais sommées de choisir. Ou elles s'effondreront sous le poids de leurs propres injonctions contradictoires mais les dégâts qu'elles auront causé avant cela seront incommensurables. 

Soit elles ne changent rien et continuent de respecter "strictement" le premier amendement. Liberté d'expression totale. Elles sont alors inexorablement condamnées à laisser se multiplier les discours de haine et de stigmatisation tout en tentant plus ou moins adroitement d'atténuer la dégradation de leur image dans l'opinion et auprès de leurs salariés à grands coups de Green-LGBTQI-minority-Washing.

Soit elles assument enfin la nature toxique de leur modèle économique, la nature discrétionnaire des actions de ciblage qu'il autorise, et la dimension spéculative démontrée des discours haineux. Elles admettent que l'essentiel de leurs efforts de développement n'ont pour but que de mieux capitaliser sur les réactions négatives et pulsionnelles plutôt que positives et rationnelles. Bref elles acceptent de reconnaître et d'assumer le mélange inédit d'éditorialisation "à la volée" et de déterminisme statistique de représentations et d'imaginaires qu'elles affichent autant qu'elles participent à les produire. Et elles acceptent, en conséquence, d'en rendre compte en donnant à chacun, du simple citoyen aux états, les moyens d'en documenter clairement les effets et les causes (et accessoirement elles embauchent, forment et rémunèrent de manière décente des modérateurs). 

Il existe également une troisième voie. Qui passe pas une forme de nationalisation qui, en la matière et en l'état, aurait également valeur de rationalisation.   

Tout le reste n'est que littérature. Mais si rien n'est fait, dans 20 ans, dans 30 ans, dans 100 ans, nous en serons encore à nous demander pourquoi Facebook continue de censurer l'Origine du Monde de Courbet, pourquoi Youtube continue de bloquer des chaînes d'historiens au motif qu'ils y analysent des vidéos des discours d'Hitler, pourquoi Facebook accepte de laisser en ligne des Fake News même lorsqu'elles sont parfaitement documentées et politiquement instrumentalisées comme cette vidéo de Nancy Pelosi, pourquoi Youtube (encore) accepte lui aussi finalement de laisser en ligne des vidéos homophobes au motif que les supprimer toutes serait trop de travail ("car si nous supprimons ces contenus, il y a énormément d’autres contenus que nous devrons supprimer" a déclaré Susan Wojcicki), pourquoi la documentation de crimes de guerre contrevient aux CGU de la plateforme et disparaît y compris lorsqu'elle a valeur de preuve et qu'il n'en existe pas d'autres (preuves) ... 

Il est depuis longtemps démontré que l'automatisation est d'abord celle des inégalités. Contrairement à l'idée reçue d'un numérique hypermnésique, il se pourrait que cette automatisation soit aussi celle de l'oubli collectif avant d'être celle de la mémoire individuelle. 

"Ce que vous tolérez indique ce que vous êtes vraiment". Ce que vous êtes incapable de contextualiser correctement est la source de tous vos errements. Et ce que vous acceptez de monétiser sans autre discernement que celui du mieux offrant sera l'une des sources de notre effondrement.  

Il existe aujourd'hui un couplage structurel entre :

  • les ingénieries de la viralité et le but qui leur est assigné de capitaliser sur nos réactions les plus négatives ou pulsionnelles, 
  • les architectures techniques de ces plateformes entièrement dédiées au service de formes de ciblage publicitaire indétectables,
  • et le fait que les principaux budgets publicitaires déployés pour les élections européennes l'aient été par l'extrême gauche d'Unidas Podemos et par l'extrême droite du Vlaams Belang

(Source : https://voxeurop.eu/en/2019/social-media-and-european-elections-5123364)

Refuser de voir aujourd'hui ce couplage structurel, refuser d'en accepter la nature et d'en analyser la fonction, c'est à coup sûr préparer sinon un effondrement démocratique, en tout cas une démocratie de l'effondrement. Et c'est bien davantage qu'alarmant dans le contexte actuel.  

Aubade au tribadisme.

En rédigeant cet article et en naviguant dans la formidable abbaye de Thélème que demeure le web hors ses jardins fermés, j'ai appris un nouveau mot. Le mot "tribadisme" qui désigne "une pratique sexuelle lesbienne qui consiste à se frotter mutuellement la vulve, le clitoris, afin d'obtenir, par le frottement, du plaisir, voire l'orgasme." Le mot tribadisme vient du latin Tribas, tribadis qui signifie le frottement. 

Je me suis alors souvenu que les grands écosystèmes numériques, précisément, avaient horreur de la friction et du frottement et que nous sortions à peine de la décennie du fric et du fluide. Cette horreur du frottement et de la friction aboutit, sur la version francophone du premier moteur de recherche de la planète, à s'interdire de présenter les lesbiennes autrement que sous l'angle d'un tribadisme voyeur. 

Lesbienne raisonnable ? 

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Community Manager en apprentissage

Affordance (Olivier Ertzscheid) - lun, 06/03/2019 - 19:06

Voilà ça y est. La licence professionnelle "Community Manager" de l'IUT de La Roche sur Yon vient d'obtenir le feu vert pour ouvrir, dès la rentrée prochaine de Septembre 2019 en apprentissage (en plus des contrats de professionnalisation déjà possibles). 

Ce qui veut dire que désormais en plus des entreprises (qui ont le choix entre contrat pro et contrat d'apprentissage), les établissements publics et les collectivités locales et territoriales peuvent embaucher des apprentis dans ce qui est la meilleure formation à bac+3 de la galaxie de l'enseignement public préparant au métier de Community Manager / Social Media Manager. Featuring les intervenants les plus prestigieux, compétents et gentils (parce que ça compte aussi). 

Du coup on a prolongé les délais pour candidater dans la licence jusqu'au 21 Juin 2019, toujours depuis le site iutpaysdelaloire.org

Pourquoi je vous parle de ça ? 

Parce que j'aime bien vous parler de mon métier et de "ma" licence.

Parce que je suis sûr que parmi l'immense lectorat d'Affordance il y a plein plein plein plein plein de gens bossant en collectivités locales, territoriales et dans divers établissement publics qui se languissent de pouvoir enfin prendre un(e) étudiant(e) en alternance et que c'est donc désormais possible. 

Parce que j'aime bien partager les bonnes nouvelles aussi.

Et parce que je fais ce que je veux. Mais ça vous avez l'habitude :-)

Et pour celles et ceux qui ignorent l'étendue des (parfois) subtiles différences entre un "contrat de professionnalisation" et un "contrat d'apprentissage", c'est très bien expliqué par là

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Bienvenue dans le World Wide Face. La société dévisage.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - dim, 06/02/2019 - 18:53

"Il fallait bien qu'un visage 
Réponde à tous les noms du monde."

Paul Eluard

Au commencement était un visage jeune et masculin fait de 0 et de 1. Le site s'appelait alors "The Facebook" et n'était ouvert qu'à quelques grandes universités américaines. Nous étions en 2004. 

Le premier visage que l'on voit aujourd'hui en arrivant sur le livre des visages est une absence de visage. Treize absences exactement. Dont 6 hommes et 7 femmes à supposer que la longueur des cheveux permette de différencier les sexes. Treize portraits en buste sans visages. Parce qu'il faut bien qu'un visage réponde à tous les noms du monde. 

Le second visage que l'on voit est le sien propre quand on choisit ce qui sera notre photo de profil. Ou celui de nos amis. Visages qui après avoir longtemps été carrés, parce que cadrés, sont récemment devenus ronds. Visages en médaillons comme autant de pièces de monnaie. Près de deux milliards et demi de pièces de monnaie.  

Le troisième visage que l'on voit est également rond. C'est celui de ces émoticônes : joie, étonnement, tristesse, colère. Quatre visages qui surgissent comme surgissent nos sentiments et nos émotions. Les visages du surgissement.

Comme Google le fut en son temps pour toute activité de recherche et de navigation, Facebook est aujourd'hui à lui seul une puissante métonymie désignant l'ensemble des usages sociaux de l'internet et du web. Même si, précisément, Facebook n'est ni l'internet ni le web. Son adoption massive et ses stratégies invasives de colonisation (grâce au bouton "like" disséminé un peu partout) l'ont placé au centre de tous les débats qui agitent aujourd'hui nos sociétés. 

Il a été le paradigme et le déclencheur d'un changement d'axe de rotation de la planète web et de l'ensemble de son économie, des documents d'hier aux profils d'aujourd'hui. 

Le visage, les visages, ses visages, nos visages sont désormais au coeur d'une nouvelle mutation d'une écosystème dont le web n'est que l'un des composants. Nous sommes entrés dans le World Wide Face. 

Bienvenue dans le World Wide Face. 

La question des visages est une question centrale pour nos sociétés, pour leur économie comme pour leur police. Le visage est une monnaie. Le visage est une économie autant qu'une valeur boursière. Comme lorsque le Zimbabwe vend à la Chine le visage de l'ensemble de ses ressortissants. Le visage est une arme. Le visage est présenté comme une preuve. De la physiognomonie à cette physioalgorithmie qu'est la reconnaissance faciale il n'y a qu'un pas. Mais les faux visages et la spéculation faciale complexifient considérablement l'établissement d'une valeur de preuve. La surveillance des visages n'a d'ailleurs jamais été "une preuve idéale". Le visage est donc un risque. Celui des faux-positifs. Le visage est aussi un projet politique. Celui de la reconnaissance faciale. Celui de la biométrie. Celui du capitalisme de surveillance dans l'héritage de Foucault. Celui du "social credit score" mis en place en Chine. La Chine qui étend les systèmes de reconnaissance faciale pilotés par des "intelligences artificielles" aux vaches et aux cochons pour doper les seuils de productivité de son agriculture. Elle y ajoute même de la reconnaissance vocale (toujours pour vaches et cochons), technologie fournie par le géant Chinois Alibaba, afin de mieux détecter, en tout cas officiellement, des animaux en danger ou malades. Et donc possiblement improductifs. Aucune aberration ne nous sera épargnée, aucune publicité non plus. Puisque tout est, précisément, en-visageable. 

Si l'enjeu n'était pas celui des dérives de la surveillance de masse, si en plus des espaces publics déjà hyper-scrutés ces questions ne se déclinaient pas dangereusement à l'intérieur même des établissements scolaires, si Nice n'était pas la ville laboratoire d'un 1984 à la française, on pourrait presque être tenté de rire à la lecture de ce titre : "Reconnaissance faciale : des tests auront lieu à l'occasion du Carnaval". Reconnaissance faciale à la fête des masques. Si Ubu est roi, Estrosi demeure son impérissable bouffon. 

Le visage est un art. Aussi. De celui, immémorial, du portrait, à celui, contemporain, du portrait de données. 

Shu Lea Cheang, Avatar of the artist, 2019.
Courtesy: the artist and Taiwan Pavilion, Venice Biennale 2019.

Mais quoi que nous en pensions, que nous nous y soumettions ou que nous tentions de nous y soustraire, nous sommes dans une société dévisage. Ces derniers jours une histoire tourne en boucle : celle d'un individu qui aurait "aspiré" des tonnes de vidéos pornographiques et y aurait fait tourner des technologies de reconnaissance faciale. Pour ensuite aspirer pareillement des tonnes de profils sur les réseaux sociaux. Et qui aurait croisé les deux. Avec l'ambition de permettre de "retrouver" des femmes ayant déjà tourné des vidéos pornographiques. D'après le message posté sur Weibo, l'individu aurait ainsi pu identifier plus de 100 000 femmes. Tout bien sûr dans cette histoire est écoeurant. La finalité, les moyens, les risques. Tout est écoeurant. Mais la question que pose cette histoire n'est pas une question morale mais une question technique. Cela est-il faisable ? Ce croisement entre deux bases de données (Pornhub et Facebook pour faire simple) est-il possible ? Ces technologies de reconnaissance faciale assez aisément accessibles peuvent-elles donner des résultats (même erronés) ? Tout cela est-il réalisable à une échelle artisanale et sans disposer de moyens ou de connaissances techniques qui sont celles d'un service de renseignement d'état ou d'un hacker chevronné ? La réponse à toutes ces questions est "oui". Et si nous ne pensons pas cette accélération technique, toutes nos considérations morales seront vaines. 

Bien sûr cela n'est pas une bonne nouvelle. Surtout au moment où la biométrie et la reconnaissance faciale sont inscrites à l'agenda politique et mises au service de fonctions régaliennes, des plus anecdotiques (la biométrie pour accéder à la cantine scolaire) ou d'apparence triviales (les portiques équipés de caméra à l'entrée des lycées) au plus élaborées (déploiement de vidéo-surveillance et usages policiers dépassant le cadre du seul maintien de l'ordre).

Penser l'urgence n'est pas penser l'accélération. De partout on nous presse d'accepter des systèmes d'identification biométriques que l'on nous dit bénéfiques pour chacun en refusant de voir que toute automatisation est d'abord celle des inégalités, que toute identification est d'abord celle de nos concitoyens désignés comme les plus faibles. S'agissant des exilés par exemple, des "migrants", "l’informatique poursuit proprement le travail que fait mal la police à la vue de tous : éloigner, effacer." Toute identification est d'abord une désignation. Et toute désignation est d'abord une assignation. Une fixation. Un enregistrement. Qui pour l'essentiel ne produira qu'une forme de résignation supplémentaire chez ceux qui se verront ainsi désignés.

Il nous faut refuser cette urgence de choisir (et d'accepter) pour commencer à penser l'accélération que ces systèmes et ces choix produisent. Car si l'on n'a que l'urgence alors on oublie  que les outils d'administration des populations ont toujours, toujours, un sens politique. Et qu'une époque où s'affirme la menace de régimes autoritaires d'extrême droite au sein d'un très grand nombre de démocraties européennes, doit être l'occasion d'un ralentissement et d'une réflexion plutôt que d'une accélération dans la course à l'identification. Non seulement les outils et les technologies d'administration des populations ne doivent pas être pensées en dehors d'un projet politique, mais certains projets politiques ont une inclinaison naturelle pour les technologies d'administration des populations et ces projets politiques là sont hélas ceux du fascisme et du totalitarisme.

Un mois avant les élections européennes, le parlement de Strasbourg votait la mise en place du "CIR", le "Common Identity Repository", à terme l'une des plus grosses base de donnée biométriques de la planète. Bien sûr il s'agit de fluidifier les échanges entre pays membres et de faciliter la vie des ressortissants de l'UE pour la délivrance, par exemple, de visas. Bien sûr il s'agit aussi de mieux identifier les criminels dans un cadre de coopération européenne. Bien sûr pour le reste et ce qui concerne la vie privée il nous faudra nous contenter de la promesse de "garanties appropriées". Précisément le genre de promesses et de pseudo-garanties que les états sont les premiers à dénoncer quand c'est Facebook ou l'un des GAFA qui tient ce genre de discours vaseux. Et bien sûr les risques politiques au regard, par exemple, des politiques migratoires et de la représentation politique de l'extrême-droite au parlement, sont absolument considérables. 

Nous devrions nous imposer, à l'échelle de la société tout entière, politiques, ingénieurs, citoyens, de ne penser les systèmes techniques d'identification, de biométrie, de reconnaissance faciale qu'à l'aune de leurs dérives possibles plutôt qu'à l'ombre circonstancielle et artificielle de leurs bénéfices supposés. 

Pourtant le front uni entre police, états et GAFAM sur les questions de reconnaissance faciale semble commencer à se fissurer. Que Google, Facebook, Amazon et Microsoft soient sous le feu des critiques de certains de leurs utilisateurs ou de chercheurs et de militants n'est pas nouveau. Récemment encore, en Avril 2019, près de quatre-vingt chercheurs se fendaient d'une lettre ouverte à Amazon pour réclamer un moratoire sur sa technologie Rekognition. Une technologie ... totalement flippante. Mais depuis maintenant deux ans, ce sont leurs employés qui se trouvent en première ligne pour dénoncer les atteintes à la vie privée, les collaborations à des programmes militaires, ou la vente de technologies de reconnaissance faciale à des états. Comme ces employés d'Amazon dénonçant la vente de la technologie Rekognition aux services de police et d'immigration de l'administration Trump. Les mêmes services d'immigration (I.C.E.) dont le Guardian a révélé qu'ils utilisaient de faux profils Facebook pour piéger et ensuite poursuivre en justice des immigrants. Au total ce sont près de 7000 employés d'Amazon qui ont interpellé directement les actionnaires de la firme, notamment pour obtenir leur soutien dans l'interdiction de la vente du programme Rekognition à des gouvernements. Une demande qui a recueilli l'accord de ... seulement 2% des actionnaires. A.S.A.B. All Shareholders Are Bastards. Amazon pourra donc continuer de vendre sa technologie, avec l'aval de son actionnariat.

Mais au regard de l'ampleur des polémiques, et au regard des preuves scientifiques des biais de ces technologies, certains élus commencent à avoir le courage de les dénoncer et de les interdire partiellement. C'est le cas de huit des neuf membres du conseil municipal de San Francisco qui viennent d'adopter un texte n'interdisant pas mais limitant la portée de l'utilisation des technologies de reconnaissance faciale

"La propension de la technologie de reconnaissance faciale à mettre en danger les libertés civiles surpasse substantiellement ses bénéfices supposés, indique le texte adopté mardi 14 mai. La technologie va exacerber les injustices raciales et menacer notre capacité à vivre libres de la surveillance permanente du gouvernement."

Comme rappelé par l'article du Monde

"La circulaire sur « l’arrêt de la surveillance » adoptée à San Francisco ne s’applique qu’aux services municipaux et à la police – qui a cessé de tester la reconnaissance faciale depuis une vague de protestations en 2017. Elle ne concernera pas le secteur privé ni l’aéroport où la sécurité est du ressort de l’Etat fédéral. Mais elle requiert un processus d’information et de contrôle public pour l’acquisition de technologies de surveillance telles que les lecteurs automatisés de plaques minéralogiques."

Mais pour une municipalité qui refuse ce sont au moins deux autres qui acceptent : ainsi Detroit et Chicago

Mais partout progresse l'idée qu'il ne faut pas simplement mettre en pause ces technologies mais les bannir et les rendre hors la loi.

L'idée de confier à des algorithmes le soin de reconnaître des visages est assez ancienne. J'évoquais plus haut la physiognomonie et ses errances. Une technologie devrait toujours être pensée en gardant présent et vivace le souvenir de ses fautes originelles. Pas de nucléaire sans Hiroshima. Pas de reconnaissance faciale sans associer l'image d'un couple afro-américain à celle de ... gorilles.  

Un peu partout on nous explique, y compris récemment (en 2018) et même lorsque les taux d'erreur (les faux-positifs) sont de 92%, qu'il s'agit d'un problème contextuel lié tantôt à la qualité de l'image, tantôt au volume de visages scannés en temps réel. Comme si cela n'était jamais la faute de la technologie elle-même mais celle de paramètres extérieurs à la technologie elle-même. 

Depuis 2015 la technologie de reconnaissance faciale a en effet beaucoup progressé. Est-il pour autant possible de garantir que ce genre "d'erreur" ne se reproduira plus ? Non. Cela est impossible. Cela est impossible car il ne s'agit pas d'une erreur mais d'une finalité. La finalité des technologies de reconnaissance faciale est d'inférer des ressemblances. Quitte à forcer le trait. Si l'on cherche des coupables dans une foule de 100 000 personnes on trouvera forcément quelques dizaines de personnes "ressemblantes" aux coupables recherchés. Si l'on étend les critères de ressemblance pour s'assurer d'obtenir des résultats, alors personne n'est capable de donner la marge d'augmentation après laquelle tout personne afro-américaine aura autant de chances de ressembler à un gorille que toute personnes indo-européenne en aura de ressembler à un ours polaire, ou qu'un Chihuahua à un muffin, et autres caniches à des nuggets ou chiens de berger à des serpillères, ou des chouettes à des pommes.

Sociologiquement, culturellement, philosophiquement, moralement, l'ensemble des technologies de reconnaissance faciale sont dans l'héritage mortifère de cette pseudo-science qu'est la physiognomonie. Et elles se déclinent sur le mode d'une pathologie, la prosopagnosie, dont elles sont le miroir : là où le prosopagnosique peut voir sans reconnaître, les technologies de reconnaissance faciale prétendent reconnaître sans voir. Le reste n'étant qu'une prosopopée technique où l'on peut faire dire ce que l'on veut à ces visages mathématisés et extrapolés.

Ce modèle de l'extrapolation est aussi celui de l'inférence informatique, calculatoire, statistique, qui s'est généralisée avec le numérique et qui est la boîte de Pandore de toutes les dérives possibles. C'est pourquoi Zeynep Tufekci rappelle qu'il faut des lois pour réguler ces inférences

"Nous avons aussi besoin de faire voter des lois qui viendront directement réguler l'usage des inférences informatiques : qu'autorisons-nous à être inféré, sous quelles conditions, au regard de quels critères de responsabilité ('accountability'), de transparence, de contrôles et de sanctions en cas d'abus ?"  

Si l'on multiplie  d'un côté les dispositifs de surveillance et de reconnaissance faciale, si ces dispositifs abondent des bases de données biométriques elles-mêmes interopérables à disposition d'états ou d'organismes de police, et si dans le même temps on fait de la dissimulation du visage un délit pénal validé par le conseil constitutionnel (dans le cadre de la loi dite "anti-casseurs"), alors on ouvre consciemment la porte à tous les autoritarismes et faisant le pari qu'ils s'arrêteront au seuil du totalitarisme. Ce pari ne peut être que celui de fous.  

Dans l'excellentissime documentaire "Une contre histoire de l'Internet" on voit John Perry Barlow, le père de la déclaration d'indépendance du cyberpespace et l'un des fondateurs de l'EFF (Electronic Frontier Foundation), expliquer (à partir de 17'59) : "je connais bien la NSA, de l'intérieur, et je peux vous dire que leur despotisme est amoindri par leur incompétence. Ils peuvent enregistrer tout internet, mais ils n'ont aucune idée de quoi faire de ces données, et plus ils en ont, et plus ils sont confus." Nous étions alors en 2013. La différence fondamentale, depuis les révélations d'Edward Snowden, est qu'aujourd'hui les différents services de renseignement et de police ont gagné en compétence, et surtout qu'ils savent parfaitement quoi faire de ces données. Et si vous en doutez, allez voir les 4'42 de vidéo sur cette page de Human Rights Watch sur la manière dont la Chine croise d'immenses gisements d'information pour criminaliser n'importe quel type de comportement et déporter dans des camps de travail la minorité musulmane Ouïghoure. Pendant longtemps les projets politiques totalitaires ont attendu et espéré les technologies leur permettant d'accroître encore leurs stratégies de répression et d'oppression. Aujourd'hui les technologies numériques n'attendent plus que les projets politiques autoritaires de leur mise en oeuvre. Il est à craindre qu'elles n'aient pas à attendre longtemps.  

Bonus Track.

Depuis bientôt 15 ans, dans l'immensité bavarde des presque 3000 articles d'Affordance, j'essaie d'isoler quelques temps forts, sans souci ni besoin d'exhaustivité, comme autant de repères me permettant de poursuivre mon propre travail d'analyse des dynamiques et des tensions qui traversent internet, le web et les plateformes. Revoici quelques-uns de ces temps forts. 

1990 : Bienvenue dans le World Wide Web (web des documents)

2005 : Bienvenue dans le World LIVE Web (web du temps réel, notamment via Google News et l'essor des blogs)

2007 : Bienvenue dans le World LIFE Web (web des profils)

2013 : Bienvenue dans le World Wide WEAR (web des objets, des vêtements connectés et du corps-interface)

2014 : Bienvenue dans le World Wide ORWELL (sur l'urgence d'une éthique de l'automatisation) 

2015 : Bienvenue dans le World Wide PUSH (internet des objets et surtout des boutons de commande)

2018 : Bienvenue dans le World Wide BRAIN (interfaces neuronales et ondes cérébrales)

2019 : Bienvenue dans le World Wide FAKE (à propos des Fake News, des Deep Fake et des architectures techniques du faux)

Je n'ai pas trouvé le temps d'en faire un texte court mais vous trouverez ici des éléments pour composer vous-même un "Bienvenue dans le World Wide VOICE".

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J'ai frôlé Michel Serres

Affordance (Olivier Ertzscheid) - dim, 06/02/2019 - 11:24

J'ai frôlé Michel Serres. A l'époque je terminais ma thèse et nous travaillions avec la société Trivium, qui avait été créée par Pierre Lévy, Michel Authier et ... Michel Serres autour du concept des "arbres de connaissance". 

J'ai frôlé Michel Serres, comme beaucoup de ceux de ma génération peut-être, à la télévision d'abord avant que dans ses livres. C'est assez rare de voir incarnés les traits d'une pensée. Michel Serres était cette rareté : de son accent à ses traits, tout disait la malice et l'optimisme de sa pensée. 

J'ai frôlé Michel Serres comme on frôle un mantra : au détour d'une interview, c'était dans Libération en 2011, où à propos du métier d'enseignant il disait "j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi".

Tou(te)s mes étudiant(e)s aussi frôlent Michel Serres. J'y tiens. Pas un de mes cours de "culture numérique" ou de "théorie de l'information" sans visionner ces quelques minutes de conférence où il cite Leroy-Gourhan, "un de ses vieux professeurs", à propos de la génération mutante et de la manière dont chaque "perte" est également un gain. Cette année encore, ces quelques minutes projetées, que je peux presque réciter par coeur à force de les avoir entendues. Il paraît qu'au début de ses cours Michel Serres disait toujours, "Mesdemoiselles, Messieurs, soyez attentifs car ce que vous allez entendre va changer votre vie", et à chaque fois que je passe cet extrait ou un autre à mes étudiant(e)s, j'ai l'impression formidable que ce qu'ils entendront ce jour là changera la vie de certains d'entre eux, de certaines d'entre elles. 

J'ai frôlé Michel Serres encore cette année et mes étudiant(e)s également, au détour d'un texte sur les marques, la publicité, les noms propres et les noms communs, la philosophie antique et les antiques putains. Ce texte c'est "La guerre du propre contre le commun". C'est très certainement l'un de ses derniers textes. On peut le lire dans ce commun merveilleux que l'on appelle "le web" et dont Michel Serres restera pour moi le plus enthousiaste, le moins cynique, et le plus juste des penseurs.

Lui qui était fasciné par les mathématiques et qui s'était servi de la théorie des ensembles dans sa thèse sur Leibnitz, est mort à 88 ans. C'est à dire très exactement, à deux fois l'infini.   

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La place. Le mot. Et la place des mots.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - jeu, 05/30/2019 - 16:58

Je parle souvent avec mes étudiants des questions des libertés numériques. Et des censures qui vont avec.

La place "Tien'anmen".

Autorité(s). A quelques jours de l'anniversaire de la répression sanglante de la place Tien'anmen (4 Juin 1989), le gouvernement chinois a bloqué depuis le 15 Mai la totalité de l'encyclopédie Wikipédia dans toutes les langues. Comme rappelé par la fondation Wikimédia, Wikipédia a été bloquée par intermittence en Chine depuis 2004, puis la version en Mandarin de l'encyclopédie totalement bloquée depuis Juin 2015 et donc désormais dans toutes les langues.

Internet est arrivé en Chine en 1994. En 1998, le "projet bouclier doré" est lancé. L'autre grande muraille sera donc celle du "great firewall".

Popularité(s). La version chinoise du moteur de recherche Google à toujours répercuté la censure chinoise. Et j'ai toujours souvenir de la différence entre les résultats de Google Images quand on cherchait des images de la place Tien'anmen. Dans la version chinoise du moteur ou dans ses versions en mandarin, les images de la répression et celle de l'étudiant bloquant à lui seul une colonne de chars étaient remplacées par des jeunes filles dansant en costume traditionnel et autres images de propagande. 


Cette censure, technique, infrastructurelle, est au service d'une politique ou elle est l'instrument d'un chantage économique qui est le lit de toutes les compromissions (sans censure, pas d'accès au marché). Les images de la place Tien'anmen, l'obfuscation de l'image de l'étudiant face aux chars est l'une de ces dichotomies qui ont toujours accompagné mon propre cheminement sur la question des libertés numériques. Au-delà de la censure politique, au-delà de Google et de la Chine, cette affaire permet, m'a permis en tout cas, de voir et de mesurer ce qu'était la matérialité algorithmique d'une expression idéologique, et de toutes les aliénations ou les émancipation permises

Une censure techniquement complexe mais évidente à montrer tant est visible son gigantisme, et tant est visible aussi l'évidence de ce qu'elle cherche à cacher. 

Le mot "Nazi".

L'autre cas dont je parle souvent avec mes étudiants, et qui m'a lui aussi profondément marqué, est celui de la page de résultats de Google suite à la requête "Nazi", dans la version allemande et américaine du moteur. Permettez que je m'auto-cite.

"Quand j'explique à mes étudiants de DUT infocom l'histoire des algorithmes et des outils de recherche et que nous nous interrogeons sur la notion de "pertinence" et de "popularité, je leur donne tout le temps le même exemple. Sur le moteur Google américain, la requête "nazi" donne comme premier résultat le site du parti nazi américain. La même requête ("Nazi") mais sur la version allemande du moteur, donnait pendant très longtemps comme premier résultat le site du musée de l'holocauste (elle donne aujourd'hui uniquement une compil des pages Wikipédia sur le nazisme).

Une même requête, un même algorithme, aucune intervention manuelle sur les résultats de recherche et pourtant deux premiers liens parfaitement antagonistes : le parti nazi américain et le site du musée de l'holocauste. Fin de la démonstration, mes étudiants ont compris que la notion de "pertinence" était totalement subjective, que la notion de "popularité" disposait de biais culturels, historiques et législatifs (le parti nazi est légal aux Etats-Unis), et que le déterminisme algorithmique était lui-même contraint par un déterminisme culturel. Et que tout cela allait donner un cours très intéressant ;-)"

Pas de censure ici mais une surface, celle du moteur de recherche, et une profondeur, la profondeur d'une culture, d'une différence culturelle. Mais le début, déjà, d'histoires communautaires plutôt que d'une histoire commune.

Une différance comme "un ajournement du sens". Ajournement que permettent des externalités dont les moteurs se nourrissent, des externalités qui sont le web et que leurs index et crawlers ne travaillent pas comme une surface d'argile vierge mais dont ils rendent, dont ils rendaient, précisément, les altérités et les aspérités. 

Et puis les résultats, de recherche, n'ont plus jamais été les mêmes. Ils ont été individualisés, personnalisés, essentialisés d'une certaine manière. Renvoyés à des contextes non plus collectifs et culturels mais individuels et connivents. 

Low Cost sur l'Holocauste.

Alors dans les résultats de recherche se sont cachés des juifs, car partout il semblait que l'antisémitisme montait. Et puis les moteurs de recherche ont répondu à la question de l'Holocauste. A la question de savoir si l'Holocauste avait vraiment existé

Plus d'histoire de place, en Chine ou ailleurs, plus d'histoire de mot, délit ici et opinion ailleurs, mais une histoire de publicité. L'Holocauste continuait d'exister dans le ventre du moteur mais pour qu'il se lise sur son visage il fallait désormais payer. De la publicité. Souvenez-vous

"Une journaliste du Guardian a parfaitement bien résumé toute l'affaire dans l'article intitulé "Comment virer les sites négationnistes des premières places de Google ? En payant Google." (...) : "J'ai réussi à faire ce que Google disait être impossible. Moi, une journaliste sans aucune connaissance informatique, j'ai réussi à changer l'ordre des résultats de recherche de Google sur la requête "est-ce que l'holocauste a vraiment eu lieu ?" (...) J'ai viré Stormfront du haut de la liste. J'ai inséré un résultat issu de la page Wikipédia sur l'Holocauste. J'ai remplacé un mensonge par un fait." Comment ? En jouant avec la régie publicitaire Adwords et en achetant un lien payant (la page Wikipédia sur l'Holocauste) pour l'ensemble des requêtes négationnistes mentionnant l'holocauste. Coût de l'opération : entre 24 et 289 livres sterling. Business As Usual. Le journalisme a un prix. "Si vous ne voyez plus ce lien sponsorisé c'est que je n'ai plus d'argent. Chaque clic me coûte 1,12 livres et j'ai une limite journalière de 200 livres." Deux cent fois la vérité par jour. Si quelqu'un a décidé d'acheter cette vérité. Pour les milliers d'autres requêtes quotidiennes sur l'Holocauste, il faudra se satisfaire des 10 meilleurs raisons pour lesquelles il n'a pas eu lieu. (...)"

La fin de l'histoire. Et le commencement du storytelling. Toute histoire et toute croyance vaut d'être racontée. Tout récit mérite d'en masquer d'autres. Il suffira d'y mettre le prix.  

La question de la censure (collective) est désormais devenue celle (individuelle) de ce que l'on sent sûr. Si l'on sent que c'est sûr, si pour nous c'est sûr, alors plus besoin pour nous de censure. La censure opérait a priori, en amont, elle opère désormais en aval, par noyage dans la masse, par enfouissement des contenus : au-delà de la première page de résultats de Google, au détour d'un hoquet algorithmique du News Feed. Sur la première page de résultats, tout en haut de notre News Feed il y a ce que l'on croit, il y a ce que l'on sait, il y a ce que l'on croit savoir, il y a ce que les algorithmes savent que l'on peut croire. 

Free Speech and Free Reach.

"Quand dire c'est faire" disait Austin. Acte de langage performatif et fonction perlocutoire de la langue. Aujourd'hui la performativité semble s'être déplacée. La fonction perlocutoire est moins conditionnée par des actes de langage que par des actes d'exposition, par des stratégies de visibilité. "Quand dire c'est voir". Nous parlons d'abord de ce que nous voyons. Cela n'est ni nouveau ni propre aux architectures des plateformes du web. Ce qui est nouveau c'est la densité et l'intensité de ces paroles rassemblées, et ce qui est nouveau c'est la question de savoir non pas qui nous montre ce que nous devons voir mais quels déterminismes culturels et sociaux sont arbitrés par des règles algorithmiques de visibilité et d'exposition. De savoir, aussi, dans quelle mesure ils le sont et à quelles fins. 

Un éditorial de Wired daté d'Août 2018 titrait sur le fait que "Free speech is not the same as free reach". La liberté d'expression n'est pas la même chose que la liberté d'exposition, que la portée de ce que l'on dit. 

Que chacun soit libre de dire et de penser et de montrer ce qu'il veut est une chose. Cette liberté fonde la différence entre un état démocratique et un état autoritaire. Et nous renvoie à la question de la censure évoquée plus haut. Place Tien'anmen. Liberté par ailleurs variable dans l'espace même des démocraties comme autant de différances. Et nous renvoie cette fois à la question du mot "Nazi" évoquée plus haut, délit en France, opinion aux USA. 

Que chacun soit libre de dire et de penser et de montrer ce qu'il veut est une chose. Que des architectures techniques, que des artefacts socio-techniques soient à ce point déterminants dans l'exposition de ces opinions individuelles pose en revanche question. Supposer que ces artefacts soient dotés d'une volonté propre est aberrant et concourt à façonner le techno-mythe d'algorithmes omnipotents. Il faut donc poser la seule question qui vaille et qui est celle de la conception humaine de la finalité de ces plateformes et de leurs déterminismes. Et des responsabilités afférentes. 

Au sein de l'artefact socio-technique qu'est Facebook, au sein de cette plateforme qui, de manière totalement inédite, rassemble un nombre tout à fait considérable d'êtres humains et d'inférences calculatoires et statistiques déterminantes individuellement et collectivement, la liberté d'expression est avant tout subordonnée à la tolérance des CGU et à la négligence parfois opportuniste de leur application ; et la liberté d'exposition n'est un formidable jeu de dupes. Je ne suis en effet "maître" que de la possibilité de choisir d'atteindre "tout le monde", "mes amis" ou "des amis spécifiques" mais les "audiences invisibles" cumulées à la portée (reach) souvent aussi opaque qu'improbable me rendent doublement dépendant de la plateforme et de ses déterminismes algorithmiques. 

L'enjeu est un peu différent pour les moteurs de recherche (Google en l'occurence) puisque n'étant pas "hébergeur" des discours tenus sur le web ou dans d'autres plateformes, la firme ne traite le sujet de la liberté d'expression qu'en seconde main, au travers d'une liberté d'indexation qui l'engage uniquement à partir du moment où l'exposition des discours indexés se dévoile dans ses pages de résultats. 

Là encore, comme pour Facebook précédemment, c'est la liberté d'exposition qui engage et qui est le coeur des représentations du monde qu'elle construit et qui sont pour chacun d'entre nous des représentations structurantes. Eminemment structurantes comme le sont celles de Facebook. Qui ne sont naturellement pas les seules, qui ne sont pas exclusives des autres "médias" ou cercles sociaux au milieu desquels nous co-évoluons, mais qui sont, je le répète, aujourd'hui éminemment structurantes sur le plan politique, social et culturel. Ce qu'Anil Dash avait résumé d'une formule

"La différence entre des individus choisissant les contenus qu'ils lisent et des entreprises choisissant ces contenus à la place des individus affecte toutes les formes de médias."

Dans nos démocraties contemporaines, la question vitale des libertés publiques et individuelles, au travers des garanties de l'expression possible d'idées et d'opinions singulières, est aujourd'hui une question de liberté d'exposition bien plus que de liberté d'expression. C'est à ce titre que la question de la responsabilité des plateformes doit être engagée. Non pas sur le plan de la liberté d'expression (déjà encadrée et définie par la puissance publique, y compris, hélas, dans les régimes les moins démocratiques) mais sur celui de la liberté d'exposition permise ou empêchée par leurs architectures techniques. Qui sont aussi des architectures éditoriales

L'homme du web et celui de Tien'anmen.

Il y a 30 ans dans quelques jours, au lendemain du commencement d'une sanglante répression donc nul aujourd'hui ne connaît le nombre exact de victimes, un homme seul se dressait devant une colonne de chars. Nous étions en Juin 1989. Trois mois plus tôt, en Mars 1989, Tim Berners Lee inventait le web

 


Je me suis souvent demandé ce qui changerait si l'homme de Tien'anmen se dressait, aujourd'hui, devant une colonne de chars, trente ans après l'invention du web.

Ce que nous en aurions vu. Ce que nous en aurions dit. Ce que nous en aurions su. Si le système de "crédit social" lui aurait permis d'être là. Trente ans après l'invention du web, trente ans après le massacre sanglant de la place Tien'anmen, la Chine a décidé de bloquer la totalité de l'encyclopédie Wikipédia, dans toutes les langues. Les régimes autoritaires ou totalitaires ont ceci de précieux qu'ils désignent toujours, à coup sûr et en miroir, les atouts et les alliés les plus précieux d'une démocratie qui entend les combattre. C'est cela qu'est Wikipédia aujourd'hui : la précieuse et mouvante synthèse d'une liberté d'expression et d'une liberté d'exposition au service d'une liberté plus grande encore : celle de comprendre le monde.

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Mais Deliveroo du mal (Kiss my Ass Tech for Good)

Affordance (Olivier Ertzscheid) - jeu, 05/23/2019 - 22:20

Le 21 Janvier 2019, alors même que la société Google venait d'être condamnée par la CNIL à verser une amende record de 50 millions d'euros pour violations répétées du RGPD et atteinte à la vie privée, l'Elysée, pas rancunier, offrait à Google une page de pub gratuite sur son compte Twitter officiel où l'on voyait Sébastien Missofle (DG de Google France) annoncer que Google formait plein de gens au numérique et que c'était tellement cool.

Deliveroo Academy.

A l'occasion du sommet "Tech for Good", l'Elysée à ouvert son compte Twitter officiel à beaucoup des "granzacteursdelatech" de passage à Paris pour se lustrer le nombril aux frais de la licorne.

Parmi lesdits acteurs, on trouve un certain Will Shu, PDG de l'entreprise de livraison Deliveroo. Will Shu est super fort. Will Shu a tout compris de l'ancienne économie puisqu'il fait partie de ces patrons qui ne rechignent pas à s'augmenter de manière indécente et disproportionnée à chaque fois qu'ils le peuvent. Et Will Shu a aussi tout compris de la nouvelle économie puisqu'il s'efforce de maintenir ses coursiers en situation de quasi-esclavage. De quasi-esclavage consenti mais de quasi-esclavage quand même. "Deliveroo riders are screwed for Good" comme l'écrit Antonio Casilli. Ce qui vaut à Will Shu un certain nombre de procès, depuis déjà un certain temps (2017).

Et c'est donc depuis le compte Twitter officiel de l'Elysée que Will Shu nous annonce tout guilleret qu'il était, pendant "Tech for Good" à une session sur l'avenir de l'emploi et qu'il va créer la "Deliveroo Academy". Sérieux. La Deliveroo Academy. Un ... machin en lien avec Open Classrooms pour permettre à ses esclaves coursiers de prendre des cours sur "comment faire son CV" ou (je vous jure que c'est authentique) "comment gérer les interactions avec différents types de personnes" (sic) mais aussi des cours de "code informatique" parce que bon ben j'en sais rien, probablement que Open Classrooms avait pas le module "le syndicalisme pour les travailleurs exploités".

Et puis tant qu'à y être, parce qu'il est comme ça, Will Shu, il annonce aussi, toujours depuis le compte Twitter de l'Elysée, que Deliveroo va créer des "bourses d'étude" qui seront proposées "à un certain nombre de coursiers" dans "un certain nombre de domaines" et puis cadeau de la maison, "des programmes d'apprentissage avec de nombreux restaurants avec lesquels nous travaillons". Yolo. Des bourses d'étude. De l'apprentissage. Quand tu sais ce que c'est qu'un contrat d'apprentissage et la manière dont c'est encadré à l'université.  Le tout proposé par Deliveroo. Le gars était tellement chaud bouillant qu'il a failli annoncer la délivrance de diplômes universitaires. Une pizza livrée un Master en management offert. 

Les mecs sont tellement en train de faire des loopings d'indignité dans la stratosphère du foutage de gueule que si demain Patrick Balkany venait squatter le compte Twitter de l'Elysée pour annoncer qu'il crée un guide du routard des paradis fiscaux ça passerait crème et il enquillerait les RT et les Fav de l'ensemble de ce gouvernement de pathétiques badernes. 

Mais Deliveroo du mal.

Mais bon faut dire aussi que Deliveroo en ce moment ils ont la licorne sous stéroïdes étant donné qu'une petite entreprise spécialisée dans la livraison de plein de trucs ainsi que dans la maltraitance managériale de ses employés vient d'entrer dans son capital à hauteur de 515 millions d'euros. Bam. La même petite société qui a inventé l'algorithme du licenciement automatisé. Bref, Amazon. Entre esclavagistes et fossoyeurs du droit du travail forcément ça crée des liens.    

Depuis déjà plusieurs années (mais avec une recrudescence notable depuis 2 ans), on voit un peu partout fleurir ces initiatives visant, sous couvert de formation de masse ou de publics "éloignés", à préempter de la force de travail corvéable à merci à grand renfort d'Education Washing et Formation Washing. Venez-vous former chez nous, n'importe quand, n'importe comment, à n'importe quel âge et à n'importe quel prix (en général gratuitement, puisque c'est vous les produits). Ladite formation se résumant très souvent à coller lesdits impétrants devant un Mooc en mode télétravail encadré par des "tuteurs" eux-mêmes le plus souvent employés avec des contrats de misère, et sans aucune autre certification ou diplôme ou perspective au final qui ne permette de faire autre chose que d'avoir le sentiment d'avoir participé au plan de comm. de la start-up nation et d'être assis sur une licorne tellement ça pique. 

Oui je sais je vois tout en noir. Oui je sais "y'a quand même des gens formidables". Oui je sais "c'est toujours mieux que rien". Oui mais merde. Oui je sais surtout que quand Facebook forme les chômeurs et Google les étudiants, ben moi (et l'université) je vous l'ai déjà dit, on vous emmerde. Heureusement qu'il nous reste nos valeurs et qu'on n'est pas en train de multiplier par seize les frais d'inscription pour les étudiants étrangers sinon on finirait par croire qu'on a élu la version Ken à la plage de Jair Bolsonaro. Oh Wait.

Au regard de ce qu'est en train de devenir l'université française d'une part, mais surtout au regard du profil de psychopathes du contrat social et de serial killers du droit du travail des acteurs se positionnant actuellement sur le marché plus que juteux de la formation de masse, il serait quand même temps d'arrêter de se pogner le coq rouge en 3D pour s'interroger sur le projet politiquement criminel et socialement mortifère consistant à laisser des boîtes comme Deliveroo (qui en plus n'est même pas la pire ...) s'inventer des "Academy" et mettre en place des putains de bourses d'étude. Quant à penser un seul instant qu'ils agissent ou agiront au nom du bien commun ou de l'intérêt général faut avoir la clairvoyance politique d'une huître morte pour l'imaginer ne serait-ce qu'une seconde. 

Phonétiquement "deliver" et "délivre" sont aussi proches qu'anagrammatiques. "Deliver" en anglais, signifie "livrer". Se livrer. L'inverse d'une libération. L'antithèse d'une délivrance. Une aliénation consentie. La Deliveroo Academy. Et ses coursiers boursiers. Tech for Good. Kiss my Ass. Mais Deliveroo du mal. Amen. 

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La jeunesse au (parcours) supplice.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - ven, 05/17/2019 - 19:12

Je suis cette année directement concerné (au titre de parent) par la procédure d'affectation dans l'enseignement supérieur de toute une classe d'âge, connue sous le nom de Parcours Sup. J'observe depuis plus de deux ans (avant cela s'appelait "APB pour Admission Post-Bac") la manière dont ces routines et ces algorithmies d'affectation sont principalement des instruments d'assignation à résignation. 

J'avais, exactement à la même époque l'année dernière, publié un texte intitulé "Le jeune président de la start-up nation était en fait un vieux con comme les autres". Au regard de la journée que près de 70 000 lycéens et lycéennes viennent de passer dans cet "an 2" de Parcours Sup, admis hier soir et ce matin subitement refusés ou relégués dans les limbes de listes d'attente interminables, et au regard de ce qu'ils et elles vont encore probablement vivre dans les prochains jours, alors que les épreuves du Bac ont déjà commencé (nombre d'élèves passaient aujourd'hui différentes "options", et les oraux de langue dès la semaine prochaine), je republie donc une version courte de ce texte.

L'incapacité du gouvernement à apprendre des erreurs de l'an passé, l'obstination de la pathétique et raciste Ministre Frédérique Vidal à s'entêter dans le refus d'inclure la hiérarchisation des voeux, les bugs de cette année qui ne sont en fait que des fonctionnalités, sont autant de preuves, s'il en fallait encore, qu'au-delà de l'incurie manifeste du déploiement de cette plateforme, elle est avant tout au service d'un projet de mise à genou et de mise au supplice de la jeunesse. 

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Je partage à peu près autant les idées d'Emmanuel Macron que la déclaration d'impôt de Patrick Balkany. Mais il est deux points sur lesquels j'espérais que la raison puisse l'emporter sur mes convictions. Primo il était "jeune". Et deuxio il ne se ferait pas prendre le mulot dans le bon coin puisqu'à l'instar du proctologue, il voyait du digital partout. 

Et puis il y eut #Parcoursup. Alors là j'avoue qu'au delà de l'algorithme tout moisi, en plus de faire bien pire que le déjà sinistre APB, ma sidération fut totale. Tout le monde savait que la fin de la hiérarchisation des voeux allait causer un bordel innommable. Tout le monde l'avait expliqué et démontré. En tout cas tous les gens sérieux. Mais je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas qu'un gouvernement et un ministère puissent en toute connaissance de cause assumer le fait que sur les 750 000 lycéens de terminale, plus de 400 000 d'entre eux soient "en attente" ou "sans affectation" alors que le démarrage des épreuves du bac était fixé au 8 juin. Je ne comprenais pas davantage, sauf à vouloir littéralement mettre le feu aux lycées et à la jeunesse, que ce même gouvernement assume et revendique l'éventuel déblocage de places en université "au fil de l'eau" : c'est à dire qu'il puisse choisir de distiller le stress au jour le jour pour que cette jeunesse là n'ait jamais de répit. Et puis d'un coup j'ai compris. La logique du truc m'est apparue.

J'ai compris que le projet politique de notre jeune président était de semer une graine : celle de l'humiliation quotidienne, celle de l'intranquillité permanente qui fait grandir la résignation qui, à son tour, façonnera le corps et l'âme de la chair à Managers dont a besoin le patronat. Et puis bien sûr, la graine de la concurrence. Toujours mettre les gens en concurrence.

Le lendemain des résultats de Parcoursup il y eut des classes entières de terminale où aucun, je dis bien aucun lycéen n'avait autre chose que "refusé" ou "en attente". Je vous laisse juste imaginer l'ambiance et la tête du prof y débarquant le matin. Et si l'imagination vous fait défaut alors allez voir sur Twitter, sur Facebook, ou dans les journaux. 

Donnez-moi les explications que vous voudrez mais les faits sont têtus : plus de la moitié d'une classe d'âge s'est trouvée, à 15 jours de l'examen du baccalauréat, avec un avenir qui indiquait "refusé" ou "en attente". On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Mais l'on n'a pas davantage envie d'être "refusé" ou "en attente" comme seule alternative sérieuse.  

Mais cela n'était pas suffisant. Pour que l'humiliation soit totale, pour qu'elle achève de bâillonner les rêves et de cisailler la colère à la racine, il fallait lui montrer, à cette jeunesse, à quel point la vie était injuste et précaire et qu'elle l'accepte comme une norme raisonnable. Que l'envie même de la colère lui soit ôtée. Et pour cela rien de mieux que la stochastique, l'aléatoire, l'irrégularité, le brouillage des repères, des quelques repères restants, et la mise en concurrence.

Alors on vit fleurir, notamment sous le hashtag #Parcoursupercherie, beaucoup d'incompréhension : les meilleurs dossiers avec les meilleures moyennes se voyaient refusés là où leurs camarades avec de bien moins bonnes notes et de moins bons dossiers se trouvaient pris. A l'incompréhension s'ajouta le dégoût qui était le début du renoncement : puisque même cela devenait incohérent, à quoi bon lutter, à quoi bon résister ? Bien sûr certains bons dossiers étaient, eux, pris partout. Ils seraient les premiers de cordée de demain, eux seuls auraient le choix c'est à dire non seulement la possibilité de choisir pour eux-mêmes mais également la responsabilité bien plus écrasante d'aliéner et de subordonner l'avenir des autres à leur choix propre. Tant qu'ils n'auraient pas renoncé à tel ou tel voeux, tant qu'ils n'auraient pas "choisi", les autres resteraient "en attente". Quand on veut fabriquer de l'oppression il faut donner à certains cet avant-goût du sentiment de toute puissance que ressent l'oppresseur et espérer qu'ils y prennent goût. 

Ce pari de l'humiliation de la jeunesse, s'il était mené à son terme, serait une victoire éclatante : la victoire des managers. Car toute cette histoire n'est rien d'autre qu'un conditionnement, une préparation aux formes routinières de management par le stress qui attend cette jeunesse et que réclame le Medef.

Comme dans tout pari osé bien sûr il y avait un risque. Le risque d'une rébellion. Et que cette rébellion prenne. Toute étincelle si faible qu'elle soit devait immédiatement être douchée. (...)

Le jeune président est avant tout un vieux con, certain de son pouvoir, mais qui a peur. Réprimer la jeunesse pour l'exemple n'a jamais été une marque de fermeté mais le signe d'un vieux con apeuré. Qui a peur de la jeunesse, de toutes les jeunesses, qu'elles soient dans les idées ou dans les corps. Alors il noie quelques Zadistes sous des tombereaux de grenades. Alors il met en garde à vue et en examen des lycéen(ne)s. Alors il dit les yeux dans les yeux à 400 000 lycéens : apprenez à avoir peur de l'avenir, apprenez à attendre, apprenez à vous soumettre aux désirs et aux choix des premiers de cordée qui demain seront vos managers, apprenez à vous résigner, apprenez à renoncer. (...)

Le jeune président, c'est à porter à son crédit, n'a jamais prétendu être le président des jeunes. Il est désormais, pour une immense partie de la jeunesse, devenu ce qu'il n'avait jamais finalement cessé d'être : juste un vieux con de plus.

Et comme tous les vieux cons qui l'ont précédé dans ces fonctions, son avenir à lui n'est ni "en attente" ni "refusé". On raconte qu'il était plutôt sérieux quand il avait 17 ans. Et qu'il a eu ses tilleuls verts, et sa promenade. S'il s'imagine Rimbaud rappelons-lui qu'il n'est qu'un Créon. Et qu'il prend le risque de fabriquer une génération d'Antigone.

Et que nous ne le laisserons pas faire. 

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Appel de Christchurch. Same player shoot again.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mer, 05/15/2019 - 23:44

C'était donc aujourd'hui (15 mai 2019) que Jacinda Ardern et Emmanuel Macron lançaient "l'appel de Christchurch", deux mois exactement après le massacre en "live" de 51 personnes par un fou furieux se réclamant de l'idéologie suprémaciste. 

Que pouvait-on attendre de cet "appel" ? En vérité peu de choses. Certainement pas de réponse à la question de savoir pourquoi nous regardons la vidéo d'un homme qui en massacre d'autres. Au mieux de vagues promesses sur de très timides engagements. Pour le coup, nous ne fûmes pas déçus. L'appel en lui-même est d'une insipidité pathétique. On dirait un référentiel de compétences établi par un cabinet de stagiaires à l'encéphalogramme plat. Il est divisé en deux parties

D'abord on a "nous gouvernements nous engageons à" et de l'autre "nous fournisseurs de services en ligne nous engageons à". 

Et à quoi s'engagent-ils donc ? Pour les gouvernements à :

  • Lutter contre les facteurs de terrorisme et d’extrémisme violent, en renforçant la résilience et l’inclusion de nos sociétés (...) notamment à travers l’éducation, en renforçant plus spécifiquement l’éducation aux médias.

Voilà. Voila voilà voilà. C'est vrai que personne ne fait ça depuis 20 ans. Ni ne réclame de l'argent public permettant de créer plutôt que de supprimer des postes de personnels capables d'assurer cette éducation aux médias. 

  • Veiller à l’application efficace des lois en vigueur (...)

Bah oui gros. C'est en effet un peu ton taff. Mais ça marche pour tout hein. Pas que pour la lutte contre les contenus haineux en ligne. 

  • Encourager les médias à appliquer des normes éthiques lorsqu’ils décrivent en ligne des événements terroristes (...)

Voilà. Les médias. Voilà voilà voilà. Par exemple BFM a promis que plein milieu d'une prise d'otage ils ne diffuseraient pas en direct à la télé la bande son desdits otages planqués dans la chambre froide. Et puis accrochez-vous bien parce que ça monte en puissance.

  • Soutenir la mise en place de cadres, par exemple des normes sectorielles, pour s’assurer que la communication sur les attentats terroristes n’augmente pas l’écho des contenus terroristes et extrémistes violents, sans toutefois porter préjudice à une couverture responsable du terrorisme et de l’extrémisme violent.

Alors là c'est magique. On va mettre en place des cadres mais pas trop cadrants quand même histoire de ne pas porter préjudice à une couverture responsable hors-cadre. Putain ils sont forts. 

  • Envisager des mesures adaptées afin de prévenir l’utilisation des services en ligne pour diffuser des contenus terroristes.

Ah ben oui forcément. C'est pas con ça tiens. En plus personne n'y avait pensé. Envisageons des mesures. Mieux. Créons la CCEME. La Commission Chargée d'Envisager des Mesures Adaptées. 

Et puis donc il y a "les fournisseurs de services en ligne". Et eux ils s'engagent ... à ...

  • Prendre des mesures particulières et transparentes permettant de prévenir le téléchargement de contenus terroristes et extrémistes violents, mais aussi leur diffusion sur les réseaux sociaux

D'accord mais justement c'est bien là ou c'est totalement foireux depuis le départ. Donc les gars, on va pas se contenter de vous croire sur parole.  

  • Faire preuve de plus de transparence dans la mise en place de normes collectives ou de conditions de services.

En gros ils vont mieux expliquer aux utilisateurs pourquoi c'est mal de partager des contenus terroristes. C'est vrai qu'on sentait bien que le tueur de Christchurch et ses copains suprémacistes qui ont dupliqué la vidéo ils étaient essentiellement en manque d'explications claires et de transparence en ce qui concerne la mise en place de normes collectives et les conditions de services.

  • Mettre en œuvre des mesures efficaces et immédiates visant à atténuer les risques particuliers de diffusion de contenus terroristes et extrémistes violents dans le cadre de flux en direct, notamment l’identification de contenus à des fins d’examen en temps réel.

Voilà. Donc précisément le truc qui n'a jamais marché depuis que les réseaux sociaux et les attentats terroristes existent. Mais nous en reparlerons un peu plus bas dans cet article. 

  • Effectuer des rapports publics, réguliers et transparents, quantitatifs et reposant sur une méthodologie précise, sur la quantité et la nature de contenus terroristes et extrémistes violents détectés et retirés.

Voilà merci donc ça ça existe déjà hein. Genre les "transparency reports" que Google (et Facebook et Twitter) publient depuis ... longtemps. Mais bon. C'est vrai qu'une déclaration qui n'annoncerait pas des trucs qui existent déjà en les présentant comme des nouveautés ne serait pas une vraie déclaration. 

Et puis y'a la cerise sur le gâteau. La. Cerise. Sur. Le. Gâteau. Accrochez-vous bien. Non vraiment. Les "fournisseurs de services en ligne" s'engagent dans le cadre de l'appel de Christchurch à ... tadaaaaam ...

  • Examiner les formules des algorithmes et les autres processus pouvant orienter les utilisateurs vers des contenus terroristes et extrémistes violents et/ou amplifier ces contenus, afin d’avoir une meilleure connaissance des points d’intervention possibles et d’effectuer des modifications lorsque ces phénomènes sont constatés. 

Putain. Oui vous avez bien lu. Les plateformes (enfin les 5 qui ont timidement signé cet accord pathétique) s'engagent à examiner leurs propres algorithmes. Question : est-on en train de nous prendre pour des jambons ? Réponse : Oui. 

Et puis le dernier point c'est : 

  • Agir ensemble pour faire en sorte que les efforts intersectoriels soient coordonnées et solides

En "partageant nos connaissances et notre expertise" ajoutent-ils. Un manuel de bonnes pratiques. C'est vous dire à quel point ça va changer rapidement les choses. Je crois que la dernière fois que j'ai lu quelque chose d'aussi définitif que disruptif c'était dans "Oui-Oui à la plage". 

Donc ça c'était "l'appel de Christchurch".

Et puis donc pendant que tout ce petit monde s'occupe donc à produire des appels aussi creux que l'humanité de Laurent Wauquiez est superfétatoire, il y a Facebook qui, de son côté, pépouze, nous balance un petit communiqué de presse ... comment dire ... pas piqué des hannetons. En fait je crois qu'ils se foutent carrément de notre gueule. Je vous explique.

"Same Player Shoot Again".

Facebook a donc publié un communiqué de presse qui est un scandale et une honte absolue. Concernant les "restrictions" que la plateforme dit vouloir mettre en place pour éviter qu'un prochain fou furieux ne puisse filmer en "Live" le massacre d'innocents, voilà ce à quoi s'engage Facebook : 

"Aujourd’hui, nous durcissons les règles spécifiques à Facebook Live, en appliquant une politique dite de « première infraction ». Ainsi, toute personne qui enfreindra nos politiques les plus sensibles se verra interdire l’utilisation de Facebook Live pour une période déterminée – par exemple 30 jours – à compter de sa première infraction. Par exemple, quelqu’un qui partage un lien vers un communiqué d’un groupe terroriste sans élément de contexte se verra immédiatement interdire l’utilisation de Facebook Live pour une période déterminée."

Je le répète : ce communiqué est un scandale et une honte absolue. Pourquoi ? Parce qu'avec ces "restrictions" le tueur de Christchurch aurait parfaitement pu faire son "live". C'est proprement ahurissant de négligence sur les questions des contenus haineux, et c'est surtout ahurissant d'indécence pour les familles des victimes.

Mais il y a encore mieux. Si si. Juste après la terrible menace de ne plus pouvoir faire de Live pendant 30 jours, on trouve écrit ceci : 

"Nous prévoyons d’étendre ces restrictions à d’autres domaines au cours des prochaines semaines, en commençant par le fait d’empêcher ces personnes de créer des publicités sur Facebook."

Des génies. Des putains de génies. C'est vrai que par exemple le tueur de Christchurch après avoir buté 51 personnes en Live, faudrait pas qu'il puisse créer des publicités sur Facebook. Bah oui. Ou même avant hein. Les gars ont vraiment tout prévu. 

A titre d'exemple, et juste pour mieux mesure l'immensité galactique du foutage de gueule je rappelle une histoire parmi tant d'autres d''étudiants en école de commerce qui s'entraînent à faire des exercices avec des comptes Google Ads (régie publicitaire de Google) et qui, ce faisant, enfreignent une des règles de la régie publicitaire : ils sont définitivement bannis de la régie publicitaire. A vie. Définitivement. A vie. Idem évidemment s'ils essaient de se créer un nouveau compte depuis une autre adresse mail. A vie.

"Nous vous remercions de votre patience. Il a été confirmé que votre compte ne respectait pas les règles AdWords. Cette décision étant irrévocable, il ne sera pas réactivé. Évitez de créer d'autres comptes AdWords, car ils seront également suspendus."

Irrévocable. Bannissement à vie. Pour un exercice mal maîtrisé sur Google Ads dans le cadre d'une formation universitaire. Mais là, ben non. T'as liké les règles politiques les plus sensibles ? T'as liké un communiqué d'un groupe terroriste ? Vilain. Puni de "Live" pendant 30 jours. Juste pendant 30 jours. Et c'est tout ? Bah oui. C'est tout. Ah oui et tu ne pourras pas créer des publicités. Aaaaaaah. On est bien soulagés du coup. 

Voilà très exactement ce qui se passe lorsque l'on convoque des pyromanes pour éteindre l'incendie qu'ils ont allumé. Merci à La Quadrature du Net de le rappeler sans détour

La morale de tout ça c'est que deux mois après qu'un fou furieux se soit filmé en Live sur Facebook en train de tuer 51 innocents dont des enfants, le jour de la publication d'un appel qui ne servira absolument à rien, la réponse de Facebook, la vraie, est en revanche une glaçante confession de cynisme et d'avidité.

Pour Facebook, rien, rien jamais ne passera au-dessus des opportunités d'audience d'une fonctionnalité technique. Rien. Pas même le massacre de 51 innocents. La réponse de la plateforme c'est "attendez 30 jours", et puis  "Same Player Shoot Again". 

Dans cette affaire il semble bien que la dignité ne soit rien d'autre qu'un mauvais signal à envoyer aux actionnaires et aux investisseurs. Une nouvelle fois, l'architecture technique de la plateforme se démarque par son efficacité : qu'il s'agisse d'identifier des survivants comme dans le Safety Check ou de relayer les images d'un massacre, chacun verra la toute puissance du panoptique. Et l'aveuglement total de son concepteur. 

Same player shoot again.

 
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Dark Social : le commerce des indulgences et des conversations.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - lun, 05/13/2019 - 22:41
16ème siècle.

Le 31 Octobre 1517, Martin Luther fait placarder un texte, connu sous le nom des "95 thèses" à l'entrée des églises pour lutter contre le commerce des indulgences. Il s'agit notamment de s'opposer à la vente de ces indulgences par l'église catholique romaine pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome.

20ème siècle.

En 1999, Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls, et David Weinberger publient le Cluetrain Manifesto, une liste de 95 thèses (en référence au document de Luther) interrogeant la manière dont internet et le web impactent le commerce, les entreprises et le marketing, et qui se résume à la thèse numéro 1 des 94 à suivre selon laquelle "les marchés sont des conversations".

21ème siècle.

Nous sommes en 2019. Notre Dame de Paris a brûlé et les indulgences des plus grandes fortunes de France tombent à grands coups de centaines de millions d'euros. Les GAFA ont tous prospéré sur le Cluetrain Manifesto dans la mesure où leur modèle d'affaire repose fondamentalement sur l'exploitation de ces conversations qui fondent en effet tant de marchés, à commencer bien sûr par celui de l'exploitation attentionnelle.

Depuis maintenant deux ans et le scandale "fondateur" de Cambridge Analytica, pas une semaine ne passe sans que Facebook ne soit exposé à un nouveau scandale ou à une nouvelle tribune dénonçant les pratiques de la firme ou réclamant son démantèlement parfois assorti de la démission de Mark Zuckerberg (et de 25 bonnes raisons pour la justifier). Sans aucune indulgence, sauf bien sûr les "indulgences" que la prospérité de son modèle d'affaire lui permettent d'accumuler, provisionnant ainsi des amendes de plus de 3 milliards de dollars comme d'autres mettent 1 euro dans un parcmètre. Dernière tribune en date, celle du co-fondateur de Facebook, Chris Hugues, dont la brouille avec Zuckerberg date de son départ de Facebook en 2007 et qui, après avoir dénoncé à raison mais de manière désormais classique le côté inédit du pouvoir dont dispose Zuckerberg sur la firme et sur 2 milliards et demi d'êtres humains, propose donc de démanteler la firme en la séparant en trois entités distinctes : Facebook, Instagram et WhatsApp

L'idée de ce démantèlement revient de plus en plus régulièrement dans l'actualité, y compris dans l'agenda politique des primaires (démocrates) par la voix d'Elisabeth Warren, mais l'idée plus générale d'une forme de nationalisation remonte en fait à 2012 comme j'avais tenté d'en faire l'archéologie par ici.

Je crois que si l'on veut régler l'ensemble des problèmes que pose Facebook aujourd'hui il faut en effet plutôt se diriger vers une forme de nationalisation (pour transformer la plateforme en un "commun" et rompre avec le modèle économique toxique et structurellement vicieux) et en même temps déployer un index indépendant du web. L'idée de "séparer" les entités Facebook, Instagram et WhatsApp ne solutionnera rien. Comme le rappelle Ian Bogost dans un éditorial pour The Atlantic

"The company has never looked like a railroad or a telco, or even a technology company from a former era, like Microsoft, with its Windows, Office, Cloud, and other distinct products and associated divisions. Part of the problem with breaking up Facebook is that the company is amoebic, of little determinate form, like the networks of mucous mesh grazers that trawl the deep seas."  

D'autant que le "Next Big Problem" pour Facebook et pour nos sociabilités va principalement s'articuler entre l'entité Facebook et l'entité Messenger autour d'une notion que l'on appelle le "dark social". 

Next Big Problem ? Dark Social.

Le "Dark Social" est un terme utilisé notamment (uniquement ?) dans le domaine du marketing pour désigner l'ensemble de ces partages "invisibles" de contenus, partages qui s'effectuent dans les messageries instantanées, par mail, par textos ou bien encore ... à l'oral. Partages qui ne peuvent donc être ni observés, ni mesurés, ni comptabilisés (ou en tout cas beaucoup plus difficilement).

Si l'on reprend la métaphore déjà surexploitée des parties immergées et émergées d'un Iceberg (cf l'image ci-après), de la même manière que l'on distinguait, dès les années 1990, le web "de surface" d'un web "profond" ("invisible web" ou "deep web") lui-même distinct d'un "Dark Web", le "Dark Social" serait aujourd'hui la partie immergée de l'iceberg des contenus partagés sur les plateformes sociales.   

Ce partage là mobilise, par nature comme par fonction, davantage de liens forts que de liens faibles : ces textos, ces SMS, ces échanges sur Messenger ou WhatsApp sont davantage orientés vers des proximités sociales de notre premier cercle relationnel et elles impliquent plus fortement le destinataire en "l'adressant", en le ciblant personnellement. Leur puissance de recommandation, leur force de prescription n'en est que plus forte et plus déterminante. Et donc d'autant plus intéressante pour le modèle d'affaire des annonceurs et des plateformes. C'est d'ailleurs pour cela que ces formes de partage sont de plus en plus mises en avant et de manière de plus en plus incitative.

Sur Facebook, nombre de contenus voient s'afficher de manière systématique la possibilité "d'envoyer sous forme de message" (dans Messenger donc) à des "amis", possibilité également présente en bonne place lorsque l'on clique sur le bouton "partager" ("envoyer comme message").


Cette fonctionnalité est particulièrement mise en avant sur les vidéos, vidéos qui sont elles-mêmes la plupart du temps des contenus à forte dimension virale (davantage en tout cas que le texte seul ou les images).  

Début Avril, Christophe Asselin se faisait l'écho d'une étude de Global Web Index montrant que 63% des partages de contenus se font par messagerie privée

Et si l'on y partage en majorité des photos et des vidéos marrantes, on y relaie également beaucoup de liens vers différents articles. 

  Noir c'est noir. Il n'y a plus d'espoir d'espace public.

Web noir. Dark Web. Motifs noirs. Dark Patterns (utilisés entre autres pour détourner les obligations de recueil de consentement ou pour persuader d'accomplir une action ou pour maintenir les utilisateurs captifs quelques minutes supplémentaires). Publications noires. Dark Posts (technique d'influence utilisée notamment pour le Brexit et la campagne de Trump). Et donc désormais partages noirs. Dark Social.

Si la place qu'occupe Facebook (et son écosystème applicatif et de services) aujourd'hui dans les usages peut-être considérée comme a minima préoccupante en lien avec des questions sur la liberté d'expression, l'influence (ou l'ingérence) sur les élections, les discours de haine ou la propagation de mensonges et autres Fake News, c'est aussi car le couplage structurel (et donc la co-détermination) entre le réseau social - Facebook - et la messagerie instantanée - Messenger - fabrique une double opacité problématique à plus d'un titre. 

D'autant que ladite double opacité (pour des observateurs extérieurs) est a contrario un double dévoilement pour la firme qui est, elle, en capacité de scruter la totalité des échanges qu'elle organise ou suscite elle-même (et ce au moins tant qu'elle n'aura pas, pour sa messagerie, activé le chiffrement de bout en bout, qui n'est pour l'instant qu'une promesse). 

Le premier niveau qui fait problème est, bien sûr, celui de l'opacité structurelle et calculatoire des mécanismes d'éditorialisation algorithmique en général, mais tout particulièrement dans le domaine publicitaire, et encore plus tout particulièrement quand il s'agit de publicités électorales ou d'actions d'influence apparentées.

Et le second niveau est donc celui de ce partage social en mode "Dark". Car non seulement nous sommes dans l'incapacité de prendre la mesure (réellement et en temps réel) du niveau de responsabilité de Facebook dans la propension déterministe calculatoire ou idéologique à mettre en avant certains contenus plutôt que d'autres, dans certains contextes et pour certaines catégories d'utilisateurs, mais nous sommes également dans l'impossibilité totale de mesurer le niveau de progression, d'impact, d'efficacité de toutes ces formes perverses et plus ou moins bien dissimulées d'éditorialisation si elles ont vocation à circuler essentiellement dans le cadre de messageries propriétaires une nouvelle fois inauditables et imperscrutables par quiconque d'autre que la plateforme hôte elle-même.

Un paradoxe dont l'artificialité force à la schizophrénie puisque n'importe quel défenseur des libertés numériques et donc d'une possible et réelle "privacy" (et j'ai la faiblesse de croire que j'en suis un) se trouverait presque en situation de réclamer une transparence sur des échanges privés, transparence qui hier encore était le discours dominant de ceux qui, précisément, voulaient tuer la vie privée (rappelez-vous les "si vous n'avez rien à vous reprocher alors vous n'avez rien à cacher" ou le "seul les criminels se soucient de protéger leurs données personnelles" et autres "la vie privée est une anomalie"). Et aujourd'hui ...

Une autre forme de No Future selon Mark Z.

Alors voilà. Rappelons les bases. En trois points.

Premier point : le grand enjeu de la privacy dans une démocratie soucieuse des libertés publiques et individuelles est d'admettre que fort heureusement tout le monde à le droit d'avoir quelque chose à cacher ou tout au moins d'avoir la possibilité de le faire. Deuxième point : mais il est de plus en plus complexe de préserver ce droit (revisionnez l'excellent documentaire Nothing to Hide) et ce droit "de confort" est devenu un droit "d'effort". Et troisième point, le plus important mais aussi le moins consensuel et le plus Faustien : il faut que ce droit à la dissimulation et à la vie privée ne joue pas d'un pervers alibi technique pour constituer partout des espaces imperscrutables, imperquisitionnables, totalement et définitivement soustraits au regard d'un juge (argument que j'avais défendu, un peu tout seul, dans l'affaire Apple VS FBI).  

Facebook "Arena" et Messenger "Setting"

Dans les théories dites de "l'apprentissage situé" (Situated Learning) et des communautés de pratiques développées par Jean Lave et Etienne Wenger, la première, concernant ce que l'on appelle en général le "contexte", a proposé de scinder cette notion en deux catégories différentes

"La distinction entre "Arena" et "Setting" a été proposée par Jean Lave (1988) pour désigner deux acceptions différentes du mot contexte. "Arena" fait référence à la dimension objective du contexte, c’est-à-dire à ses contraintes ; "Setting" fait référence à la dimension subjective du contexte, c’est-à-dire à la situation vécue par l’acteur et construite par son activité. Engagés dans le même "Arena", deux acteurs construisent des "Settings" différents."

L'Arena c'est "l'environnement neutralisé, au repos, tel qu'il serait décrit par un observateur désengagé et omniscient et qui fournit un cadre à de multiples actions possibles". Et le "Setting" c'est "l'environnement animé par l'activité qui sert de contexte ajusté." (C. Datchary et C. Licoppe). "Setting" renvoie au "contexte créé par l'individu pendant l'interaction avec l'Arena, comprenant les interactions avec d'autres individus. Le focus n'est ni l'individu ni l'environnement mais la relation entre les deux." (T. D. Anderson)

Facebook, l'espace Facebook accessible de manière semi-privée et fonctionnant comme une agora semi-publique est cette Arena marquée par des contraintes à la fois techniques (tri algorithmique et calculatoire) et sociales (gestion de la hiérarchisation entre liens forts et liens faibles). 

Messenger est davantage l'expression de ce "Setting", cette dimension subjective du contexte qui fait que chacun réagira différemment à certains contenus. Or cet aspect subjectif du contexte s'exprime de plus en plus derrière l'opacité totale - pour d'autres utilisateurs de "l'arena" - de l'outil de messagerie. 

Et donc ?

Et donc, avec la bascule vers le "Dark Social" et le "setting" plutôt que "l'arena" comme cadre du partage et de la rediffusion, il devient très compliqué de remettre de la rationalité publique dans des irrationalités privées. Tant que l'essentiel des logiques de partage se jouaient "en surface", sur la partie émergée de l'iceberg, il était encore possible, compliqué mais possible, d'en avoir une vision macroscopique, d'en mesurer l'étendue, et, faute de toujours pouvoir en circonscrire les effets à tout le moins d'en discuter et d'en identifier certaines des causes. Exemple. Si l'on voit un de nos "amis" liens faibles partager un contenu que l'on sait être, par exemple, une Fake News, il demeure possible dans "l'arena" d'engager le débat et d'exposer, au vu de l'ensemble des autres destinataires "publics" de son post, les éléments de contradiction. Dans "l'arena" toujours, il est également possible d'agir structurellement (si l'on est le propriétaire de la plateforme) ou par un rappel à la loi (si l'on est le législateur). Mais si ce même ami lien faible prend connaissance d'une Fake News et la rediffuse uniquement par le canal de Messenger à d'autres de ses amis liens forts (qui eux-mêmes à leur tour ...) alors il devient impossible de circonscrire et de mesurer cet effet de propagation virale.

Si, parmi tant d'autres, on s'arrête un instant sur l'exemple des discours anti-vaccinaux, on observe que ceux-ci ont progressivement été relégués (par effort) et relayés (par confort), dans des groupes d'abord publics puis de plus en plus privés sur Facebook. Qu'ils sont donc progressivement sortis de l'agora discursive comme de l'arena contextuelle. 

Et il est quasi certain que désormais "parias" dans l'agora de l'arena, les discours anti-vaccinaux ne trouvent un point de fuite idéal dans le "Dark Social" où ils ne pourront à aucun moment être contestés et recontextualisés, et où, surtout, Facebook ne pourra plus voir sa "responsabilité" engagée et son attitude critiquée. Mais ou le même Facebook pourra continuer à tranquillement maximiser les retours publicitaires de ces espaces "settings" de messagerie (Messenger mais aussi WhatsApp). 

On pourrait bien sûr conclure de tout cela qu'après tout, rien de nouveau sous le soleil, depuis que les êtres humains vivent en communauté et sont dotés de parole et de structures sociales de rassemblement et d'expression, il y a toujours eu ces effets de dissémination. On pourrait se contenter de considérer que le "Dark Social" d'aujourd'hui n'est rien d'autre que ce que les commérages étaient hier. 

Mais ce serait faire une triple erreur. D'abord celle d'oublier la monétisation instrumentale de cet ensemble d'interactions sociales et discursives. Ensuite celle de faire l'impasse sur la possibilité d'un projet politique de la plateforme. Enfin, à l'échelle de la distribution et de la volumétrie des contenus, des individualités mais aussi des collectifs ou proto-collectifs en présence, oublier que le couplage structurel entre une plateforme qui propose et une messagerie qui dispose, produit un effet sur l'opinion d'autant plus problématique qu'il est masqué et inauditable.

Ce couplage structurel entre la plateforme sociale émergée et la messagerie immergée, est l'outil rêvé qui permet à Facebook, face à la montée des critiques, de s'acheter à moindre frais une virginité d'agora et d'arena ("Oh regardez comme on fait bien le ménage dans les discours anti-vaccinaux") et un alibi de contexte subjectif (le "setting" de Jean Lave) consistant à expliquer que la plateforme ne va pas s'immiscer dans les conversations privées de ses utilisateurs qui peuvent bien après tout se dire ce qu'ils veulent sur la base de ce qu'ils auront (ou non) vus sur Facebook. 

Moralité ?

Bien avant les marchés, les sociétés sont des conversations. L'étymologie latine confirme d'ailleurs qu'à l'origine la "conversatio" désignait autant le commerce, que l'intimité, ou la fréquentation. L'intime commerce de la fréquentation. La fréquentation intime du commerce. Et le commerce des fréquentations intimes. Dans l'ordre que vous voudrez. 

A ce titre l'emprise d'un acteur comme Facebook sur les conversations doit être questionnée sous ces trois angles simultanés : le marché (commerce) bien sûr, mais aussi l'intimité (privacy) et avant toute chose la "fréquentation" c'est à dire la capacité de faire sens et de faire société par proximité conversationnelle. 

J'ai longtemps expliqué pourquoi je redoutais que les stratégies de personnalisation des moteurs de recherche ne nous transforment en "autarcithécaires" incapables de partager et de s'identifier à des histoires et à des représentations qui soient communes avant que d'être nôtres. Des représentations et des histoires qui peuvent précisément être communes et nous permettre de faire société parce qu'elle ne sont pas uniquement les nôtres. La personnification est redoutablement pertinente quand il s'agit de commander une pizza ou de trouver une pharmacie ouverte près de chez soi, mais elle est redoutablement dangereuse et dé-socialisante dès lors qu'elle concerne des questions historiques, culturelles ou sociétales. Et ce qui fonde une société démocratique n'est pas sa capacité à commander une pizza près de chez soi. 

Avec ce que l'on appelle aujourd'hui le "Dark Social", la relégation et la cristallisation d'une totalité conversationnelle dans les limbes de contextes totalement subjectivés et imperscrutables collectivement, fait planer la menace de n'avoir plus aucune prise sur des communautés de discours dés-agrégées de la conversation sociale courante. Que seuls se parlent ceux qui déjà s'accordent. Soit le commencement de tous les communautarismes.  

Paradoxe de légitimité.

Ce qui se partage dans Messenger à l'aune de ce qui se voit dans Facebook est le produit d'une double essentialisation et d'une double obfuscation. Double essentialisation par la polarisation des discours et l'économie de l'attention qui servent de contexte délibérément contraint à l'immense majorité des échanges et des interactions. Et double obfuscation puisque ces conversations sont in fine soustraites au regard des contradicteurs et des législateurs. 

Facebook est désormais lui-même pris dans un paradoxe de légitimité : s'il réduit - ce qu'il fait - la visibilité des discours anti-vaccinaux en surface, puis dans les groupes publics, ces mêmes discours finissent par migrer dans des groupes privés, puis au final dans le Dark Social, multipliant à chaque fois leur potentiel de viralité (et en l'occurence de nuisance). Si Facebook sévit sur ce sujet il sera - en partie à juste titre - accusé de censure arbitraire, s'il ne sévit pas, on lui reprochera son laxisme ou son refus de reconnaître sa responsabilité de fait. Et qu'il sévisse ou qu'il ne sévisse pas, qu'il le fasse "éditorialement" (en modifiant ses CGU) ou "algorithmiquement" (en automatisant l'invisibilisation de certains contenus), les discours ciblés ne feront que se renforcer et se densifier, à la fois par le simple fait de leur désignation comme interdits ou suspects, mais aussi et surtout par leur migration vers les espaces imperscrutables des messageries du Dark Social, nouvelle étape des architectures techniques toxiques qui attaquent le contrat social.  

Et donc on fait quoi gros malin ?

Il n'y a pour Facebook qu'une seule manière de sortir de ce paradoxe de légitimité, d'en trancher le noeud Gordien. Il faut que Facebook comme plateforme devienne pleinement et entièrement un espace public. Ce qui passe, en effet, par le renoncement à son modèle économique publicitaire toxique. Et comme on peut raisonnablement douter de son envie d'y renoncer, il faut à la fois le contraindre à déployer une archive publique globale et immédiate de toutes les publicités et de leurs critères de ciblage, et pouvoir disposer d'un index indépendant du web. Un index indépendant qui doit aussi intégrer la dimension des "profils" des presque 3 milliards d'utilisateurs de la grande plateforme bleue et qu'il faut, là encore, contraindre à basculer vers une architecture technique réellement ouverte comme rappelé notamment dans cet article sur "The Antitrust Case Against Facebook" :  

"To induce viable opportunity for new entrants, consumers must be able to export their social graph,305 and Facebook should migrate from a closed to an open communications protocol. A user on Facebook should be able to send a message to, or receive a message from, a user of a competitive social network—in the same way that users of AT&T can call or text a user of Sprint, Verizon, or T-Mobile. The adoption of an open application programing interface for user messages, chats, posts, and other communications could aid this process."

Les mots des pauvres gens.

La formule a fait son (tout) petit chemin. "L'algorithme des pauvres gens". "Ne rentre pas trop tard, surtout ne prend pas froid". "Ne fais pas ce vaccin, tu as vu tous les risques ?" La question de l'usage des messageries du Dark Social est, peut-être bien plus que toutes les autres, une question fondamentale de contexte social et culturel. Car nos conversations sont autant qu'elles font notre culture. Et que "dans l'internet des pauvres", dans le prochain milliard d'utilisateurs, ces conversations occuperont une place socialement et politiquement déterminante (on l'a hélas déjà en partie observé lors de l'élection de Trump, de Bolsonaro ou encore de Duterte aux Philippines). Ce qui n'exclut pas toute note d'optimisme (je souligne l'optimisme) : 

"En interrogeant plus largement les usages quotidiens des réseaux sociaux dans les favelas et autres bidonvilles, Arora montre qu’ici comme là-bas, la vie privée n’est pas sans valeur ni abstraite, mais un concept avant tout lié à des particularités culturelles. Au Brésil par exemple, une jeune femme déclare ne pas en vouloir à sa mère de la « stalker » en ligne (c’est-à-dire à suivre ces déplacements, fouiller ses messages et autres réseaux d’amis). Un phénomène qui tient aussi au jeune âge des mères, qui continuent leur jeunesse alors que leurs enfants sont grands. En Inde, Facebook est pour de nombreux jeunes l’occasion de parler au sexe opposé, chose difficile dans la vie réelle. Le Chat est à ce titre tout à fait adapté à la romance, à travers des poèmes et autres conversations romantiques. Cependant, à l’échelle mondiale, un tiers de ces échanges se font anonymement, avant tout pour protéger les données personnelles et par souci de réputation, notamment en Asie." 

Les marchés étaient des conversations. Il est probable que nous avons eu bien trop d'indulgence avec ces marchés là. Car eux n'en ont aucune sur nos conversations qu'ils ne voient que comme un nouveau commerce de indulgences de leur propre culpabilité connue, avouée, documentée

Les marchés étaient des conversations et aujourd'hui ce sont avant tout nos conversations qui sont des marchés. Peut-être est-il temps d'enfin cesser d'être indulgent. 

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Viscosité sociale et granularité informationnelle.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - lun, 05/06/2019 - 16:21

La "viscosité" c'est, nous dit Wikipédia, "l'ensemble des phénomènes de résistance à l'écoulement se produisant dans la masse d'une matière, pour un écoulement uniforme et sans turbulence. Plus la viscosité augmente, et plus la capacité du fluide à s'écouler facilement diminue, plus l'énergie dissipée par l'écoulement sera importante." Bref c'est l'inverse de la fluidité. 

L'algorithme visqueux.

Dans une interview récente au magazine Usbek & Rica, sur le sujet de la lutte contre les discours de haine ou contre les logiques de radicalisation à l'échelle des plateformes sociales et de leurs algorithmes, Gérald Bronner parle de "viscosité sociale". 

"On pourrait créer par les algorithmes de la viscosité sociale sur les informations douteuses, sans les retirer pour autant. Ou imaginer, par exemple, que quand quelqu'un partage un lien sur Facebook sans l'avoir manifestement lu de créer un nudge (ndlr : permettant par exemple de lui demander s'il est sûr de vouloir le partager sans l'avoir lu). On considère d’ailleurs que 70% des gens partagent un article en ayant juste lu le titre."

En bref, que les algorithmes participent au ralentissement et à la réflexion plutôt qu'à l'accélération, à la viralité et à la dimension pulsionnelle de la rediffusion. L'idée n'est pas neuve mais elle demeure séduisante et elle vient faire écho à l'ensemble des initiatives, plus ou moins heureuses, plus ou moins sincères, que l'on voit fleurir en gros depuis 2016 au gré de différents scandales et autour de la nécessaire reconquête de notre temps de cerveau (et d'attention) disponible. 

Bien plus que de simples et désormais consensuelles ingénieries de la viralité, je défends de mon côté depuis longtemps l'idée qu'il existe fondamentalement (et indépendamment des usages) des architectures techniques toxiques qui priment sur nos biais cognitifs (ou qui les entretiennent à dessein) et qui produisent un régime de vérité propre à chaque plateforme, régime qui vient à son tour renforcer et ces biais et ces architectures et leur donner encore plus de force et d'inertie. Et que cette toxicité technique première est - bien sûr - au service d'un modèle économique publicitaire lui-même intrinsèquement toxique de l'aveu même des responsables de ces plateformes et dont on continue d'observer chaque jour les dérives de plus en plus inquiétantes pour la démocratie.  

En pointant le rôle éminent et éminemment toxique des architectures techniques, il ne s'agit pas de surjouer le rôle du déterminisme technique ou de le prétexter pour effacer la question des usages et des relations (liens forts, liens faibles, , mais tout au contraire de l'ancrer dans une approche de type structuraliste

Récemment, nombre d'annonces des plateformes elles-mêmes vont dans le sens d'un rétablissement d'une forme de "viscosité sociale" à ceci près que pour l'instant ... il ne s'agit que d'effets d'annonces. Ainsi pour freiner les campagnes massives (et parfois coordonnées) de "dislike" sur certaines vidéos, Youtube réfléchirait soit à masquer complètement le nombre de Like et Dislike, soit à demander une "justification" pour chaque Dislike. De son côté, l'inénarrable Jack Dorsey dit regretter le bouton Like sur Twitter et constater son effet délétère sur les logiques conversationnelles, tout comme la mise en avant du nombre d'abonnés. Et récemment c'était au tour d'Instagram de lancer une version auprès de béta-testeurs dans laquelle le nombre de coeurs / likes n'était plus visible que pour la personne ayant posté le contenu.

Autant d'éléments donc qui permettraient de contribuer à créer cette "viscosité sociale" dont parle Gérald Bronner.

Des ingénieries de la viscosité qui sont pour l'instant davantage des opérations de communication que de vraies stratégies de design d'interaction. Quant aux applications dont on nous gratifie, là encore à grands coup de communication, pour mieux circonscrire notre dépendance et notre "temps d'écran" (des applications pour ne plus utiliser des applications ... c'est n'avoir rien compris au cynisme des acteurs en présence**) elles n'ont naturellement pas davantage d'effet que la mention "Fumer tue" sur un paquet de cigarette pour un fumeur. On était au courant, merci.

** cynisme qui, chez Apple par exemple, a consisté à virer de son magasin l'année dernière au moins 11 des 17 applications les plus téléchargées pour contrôler le temps d'écran. Comme révélé par le New-York Times

"Dans certains cas, Apple a forcé les entreprises à enlever les options qui permettaient aux parents de contrôler le temps d'écran de leurs enfants ou qui bloquaient l'accès des enfants à certaines applications ou contenus pour adultes. Dans d'autres cas il a simplement viré les applications de son magasin." 

La réalité des métriques qui permettraient vraiment de conjurer efficacement les effets informationnellement néfastes de certains usages ou de certaines pratiques, ces métriques là se trouvent dans le back office des plateformes, sous leur capot, bien à l'abri du regard du citoyen ou du régulateur. Et nombre des repentis de la mafia attentionnelle le savent bien, comme par exemple Guillaume Chaslot (ancien ingénieur YouTube) qui explique que le temps de visionnage par exemple, demeure une métrique déterminante mais profondément ambigüe :

"De manière surprenante, les "like" et "dislikes" sur une vidéo ont assez peu d'impact sur les (algorithmes de) recommandation. Par exemple, beaucoup de vidéos prétendant que Michelle Obama était née "homme" ont beaucoup plus de "dislikes" que de "likes", mais elles sont pourtant toujours très fortement recommandées par YouTube. YouTube semble donner plus de poids au temps de visionnage plutôt qu'aux "likes". Par conséquent, si une vidéo expliquant que "la terre est plate" garde les utilisateurs connectés plus longtemps que celle expliquant que "la terre est ronde", cette "théorie" sera celle favorisée par l'algorithme de recommandation."

Confirmant qu'il est nécessairement un point où le débat sur la viscosité sort de la dimension technique pour entrer dans la dimension éditoriale. Mais cela ne vous surprendra pas car voilà longtemps que je défends l'idée qu'un algorithme est un éditorialiste comme les autres ;-)

Retour vers le futur fluide et sans friction.

Pour comprendre l'origine de cette notion et comment nous en sommes arrivés là aujourd'hui, il faut faire un petit retour en arrière. Nous sommes en 2011 et à l'époque, pour sa plateforme, pour son écosystème de services et pour son bouton Like parti coloniser le web et tuer le lien, Mark Zuckerberg défend bec et ongles une approche "sans friction" ("frictionless"). Nous sommes alors encore dans la lignée de l'invention - en 2006 - et du déploiement du Newsfeed (et de l'internet moderne) et il s'agit d'automatiser au maximum tant les captures et les collectes de données que la nature et la volumétrie des interactions et jouant sur cette fameuse approche "sans friction", fluide, à coût cognitif nul ou quasi-nul, une forme d'infra-conscient, et qui peut donc exploiter au maximum la rareté de notre capacité attentionnelle en la déclinant essentiellement autour de l'abondance orchestrée de routines pulsionnelles par nature autant que par fonction (et par design).

A côté du Like (et du repenti de l'un de ses concepteurs), l'autre fonctionnalité exemplaire de cette approche sans friction à coût cognitif nul et qui est précisément conçue pour empêcher tout forme de "viscosité" est sans conteste celle de "l'infinite scrolling" en 2006, dont l'inventeur - Aza Raskin - se repent aussi aujourd'hui pour militer aux côtés de Tristan Harris pour des technologies qui cesseront de "dégrader l'humain".

"Like", "défilement infini", mais également notifications comme autant de contremaîtres cognitifs cherchant perpétuellement à nous ramener à la tâche et vaste variété d'ingénieries relevant des ruses de la persuasion technologique et autres sciences ou pseudo-sciences se réclamant de la "captologie". Tout est fluide. Tout est "sans friction".

World Wide Web 2006-2016. La décennie du fric et du fluide.

En 2006 on parvenait au premier milliard d'internautes dans le monde. En 2006 Facebook comptait "à peine" 13 millions d'utilisateurs, devenait disponible pour le monde entier, lançait la première version mobile de son site et inventait également le Newsfeed (et l'internet moderne donc). En 2006 Aza Raskin inventait donc également le Scrolling infini. Et en 2007 c'était au tour du bouton "j'aime" de débarquer (sur Friendfeed puis en 2009 sur Facebook), et puis le lancement de l'iPhone. Pour chacune de ces firmes et de ces technologies, la décennie 2006-2016 aura été celle de la "fluidification" totale. Tout était fluide, l'information, les interactions, la publicité. Le fric, c'est chic fluide.

Puis progressivement, on commencera à percevoir dans quelle mesure l'automatisation d'interaction sociales concourrait à l'épuisement de leur dimension symbolique, comme par exemple dans le fait d'être capable de se souvenir d'une date d'anniversaire. On a fini par comprendre. Que le like avait tué le lien. Que l'automatisation du rappel des dates d'anniversaires et la quasi-injonction à les souhaiter avait tué le plaisir de s'en souvenir. Plus on avançait et plus on comprenait. Que l'automaticité des pétitions à des échelles totalement inédites au sein de ces plateformes, était en train de tuer lentement ce qu'il restait de la motivation à aller voter

Alors oui, bien sûr que nous avons besoin de remettre de la friction dans ces systèmes techniques comme dans nos interactions sociales. Oui bien sûr que nous avons besoin de viscosités socio-techniques qui nous éloignent du pulsionnel dans la rediffusion et qui nous ramènent au temps nécessaire à la compréhension et au partage. Le partage véritable se différenciant de la simple rediffusion par le temps d'appropriation qu'il englobe comme un préalable.

Si l'on veut vraiment lutter efficacement contre les discours de haine ou les Fake News en ligne, si l'on veut réellement pouvoir disposer de plateformes sociales respectueuses des valeurs que promeut une société démocratique éduquée, alors il faut accepter d'inverser la perspective d'analyse habituelle sur les plateformes et considérer que les usages dits "déviants" ne sont pas des "bugs" mais des "fonctionnalités" et que toutes celles et ceux (individus, collectifs ou états) qui produisent des discours de haine ou des Fake News ne sont pas ceux capables de détourner une architecture technique mais tout au contraire d'utiliser de l'utiliser de manière optimale et dans la logique pour laquelle elle a été conçue

Dans la même logique, la pratique du "Google Bombing", souvent présentée comme un détournement de l'algorithme Pagerank ne faisait au contraire que maximiser sa logique interne dans le cadre d'une action coordonnée temporaire.

L'histoire de l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019.

Et à travers elle la seconde partie du titre de cet article : la granularité informationnelle. Commençons par là d'ailleurs.

Wikipédia nous dit que "la notion de granularité définit la taille du plus petit élément, de la plus grande finesse d'un système. Quand on arrive au niveau de granularité d'un système, on ne peut plus découper l'information. Par exemple dans une population, la granularité est l'individu. En physique la granularité a longtemps été l'atome, c'est désormais le quark."

Et à l'échelle informationnelle dans ces plateformes, au milieu de ces algorithmes plutôt fluides que visqueux, quel est la granularité de ces systèmes et de leurs ingénieries virales ? 

Depuis que le web existe (1989) la granularité de l'information n'a, en apparence, jamais cessé de décroître, passant de la page web et son code (eux-mêmes faits de granularités diverses et enchevêtrées) au tweet qui semble si "petit" mais dont la granularité est en fait immense. Mais l'idée générale, en surface (c'est  à dire en omettant de prendre en compte et d'interroger la place du code informatique sous-jacent), l'idée principale est que pendant la même décennie 2006-2016 (en gros) nous sommes en effet passés du "site web" à la "page web" puis au "billet de blog", puis au "statut", puis au "tweet" (140 signes initialement).

Et que depuis 2016 (en gros toujours) il semble que l'on ait (un peu) cherché à revenir en arrière sur cette granularité, à l'augmenter à rebours (Twitter est passé de 140 à 280 caractères en Novembre 2017) comme si l'on voulait justement, se donner une unité plus "large", avec l'idée (idiote car circonstancielle et non structurelle) que cela permettrait de rajouter du contexte et du sens et de "pacifier" les conversations. 

Pour être tout à fait complet, Facebook avait d'ailleurs, dès 2011, tenté d'étendre le domaine de la statusphère en autorisant les publications jusqu'à 63 000 caractères - soit une vingtaine de pages de traitement de texte - mais la mayonnaise n'avait à l'époque pas vraiment pris, et elle ne semble toujours pas prendre 8 ans plus tard).

Dans l'approche "structuraliste" que j'évoquais plus haut, la granularité d'une plateforme comme Facebook ne me semble pas tant le seuil en deçà duquel on ne peut plus découper l'information mais plutôt l'unité d'information qui répond et correspond le mieux aux déterminismes techniques de la plateforme hôte et qui maximise les usages afférents, directs et indirects.  

Alors en y réfléchissant un peu, c'est peut-être elle, la granularité de Facebook, c'est peut-être elle parce que, elle, elle constitue ce qu'il y a de plus fluide, ce qui circule le mieux sur les rails algorithmiques, ce qui présente le moins de résistance, ce sur quoi la viscosité sociale semble impossible à mettre en place. Et elle, c'est une histoire de 119 mots exactement, une histoire avec un titre de 62 signes espaces compris. L'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019. Voici cette histoire. 

"Suspected Human Trafficker, Child Predator May Be in Our Area."

Les voilà donc les 62 signes du titre de l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019.

"Suspecté de trafic d'êtres humains, le prédateur d'enfant est peut-être dans notre région."

C'est Will Oremus sur Slate qui a chroniqué le fait que cette histoire avait été partagée plus de 800 000 fois dans Facebook alors qu'elle n'aurait du toucher qu'une communauté très locale et très ciblée. Et son article s'appuie sur une étude du Nieman Lab publiée le 15 Mars 2019 qui le révélait, tout en révélant aussi que le changement d'algorithme de Facebook (souvenez-vous : l'algorithme des pauvres gens) avait au final accru dans le News Feed la place des contenus colériques ("angry"), issus de Fox News, et très clivants ("very engaged"). Des contenus donc algorithmiquement très "fluides" et pour le coup sans aucune viscosité sociale. C'est à dire tout l'inverse de ce que nous annonçait Mark Zuckerberg autour de ce changement conçu, selon lui, pour limiter les effets de polarisation de l'opinion qu'il avait fini par reconnaître.

Revenons sur l'article le plus partagé de Facebook en 2019. Pour faire court c'est donc un journaliste au Texas, Aaron Savage, qui bosse pour une station de radio locale qui repère une "brève" sur une chaîne de télé là aussi locale dont sa radio est partenaire. Il s'agit d'un suspect déjà connu des services de police, activement recherché pour trafic d'êtres humains et violences sexuelles sur mineurs et dont la police pense qu'il est dans le coin (vers Waco, au Texas). Donc Aaron Savage chope la brève, la réécrit rapidement, lui donne le titre "Suspecté de trafic d'êtres humains, le prédateur d'enfant est peut-être dans notre région", et publie ça sur le site web de sa radio et sous forme de Story sur la page Facebook de la radio pour laquelle il bosse :  US 105 FM New Country. Et à partir de là ... tout s'emballe. Plus de 800 000 partages, bien davantage que la mort de l'acteur Luke Perry de Beverly Hills, que le Momo challenge ou que le Shutdown aux USA. 

Voici le reste du palmarès de la viralité Facebook pour l'année 2019

Will Oremus explique très bien pourquoi cette histoire est devenue la plus partagée de 2019

"L'article d'Aaron Savage a coché toutes les cases que le réseau social utilise pour mettre en avant des contenus. D'abord il a été partagé sur la page d'un média local, le mettant à la "une" de ce que les gens habitant du côté de Waco pouvaient voir en priorité sur le fil d'info. Ensuite, il a généré un grand nombre de commentaires, que Facebook considère comme des "interactions significatives". Enfin, il a surtout été partagé par des utilisateurs standards plutôt que par les comptes d'éditeurs professionnels avec un grand nombre d'abonnés, ce qui correspond à la volonté de Facebook de donner davantage de poids et de visibilité aux publications venant d'abord "des amis et de la famille"

Mais le bingo a été le choix du titre. Alors qu'il était clair en lisant l'article que cette information concernait uniquement la ville de Waco et la région centrale du Texas, le titre disait juste que le prédateur sexuel était "dans notre région". N'importe qui ayant lu juste le titre et pas l'article pouvait donc raisonnablement penser que cela concernant "sa" région, même s'il était très loin du Texas. Quand j'ai évoqué cet aspect avec Savage, il a été d'accord et m'a dit qu'il serait à l'avenir plus vigilant pour localiser ses articles dans le titre autant que dans le contenu.

Cette histoire, l'histoire de l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019, n'est qu'une pierre de plus dans le jardin des humeurs algorithmiques dont on connaissait déjà la propension à surjouer l'influence des sentiments de colère et de peur, une propension parfaitement étudiée et documentée

On a juste une nouvelle fois la confirmation que toute l'énergie de ces firmes est mise à faire l'exact inverse de ce qu'elles annoncent à longueur de plan de communication. Non elles n'ont aucun intérêt à rendre le débat apaisé et à remettre de la rationalité au milieu d'un océan de pulsions grégaires. Non leurs modifications algorithmiques n'ont jamais eu pour but de créer de la viscosité sociale mais tout au contraire de fluidifier encore davantage la vitesse de circulation des informations tout en augmentant artificiellement la viscosité de certains contenus, pour des motifs dont on ne sera jamais en capacité de dire s'ils sont ou non légitimes tant que l'opacité du processus calculatoire demeurera ce qu'elle est. 

Oui le problème racine est celui que pose leur architecture technique à l'aune du modèle économique choisi et c'est un problème aujourd'hui immense parce qu'il impacte la nature même de nos démocraties, parce que sa capacité normative est très forte et parce qu'il résiste à toute forme de transparence réelle. Et oui c'est un peu désespérant de continuer de faire ce constat en 2019.

La théorie des (réseaux) fluides.

Je suis tout sauf un spécialiste de la physique des fluides mais puisque j'ai attaqué cet article par la question de la viscosité (et de la fluidité), elle va m'offrir l'opportunité d'une conclusion imagée. En physique des fluides donc, on distingue les fluides "newtoniens" des fluides "non-newtoniens". Les fluides newtoniens, merci Wikipedia, sont ceux qui :

"continuent de s’écouler indépendamment des forces extérieures qui agissent sur eux. Par exemple, l’eau est un fluide newtonien parce qu’elle continue d’exhiber les propriétés d’un fluide quelle que soit la vitesse à laquelle elle est agitée.

Comme précisé sur ce blog de vulgarisation

"Des fluides parfaitement newtoniens n’existent pas en vrai. On considère que l’eau est newtonien dans des conditions courante : l’eau devient ainsi non-newtonienne dans des conditions de pression extrêmes. À l’inverse, on trouve également des fluides non-newtoniens : leur viscosité change sous l’effet d’une contrainte mécanique, comme quand on tape dessus, qu’on la touille ou remue, la presse …"

Vous suivez ? Bon. Pour autant que la circulation de l'information dans le cadre de l'architecture plateformes sociales soit assimilable à la physique des fluides, on peut alors considérer que l'ensemble des réglages et des déterminismes algorithmiques sont autant de "forces" qui agissent sur l'écoulement de l'information en tant que "fluide". Les autres "forces" qui agissent sur l'écoulement étant les interactions non-calculatoires qui relèvent de l'initiative des utilisateurs eux-mêmes. 

On peut alors poser la question suivante : l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019 est-elle newtonienne ou non-newtonienne ? Je reformule : l'histoire la plus partagée sur Facebook en 2019 aurait-elle présenté les mêmes conditions de viralité (d'écoulement fluide) sans les déterminismes algorithmiques et non-algorithmiques qui ont agi sur elle comme autant de "forces" (aspect "local", nombre très élevé de commentaires, relai par des utilisateurs disposant de très peu de liens faibles, nombre de likes, etc.) ? La réponse est évidemment non. Donc ce genre de contenus (hyper-polarisant, anxiogène, mal documenté - flou géographique), les contenus informationnels de cette granularité là, sont fondamentalement non-newtoniens. 

D'où une "règle" qui pourrait être formulée de la manière suivante. 

Si l'information, dans sa granularité, est un fluide, alors moins elle sera un fluide newtonien et plus elle s'exposera au déterminisme technique / calculatoire des algorithmes des plateformes. Et réciproquement. C'est à dire que plus le déterminisme technique et calculatoire sera fort (sachant qu'il est bien sûr corrélé directement à la volumétrie des contenus en circulation), et plus les contenus informationnels verront leur viscosité changer, la viscosité étant ici à entendre au sens de "visibilité" ou de "portée organique" (reach). 

Et là je vous entend me dire : "Ah oui super. Et alors quoi ?" J'y viens :-)

A l'échelle de granularités qui sont - et c'est l'un des aspects du problème - immensément diverses dans les différentes plateformes sociales et médiatiques actuelles, il nous faut, comme enseignants, comme journalistes, comme chercheurs, comme politiques et surtout comme citoyens, nous efforcer d'isoler le côté "newtonien" de la circulation de ce flux / fluide informationnel que nous nourrissons autant qu'il nous nourrit. Il est des contenus dont nous savons empiriquement et subjectivement que bien plus que d'autres ils réagiront à la fois aux forces algorithmiques et humaines et que leur écoulement, leur viscosité ainsi acquise, viendra masquer, obfusquer d'autres sources, d'autres flux, d'autres fluides. Il nous faut également avoir conscience que chacun de nos "like", "share" et autres "retweets"est l'équivalent d'une contrainte mécanique capable de modifier la viscosité, donc la visibilité et la capacité de rémanence des contenus concernés, invisibilisant d'autant d'autres contenus moins mécaniquement contraints et donc en un sens plus "fluides".

Sauf qu'en tant qu'utilisateurs de ces plateformes (et sans renier notre part de responsabilité), d'un point de vue cognitif, le contexte de tâche dans lequel nous les utilisons et nous les consultons ne nous installe pas dans une posture de vigilance et d'éveil critique puisque nous y allons précisément pour nous informer parfois, pour nous distraire également, et pour récolter ces shoots dopaminiques que matérialise le défilement des likes, share et retweets. Il aurait donc été tout à fait utile, salutaire et judicieux que les plateformes elles-mêmes puissent nous aider à jouer le jeu de l'information newtonienne. Nous savons aujourd'hui que non seulement elles n'en feront rien (sinon relisez la première partie de cet article), mais que tout au contraire seules les informations "non-newtoniennes" les intéressent, car c'est pour elles seules que leurs déterminismes algorithmiques fonctionnent parfaitement et permettent au modèle économique de tourner à plein régime. 

Il y a une éternité, en 2005, différents projets de recherche avaient pour but de rendre l'information liquide, dont un s'appelait simplement "Liquid". Et je vous en avais parlé sur mon blog (collaboratif) de l'époque ;-) Ce que l'on entendait alors par "liquide" consistait à "fonctionnaliser" chaque mot pour qu'il ne soit pas "simplement" capable d'être un lien hypertexte mais de lancer différentes applications, de s'enrichir de différents contextes, d'autoriser un ensemble de possibles tant dans les fonctionnalités que dans les parcours. Ce qui me frappe peut-être le plus depuis désormais plus de 15 ans (aïe) que j'ai soutenu ma thèse sur la question de l'hypertexte c'est à quel point les dispositifs et leurs architectures ont en quelque sorte pris le pas sur les mots comme espaces sensibles. A quel point nous sommes passés, parfois pour le meilleur mais parfois seulement, d'une logique dans laquelle "le chemin comptait autant que le lien" à des formes le plus souvent sourdes et opaques de déterminismes dans lesquelles les marqueurs sociaux que matérialisent les ingénieries de la viralité (likes, RT, share ...) sont des traces souvent si pesantes qu'elles empêchent le regard de se porter vers l'horizon pour y discerner, justement, d'autres chemins possibles.     

 

 

 

 

<Mise à jour avant publication> Comme je suis un p'tit gars consciencieux, avant de cliquer sur "publier" je suis quand même allé chercher cette fameuse histoire la plus partagée sur la page Facebook en question. Elle semble être ici. Par contre on ne dénombre "que" 52 000 partages et non 800 000. Et à peine ... dix commentaires ... Le Nieman Lab et Will Oremus étant plutôt des gens sérieux, il est probable qu'il s'agisse là d'un (énième) bug Facebook ou que - par exemple - les partages en "story" ne soient pas pris en compte sur l'affichage du post original (même si cela paraît bizarre, mais je n'ai pas davantage d'explications). Si vous trouvez la clé du mystère les commentaires sont ouverts.

<Mise à jour> Et merci donc à Jaz pour son commentaire

"le chiffre de plus de 800'000 est bien exact puisqu'il concerne le nombre de partages de l'article et non du post. L'article de Slate précise que le post original sur la page US105 avait bien accumulé 50'000 partages puis que l'article a été partagé par des pages très populaires sur le réseau (dont des communautés pro-Trump mais pas que) ce qui lui a permis d'atteindre ce cumul vertigineux."

</Mise à jour>

En revanche on voit bien la dissémination géographique effectivement très large. Même si là encore rien ne permet (et heureusement ...) de vérifier s'il ne s'agit pas de gens qui ont de la famille et des amis au Texas et qui ont donc partagé l'info même en étant à l'autre bout des Etats-Unis. 

 

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F8 : Le salaud dans le salon.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mer, 05/01/2019 - 21:01
Living Room.

Lors de sa conférence "F8" du 30 Avril, dont un compte-rendu maison est disponible dans la Newsroom de la firme, Mark Zuckerberg a annoncé vouloir construire l'équivalent numérique de l'espace de notre "salon" (je souligne) : 

"Depuis 15 ans nous avons construit Facebook et Instagram pour qu'ils soient les équivalents numériques d'une place publique ("Town square") dans laquelle vous pouvez interagir avec beaucoup de gens en même temps. Désormais nous nous concentrons pour construire l'équivalent numérique du salon ("Living room") où vous pouvez interagir de toutes les manières que vous voulez en privé - de l'envoi de messages et de stories aux paiements sécurisés et encore davantage.

Mark. Cher Mark. Tu vas conquérir le salon de qui tu veux mais tu te colles bien dans la tête qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais, d'espace privé entièrement perméable à de la publicité comportementale ou à des formes "traçables" et documentables de ce qui se dit dans cet espace justement "privé". Comme le rappelle Tariq Krim

"J'ai regardé la keynote F8 et j'ai beaucoup de mal à comprendre quelle direction Facebook veut vraiment prendre. Ils veulent créer un réseau privé mais ils continuent de laisser les publicitaires polluer les discussions et les interactions personnelles.

Il n'y aura jamais d'espace ou de salon "privé" tant que cet espace pourra être traversé par de la publicité comportementale et/ou personnalisée. Il n'y aura jamais d'espace privé connecté tant que le chiffrement de bout en bout n'y sera pas appliqué et tant qu'il sera impossible d'attester de manière indépendante de ce que deviennent les données échangées et stockées par l'entremise d'un tiers qui ne saurait être "de confiance" sans remplir les deux conditions précitées. Or comme le rappelle l'article de Damien Leloup sur Le Monde :  

"L’application Messenger, présentée comme « centrale » dans la nouvelle vision de Mark Zuckerberg, utilisera, à terme, le chiffrement de bout en bout, une technique de protection efficace, par défaut. Les messages de l’application disparaîtront aussi au bout d’un certain temps par défaut. Mais contrairement à ce qu’espéraient les défenseurs de la vie privée, M. Zuckerberg n’a pas annoncé la mise en place immédiate de ces mesures attendues, se bornant à dire que l’entreprise travaillait à ce que ces deux options puissent être mises en place."

De la même manière et sur (presque) un autre sujet, celui de la "Smart City", je suis "tombé" au hasard d'un Tweet - sponsorisé - sur une vidéo de Bouygues Construction mettant en scène le maire de Dijon (François Rebsamen) pour vanter son projet de ville connectée. François Rebsamen parle "d'espace public connecté". On aimerait bien qu'existe un "espace public connecté" mais en l'état des technologies et des partenaires industriels affichés pour les porter et les mettre en oeuvre, cet "espace public connecté" est pour l'essentiel une privatisation de l'espace public. Une privatisation qui peut d'ailleurs être vue, en partie, comme la conséquence diégétique d'une autre privatisation, celle des relations privées inaugurée par Facebook justement.

A écouter Zuckerberg lors de sa conférence F8, deux possibilités : soit il est extrêmement confus intellectuellement et demeure incapable de choisir les seules stratégies avérées pour garantir le respect de la vie privée de 2,7 milliards de personnes, soit il est extrêmement malhonnête. La deuxième hypothèse n'est pas à exclure totalement au regard des errances de la firme depuis maintenant 2 ans, et particulièrement bien sûr depuis les révélations du scandale Cambridge Analytica. 

L'exemple le plus ahurissant de cette confusion mentale ou de cette malhonnêteté pathologique fut donné par Zuckerberg lui-même au travers d'une nouvelle fonctionnalité annoncée de Facebook Dating (car oui, rappelez-vous, dans certains pays Facebook a déployé une fonctionnalité "site de rencontre"). La fonction en question s'appelle "Secret Crush" et en voici l'objet

"Les utilisateurs ont exprimé qu’ils croient en l’opportunité d’explorer des relations amoureuses potentielles au sein de leur propre cercle étendu d’amis. Dorénavant, si vous choisissez d’utiliser Secret Crush, vous pouvez sélectionner jusqu’à 9 de vos amis Facebook pour lesquels vous souhaitez exprimer un intérêt particulier. Si votre crushutilise Facebook Dating, il recevra une notification indiquant que quelqu’un a le béguin pour lui. Si votre crush vous ajoute aussi à sa liste Secret Crush, c’est un match ! Si votre crush n’est pas sur Facebook Dating, ne crée pas de liste Secret Crush, ou ne vous ajoute pas sur sa liste, personne ne sera au courant que vous avez ajouté le nom d’un ami."

Personne ne sera au courant donc. Sauf Facebook bien sûr. Qui fera de cette information ... la même chose qu'il fait de toutes les autres informations que nous lui livrons.

Comme le rappelle de manière savoureuse David Pierce sur Twitter, le résumé du premier jour de la conférence F8 pourrait dont être le suivant : 

"Facebook: The future is private

Also Facebook: Please list all your friends you want to sleep with."

Rappel, la fonctionnalité Facebook Dating

"est actuellement disponible en Colombie, en Thaïlande, au Canada, en Argentine et au Mexique – et aujourd’hui, nous annonçons que nous étendons sa disponibilité à 14 nouveaux pays : les Philippines, le Vietnam, Singapour, la Malaisie, le Laos, le Brésil, le Pérou, le Chili, la Bolivie, l’Équateur, le Paraguay, l’Uruguay, la Guyane et le Suriname."

Voilà. Question : Rho mais pourquoi pourquoi dans ces pays-là et pas dans d'autres (à l'exception quand même du Canada pour lequel j'avoue n'avoir pas vraiment d'explication) ? Hein pourquoi ? A toi de trouver. Je te donne quelques indices. Celui des parts de marché des autres applications de rencontre (qui y est beaucoup plus faible). Celui de la sensibilité aux questions de vie privée (qui y est totalement différente et bien moins prégnante). Et celui de l'ambition de Facebook de faire du "dating" le cheval de Troie accélérant son taux de pénétration (je vous vois bande de petits coquinous) sur ces marchés.

Le salaud.

Il y a déjà 9 ans, en 2010, Mark Zuckerberg était désigné comme "la personnalité de l'année" du magazine Time. A l'époque il était notamment en "compétition" avec un certain Julien Assange. 

Une polémique s'en était suivie, Julian Assange ayant "gagné" la bataille des votes sur le web, le magazine avait alors expliqué son choix de la manière suivante

"Alors qu’Assange attaque les gouvernements et les institutions dans l’optique de les mettre en position de faiblesse, Zuckerberg permet aux gens de volontairement partager des informations afin de les rendre plus forts."

Dans la foulée, on avait alors vu fleurir ce genre de montage photo dont le texte, à la différence des deux protagonistes, n'a pas du tout vieilli : 

Neuf ans plus tard Assange a été arrêté au Royaume-Uni dans l'ambassade où il vivait reclus depuis 7 ans. Aux dernières nouvelles il va passer presque un an derrière les barreaux et la bataille judiciaire pour lui éviter d'être extradé aux Etats-Unis semble mal embarquée. Officiellement Julian Assange est toujours "le salaud" et le criminel. Et Zuckerberg est toujours libre. Sa compagnie annonce avoir déjà provisionné une amende record de 3 à 5 milliards de dollars pour différentes violations de la vie privée.

Aujourd'hui, et dans la lignée programmatique du renforcement de l'algorithme des pauvres gens, Mark Zuckerberg annonce donc l'ambition de Facebook d'entrer dans notre salon. Dans notre Living Room. En termes de privacy c'est simplement l'annonce d'un Living Doom. 

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Les fascistes, les frais, et l'université.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - lun, 04/29/2019 - 16:11
Nous sommes en 2019. Cela se passe au Brésil.

Le fasciste Bolsonaro a été élu. Il vient d'annoncer la fermeture programmée des universités de philosophie et de sociologie pour se concentrer sur "des domaines aux débouchés immédiats : santé, médecine vétérinaire, sciences de l’ingénieur". Le Tweet du fasciste Bolsonaro dit très exactement ceci (merci Google Traduction) : 

"Le ministre de l'Éducation étudie la décentralisation des investissements dans les facultés de philosophie et de sociologie humaine. Les étudiants déjà inscrits ne seront pas affectés. L'objectif est de se concentrer sur les domaines qui génèrent un rendement immédiat pour le contribuable, tels que: le vétérinaire, l'ingénierie et la médecine."

Et il poursuit dans un autre tweet

"Le rôle du gouvernement est de respecter l'argent du contribuable, d'enseigner aux jeunes comment lire, écrire et faire, puis de créer un bureau générant des revenus pour la personne et un bien-être pour la famille, qui améliorent la société autour d'eux."

La dernière fois que dans un pays dit démocratique, ou en tout cas avec à sa tête un gouvernement démocratiquement élu, la dernière fois que l'on avait évoqué la fermeture de filières universitaires "non-rentables", c'était au Japon en 2015. Le ministre de l'enseignement supérieur alors en poste s'appelait Hakubun Shimumura et c'était aussi et surtout un militant d'extrême-droite défendant le révisionnisme historique et il voulait alors fermer toutes les universités de sciences humaines et sociales. Comme en démocratie le fascisme s'habille toujours d'hypocrisie et de novlangue, il avait plus exactement envoyé une directive aux présidents des 86 universités nationales publiques leur demandant de "réfléchir pour orienter les jeunes de 18 ans vers des domaines hautement utiles où la société est en demande." Contraint de démissionner quelques mois plus tard suite à différents scandales, cette "mesure" n'avait donc pas vu le jour même si elle avait eu un impact réel et concret sur ces filières, avec notamment une baisse des demandes et une nouvelle fois, l'installation dans l'horizon mental d'une partie de la population japonaise, de l'inutilité supposée des enseignements en sciences humaines et sociales. Le fascisme est une graine qu'il est difficile de stopper lorsqu'elle est semée. Une graine que toutes les ignorances viennent arroser. 

Bienvenue au Brésil.

Nous sommes en 2019. Cela se passe aux Etats-Unis.

Ayant épuisé les possibilités de crédit et d'endettement, les étudiants s'engagent désormais à reverser directement aux universités une partie de leur futur salaire (parfois plus de 10%) pendant une durée qui dépendra de leur niveau de revenus, par le biais de ce que l'article de l'Obs appelle des "investisseurs" et qui ne sont rien d'autre que des saloperies d'usuriers. Une bulle spéculative dénoncée depuis déjà si longtemps et qui pourtant ne cesse d'enfler, encore et toujours.

Bienvenue aux Etats-Unis.

Nous sommes en 2019. Cela se passe en Angleterre.

Le gouvernement de la très conservatrice Theresa May se saisit de la confusion entourant actuellement le Brexit pour planifier une réforme de l'université visant à appliquer aux étudiants européens les mêmes frais d'inscription exorbitants que ceux déjà appliqués au Royaume-Uni pour les étudiants extra-communautaires.  Comme expliqué dans l'article de Buzzfeed, l'argumentation est la suivante : 

"lorsque le Royaume-Uni quittera l'UE, avec ou sans accord, les étudiants de l'UE seront soumis à de nouvelles règles d'immigration, ce qui signifie qu'ils sont moins susceptibles de rester et de travailler au Royaume-Uni et moins susceptibles de rembourser leurs prêts étudiants. Cela signifie qu'il n'y a plus de raison d'offrir un statut de frais de domicile et un soutien financier, affirment les ministres.

Actuellement (...) 135 000 étudiants de l'UE étudient au Royaume-Uni et les universités craignent que le fait de faire payer des frais supplémentaires aux futurs étudiants de l'UE les empêche de suivre des cours ici. Les frais de scolarité des étudiants internationaux varient, les étudiants de premier cycle payant entre 12 000 et 44 000 euros par an."

Cette "réforme" est supposée démarrer pour l'année universitaire 2021-2022.

Bienvenue au Royaume-Uni.

Nous sommes en 2019. Cela se passe en France.

Le gouvernement d'Emmanuel Macron, avec la ministre Frédérique Vidal en charge du reniement des valeurs universitaires et accessoirement de ce que l'on appelle encore l'enseignement supérieur et la recherche, a publié le 21 Avril 2019 l'immonde décret ségrégationniste que seuls de pathétiques tartuffes décérébrés ou d'atrabilaires guignols ont pu oser baptiser de l'antiphrastique "Bienvenue en France"

Les frais d'inscription à l'université pour les étudiants extra-communautaires sont multipliés par quinze. Une putain de honte. Juste une putain de honte

Bienvenue en France.

Partout l'université est attaquée.

De Jair Bolsonaro à Theresa May et de Theresa May à Frédérique Vidal, on aurait tort de croire qu'il n'y a aucune continuité. Même si les secondes ne sont bien sûr pas des fascistes, elles oeuvrent, tout comme le premier, à démanteler un ensemble de valeurs communes et d'horizons partagés. Valeurs et horizons qui lorsqu'ils font défaut font, à plus ou moins long terme, irrémédiablement le lit de toutes les ignorances, de toutes les méconnaissances, de toutes les peurs de l'autre, de tous les populismes, et donc à terme de tous les fascismes qui n'en demandaient pas tant. 

En France, l'immonde saloperie que constitue l'augmentation des frais d'inscription pour les étudiants extra-communautaires est pensée depuis les premiers temps de la campagne présidentielle de Macron. Comme ont permis de le révéler les "Macron Leaks", et notamment cet échange où, de l'aveu même de ses initiateurs, la mesure paraît "choquante" :

"Pourquoi ne pas augmenter les frais de scolarité pour les étudiants étrangers ? Cela peut paraître choquant de prime abord, mais cela existe ailleurs (...) Car le problème de frais d’inscription trop faibles à l’université, c’est que cela fait douter les étrangers de la qualité même du système français : il y a un vrai « signal-prix » sur la qualité."

Le tout affirmé sans aucune source fiable sur le supposé "doute" des étudiants étrangers (par ailleurs seuls les plus fortunés sont sujets à ce genre de doute ... mais selon une rhétorique bien connue, l'exploitation des ressources des plus pauvres permettra de financer le prix du doute des plus riches ...). 

D'ailleurs plus loin dans l'échange on trouve l'intervention savoureuse de Philippe Aghion (économiste soutien de Hollande puis de Macron avant de s'apercevoir récemment que ledit Macron n'était peut-être pas aussi "social" qu'il l'avait espéré ...) : 

"Je suis personnellement en faveur d une très grande prudence sur cette question des droits d'inscription. En effet on peut facilement tomber dans une usine a gaz ou dans des fausses bonnes idées. Et surtout n'oublions pas que la mobilité sociale est au coeur du message de EM. Or aucun article de recherche sérieux ne montre qu'une augmentation des droits stimulerait la mobilité sociale, tout au contraire. Mais je suis d accord avec l'idée d'augmenter les frais universitaires pour les étudiants étrangers, en suivant les "best practices" chez nos voisins rhénans ou scandinaves."

Ces échanges datent de Février 2017, pendant la campagne électorale qui amènera Emmanuel Macron au pouvoir. Des "Best Practices" issues de pays dont le financement de la solidarité et la répartition de l'impôt n'ont absolument rien à voir avec le nôtre (sans parler d'autres critères comme la démographie ...), le tout saupoudré d'une vague analyse au doigt mouillé du fameux rapport "signal-prix" comme pour vendre de la saucisse au kilo, voilà l'alpha et l'oméga de la doxa macroniste concernant l'ambition universitaire. Le résultat deux ans plus tard, c'est un décret d'exclusion basé sur l'origine, qui inscrit la préférence nationale et communautaire comme nouveau coeur de l'université française. Une putain de honte. Et une putain de rage. 

Cette immonde saloperie de décret "Bienvenue En France" est donc pensée et réfléchie avec tout le cynisme dont sont capables des hommes et des femmes politiques qui abordent la question des services publics en omettant consciemment et délibérément de prendre en compte les paramètres humains et sociaux d'une politique qu'ils savent et veulent mortifère pour mieux être en situation de transférer vers des opérateurs privés des missions et les "objectifs" que lesdits services publics n'auront plus les moyens de tenir. 

Pour le fasciste Jair Bolsonaro comme pour la conservatrice Theresa May et comme pour la pathétique Frédérique Vidal en France, le seul fait de nommer et d'annoncer l'immonde d'une ségrégation par l'argent ou par l'origine géographique comme projet pour l'université leur permet, sans même avoir besoin de mettre immédiatement en acte leur politique, de déjà en ressentir les effets. Restons à l'échelle de notre hexagone. On connaît l'existence et les objectifs de l'immonde plan "Bienvenue en France" depuis le mois de Novembre 2018. Le décret qui acte la fin de l'idéal d'accueil de l'université française est daté du 21 Avril 2019, soit presque 6 mois plus tard. Mais dans l'intervalle, sa simple annonce a fait chuter drastiquement les demandes d'étudiants étrangers hors union européenne, notamment en provenance des pays du Maghreb, et ce dès le mois de Février 2019 et malgré les ahurissants mensonges de la ministre devant la représentation nationale. A la mi-mars 2019, un mois avant la parution du décret, l'effondrement des candidatures auprès de Campus France était de presque un tiers.

Voilà pourquoi, si sur le plan de la communication gouvernementale l'opération "Bienvenue En France " restera comme un très mauvais coup de pub, elle conserve, pour ses initiateurs, le double mérite de demeurer tactiquement un coup de maître et stratégiquement un vrai coup de pute (#NoOffense pour lesdites péripatéticiennes). 

Ce que Jair Bolsonaro, Theresa May et Frédérique Vidal installent, c'est un régime d'exception, une ségrégation qui est mentale avant que d'être géographique, territoriale, ethnique, financière ou culturelle. Trois enterrements mais un seul mariage : celui du profit bancaire trop heureux de prospérer sur la misère que ces politiques lui offrent à crédit, rubis sur le furoncle qui leur sert d'empathie et de projet d'émancipation collective.

Car après les frais viendront les dettes.

Au Royaume-Uni à la fin de leurs études, les étudiant(e)s croulent déjà sous les dettes, entre 65000 euros de dette pour les plus défavorisés contre 48000 euros pour les diplômés les plus favorisés.

Aux Etats-Unis donc, après les banquiers, les usuriers investisseurs entrent dans la danse

Et en France, ne nous y trompons pas - l'objectif est là encore documenté par les Macron Leaks que j'évoquais plus haut - l'objectif à terme est bien de généraliser l'augmentation des frais d'inscription à l'ensemble des étudiants français et ressortissants communautaires. Tout est prêt. Sauf l'opinion. Pour l'instant. L'immonde décret Bienvenue En France c'est l'A/B Testing de l'augmentation générale des frais d'inscription. 

"Etudiants, l'avenir à crédit". C'est le titre d'un documentaire de Jean-Robert Viallet paru en 2016 et remis récemment en ligne et en accès libre par Arte. Cela dure 1h23 et la démonstration est aussi consternante qu'hélas convaincante. Un avenir à crédit qui hypothèque l'ensemble de nos futurs et de nos devenirs collectifs. 

Vous trouverez demain des gens qui au mépris de toute honnêteté intellectuelle ou de toute sincérité morale, à l'instar de ce que fit la ministre Vidal devant l'assemblé nationale, vous présenteront des chiffres tronqués et biaisés pour vous faire accroire que "bon ben finalement vous voyez, y'a quant même toujours des étudiants étrangers qui viennent ...", et que bon ben "puisqu'ils continuent de venir malgré la multiplication par plus de 15 de leurs frais d'inscription, c'est pas une petite multiplication par deux ou par trois des frais pour les étudiants français qui va les décourager d'entrer dans les études supérieurs. Et puis ils auront des emprunts bancaires avec des conditions avantageuses, mais si mais si.

Et puis bien sûr comme l'autonomie des établissements est là, comme partout on est en train de pondre des "nouveaux statuts" d'établissement qui intègrent sans sourciller des écoles et des organismes privés en expliquant que "ben c'est l'écosystème local, coco" et que y'a quand même un moment où ça va finir par se voir ... 

Alors oui. Ce que Jair Bolsonaro veut faire à l'université au Brésil n'est pas si différent de ce que Theresa May veut faire de l'université au Royaume-Uni, ni de ce qu'Emmanuel Macron et Frédérique Vidal veulent faire de l'université en France. Le premier a les outils du fascisme et la légitimité de l'élection pour y parvenir rapidement. La seconde bénéficie d'un enseignement supérieur déjà en très large partie privatisé et soumis à des frais exorbitants ainsi que du contexte du Brexit pour achever d'instaurer une forme perverse de préférence nationale dans l'accès aux études. Emmanuel Macron et Frédérique Vidal rivalisent de mensonges et de novlangue tout en flirtant dangereusement avec la limite de la légalité pour obtenir gain de cause et transformer l'université en terrain de jeu spéculatif pour la vente clé en main par les banques de solutions d'endettement qui contribueront à asservir et à rendre encore davantage dociles les franges même les plus éduquées de la population.  

Suite à la mobilisation de différents collectifs, et dès le lendemain de la parution du décret, le conseil d'état a été saisi pour faire reconnaître le caractère discriminatoire de cet arrêté et la remise en cause de l’égalité des usagers d’un service public, entravant l’accès au droit à l’éducation pourtant garanti par la constitution à tous les niveaux et à tous les âges. Un argument déjà exposé de manière très claire et argumentée par Paul Cassia, professeur des universités en droit, dès le mois de Novembre 2018

Les voyages forment formaient la jeunesse. Faute de souvenirs, il lui restera toujours des dettes.

Parce que maintenant, quand tu es étudiant et que tu veux voyager pour étudier, on se contente de te cracher au visage. Et nous, nous la "communauté universitaire", nous n'avons plus rien d'autre que nos mots (et notre saisine du conseil d'état) pour dire notre dégoût, notre impuissance et notre colère. Plus rien que des chaises vides dans nos amphis. Plus rien que des cernes d'épuisement sous les yeux de nos étudiants restants, bien français ou bien européens ceux-là, dont une partie de plus en plus grande chaque année enquille les petits boulots avec statut d'esclave consentant, pour parvenir à s'acquitter de loyers là encore indignes. Des étudiants à qui l'on continue de demander toujours davantage de mobilité, d'engagement, de réussite ...

Depuis trop longtemps maintenant, depuis la loi sur l'autonomie de Pécresse de 2007 exactement, l'enseignement supérieur français se rêve en Jean Valjean et se réveille en Thénardier.  

La "réussite", Madame la ministre de l'enseignement supérieur, la réussite elle commence par la tranquilité qui n'est pas seulement celle de l'âme. C'est cette tranquilité qu'une offre digne et suffisante de logements étudiants à prix accessibles permettrait de garantir. C'est cette tranquilité que permettrait de garantir une stabilité dans les cursus, les dénominations, les formations. C'est cette tranquilité que permettraient de garantir les financements de l'état désignés comme dramatiquement manquants depuis plus 10 ans par les présidents d'université eux-mêmes, qui sont pourtant pour l'essentiel les plus fidèles affidés du pouvoir. C'est cette tranquilité que permettrait de garantir, aussi, la possibilité de voyager à la rencontre de l'autre, ou la possibilité inverse de laisser l'autre voyager jusqu'à nous, d'accueillir l'autre pour se confronter à sa différence dans un espace social encore préservé et qui, à ce titre, permet encore de fabriquer de l'empathie plutôt que de la haine ou de la suspicion.  

Mais de tout cela, madame Vidal vous n'en avez cure. Car seul compte l'ambition de quelques-uns au détriment de l'intérêt de tous. Vous êtes indigne de votre charge. Votre politique d'enseignement supérieur et de recherche est indigne d'un pays se targuant d'être autre chose que l'antichambre de l'exclusion. Vous êtes indigne d'idéaux européens à un mois d'une échéance électorale où vous semblez oublier que l'Europe ne s'est pas construite pour s'isoler des autres nations du monde mais pour mieux être en capacité de les accueillir et de les comprendre.

Au charnier militaire que Florence Parly alimente complaisamment en offrant des navires aux assassins et aux esclavagistes du régime Lybien, au charnier humanitaire que la France (et l'Europe entière) ne sait qu'entretenir et qu'occulter en refusant de prêter pavillon aux navires et aux sauveteurs des ONG qui sont le dernier rempart d'honneur et de dignité d'une humanité que nous regardons sombrer, vous ajoutez mesquinement, petitement, à moindre "frais", le charnier idéologique de l'idée même de l'accueil et du savoir comme émancipation.    

On ne peut pardonner qu'à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font.

Vous n'avez donc aucune excuse. Et nous n'oublierons rien et surtout, nous ne (vous) pardonnerons pas. Erasme était ce philosophe, humaniste et théologien qui a donné son nom au programme Erasmus encourageant la mobilité en Europe. Il est aussi connu pour avoir écrit l'éloge de la folie. Vous, Frédérique Vidal, avez visiblement choisi la folie. Mais la plus imbécile, la plus sotte, la plus mesquine et la plus vile des folies. Celle qui repousse l'autre, celle qui insulte son intelligence en brandissant une pancarte "bienvenue" pendant que l'on lui crache au visage. 

Dans l'éloge de la folie, justement, Erasme écrivait : "Si quelqu'un arrive à la connaissance, c'est bien souvent aux dépens de son bonheur." Votre décret, immonde, votre projet, dégueulasse, votre ambition, mesquine, votre caporalisme, d'opérette, votre naufrage intellectuel, constant, ont pour conséquence d'empêcher même cette possibilité d'arriver à la connaissance. D'arriver jusqu'à la connaissance. Et de rester seul avec son malheur si l'on n'a pas eu le bonheur d'être né au bon endroit, avec la bonne couleur de peau et avec suffisamment d'argent pour se payer le voyage, et ses frais. 

Les fascistes. Les frais. Et l'université. Chacun reconnaîtra les siens. Mais toutes les dettes, toutes les hontes et tous les reniements ne pourront pas être effacés. 

 

 

 

Addendum : pour être complet, le décret s'est accompagné, quelques jours avant sa parution - tant qu'à y être ... - d'un courrier du ministère détaillant les conditions d'exonération pouvant être mises en place (uniquement pour l'année prochaine ...). Entre affolement et communication cafouilleuse, le tout mâtiné d'injonctions contradictoires qui prêteraient à sourire si elles n'étaient pas devenu la norme et ne poussaient pas chaque jour des collègues en burn-out. Sur Mediapart un papier de Faïza Zeroulala ("Etudiants étrangers : le double discours du ministère") en livre tous les détails et toutes les absurdités.

Vous pouvez aussi toujours lire et relire la veille et les articles immensément nécessaires de Julien Gossa sur le sujet, notamment, des frais d'inscription. Notamment son billet sur les universitaires-zombies que nous sommes devenus.

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Le bras de la justice et le doigt de Gaspard Glanz.

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mar, 04/23/2019 - 12:02

Dans le film "La cité de la peur" de la troupe de Les Nuls, il y a cette scène entre Chantal Lauby et  Gérard Darmon aux dialogues ciselés : 

"Vous voulez un Whisky ? 

Oh juste un doigt. 

... Vous ne voulez pas un Whisky d'abord ?"

Pour avoir adressé un doigt d'honneur à des CRS qui venaient de le repousser après lui avoir lancé à plusieurs reprises des grenades de désencerclement dans les jambes, et alors qu'il demandait à rencontrer leur chef d'unité, Gaspard Glanz a passé 48h en garde à vue et se trouve avec une interdiction de séjour dans la capitale tous les samedis de manifestation ainsi que le 1er Mai. 

"Vous voulez un peu de justice ?

Oh juste un doigt.

... Vous ne voulez pas un peu de justice d'abord ?"

Tout ou presque a déjà été dit et bien dit par d'innombrables articles et Tweets dont je choisis d'extraire le texte de Frédéric Lordon paru sur Lundi.am, absolument remarquable, ainsi que celui de Daniel Schneidermann, qui éclaire l'affaire Glanz au regard des deux autres affaires de manipulation de l'information émanant des rédactions de CNews (vidéo truquée présentant des images de Macron au Touquet ce week-end avec ... Alexandre Benalla comme garde du corps) et de LCI (utilisant un biais de présentation vieux comme le monde pour faire croire que Nathalie Loiseau est la candidate la plus populaire).

<Mise à jour du début d'après-midi> Suite à la bronca sur Twitter et aux remarques de Benoit Hamon, LCI a finalement modifié son titre. </Mise à jour>

A ces affaires et à ces textes je me permets de renvoyer vers l'histoire que j'ai moi-même vécue concernant le passage de l'ENA à l'ISF, qui était donc en fait une blague et qui pouvait être assez aisément sourcée, mais pour laquelle un article du Parisien s'est contenté de mentionner "d'après nos informations" et qu'une dizaine - au moins - d'autres grandes rédactions ont repris sans jamais non plus de leur côté tenter de vérifier la source du Parisien. Ce matin d'ailleurs, au moment d'écrire cet article (il est 11h45), plusieurs de ces mêmes rédactions, et d'autres au passage dont le Huffington Post et le Figaro ont - accrochez-vous - contacté l'Elysée qui a - logiquement - démenti l'info, mais aucun article ne semble reprendre l'info que je vous donnais hier soir sur ce blog avec la source originale du canular. Ce qui est tout de même assez ... dingue.

Le trucage pathétique de Cnews avec des images de l'année dernière, le biais de présentation de LCI digne du stagiaire de troisième qui aurait pris option sophisme et rhétorique, et l'incapacité d'une bonne vingtaine de "grandes" rédactions médias à faire autre chose que du copié / collé d'articles de confrères alors même que les articles initiaux pêchaient déjà par l'absence totale de recherche de sources ou par leur omission délibérée à la recherche du Buzz ... tout cela est assez déprimant et offre une vision assez catastrophique du paysage médiatique et du fonctionnement de certaines grandes rédactions.

Sans oublier, bien sûr, le fait que nombre de ces mêmes rédactions ne respectent même pas le code du travail comme rappelé par Sandrine Chesnel. Ce qui - en même temps - explique aussi peut-être un peu pourquoi de tels errements se multiplient indépendamment de toujours possibles directives politico-éditoriales.

Et tout cela l'est d'autant plus - déprimant - que c'est donc dans ce contexte là qu'un reporter, photographe, documentariste se voit dénier par la justice le droit de faire son travail et de produire une information aujourd'hui absolument nécessaire à plus d'un titre. 

L'arrestation, la garde à vue et l'interdiction de séjour de Gaspard Glanz sont trois instanciations du régime d'arbitraire qui signe la totale panique du pouvoir au regard de faits déjà documentés et dénoncés par rien moins que Reporters Sans Frontières et le Syndicat National des Journalistes concernant les menaces, intimidations, et violences policières dont les journalistes font l'objet de la part d'un état désormais factuellement bien davantage d'extrême droite qu'il n'est de droit (près de 70 signalements sur les 690 de David Dufresne concernent directement les journalistes). 

Glanz et Assange. 

J'ai été particulièrement frappé de la manière dont les mêmes arguments étaient utilisés pour condamner Gaspard Glanz que ceux qui, il y a quelques jours, avaient été utilisés pour condamner Julian Assange lors de son arrestation à l'ambassade. Dans les deux cas il s'agit de salir l'homme, l'individu, pour éviter au débat de se porter sur ce que le travail de ces deux hommes a permis d'apporter à la société dans son ensemble. Pour Assange on ressort son caractère trouble et ombrageux, ou ces affaires de violences sexuelles. Pour Glanz on rappelle qu'il est coutumier de l'insulte, qu'il serait "incontrôlable". Mais qu'en avons-nous à faire au regard de ce que Gaspard Glanz et son média Taranis produisent depuis presque 10 ans sur le sujet des violences urbaines, de la traque des migrants ? Qu'en avons-nous à faire au regard de ce que Wikileaks a permis de dénoncer comme crimes de guerre et comme mensonges d'états ? Vieux débat (relire le Contre Sainte-Beuve de Proust) tout moisi que celui de l'Homme et de son oeuvre. Céline et l'antisémitisme, Heidegger et le nazisme, pour n'en citer que deux. 

Au regard de l'ensemble des dérives actuelles du pouvoir et du maintien de l'ordre (fichage illégaux de manifestants par les médecins, instructions données au parquet par le procureur, etc.), et de cette hystérisation totale où la plupart des rédactions semblent découvrir qu'une manifestation n'est pas un échange de courtoisies entre notables de province, il est urgent que chacun puisse réaffirmer, par tout moyen et tout canal à sa disposition, la nécessité absolue et vitale de soutenir la liberté de la presse, d'un une presse qui va du travail de Gaspard Glanz et Taranis à celui de Julian Assange et Wikileaks.

Ce soir ce sont 21 rédactions et sociétés de journalistes qui soutiennent Gaspard Glanz et adressent un doigt d'honneur, et pas uniquement symbolique, au gouvernement. Ce qui a ma connaissance est totalement inédit dans l'histoire des démocraties européennes depuis le milieu du 20ème siècle. 

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Gilets Jaunes : comprendre la révolte

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mar, 04/23/2019 - 07:45

A l'invitation de Gauche Avenir Vendée, je serai ce Jeudi 25 Avril à La Roche sur Yon pour apporter, en complément de celui de Vincent Jarousseau et des témoignages de Gilets Jaunes présent(e)s, mon éclairage sur le rôle que Facebook a pu jouer et joue encore dans cette mobilisation et la manière dont il est aujourd'hui un outil politique et citoyen profondément ambivalent. 

Jeudi 25 Avril. 20h30. La Roche sur Yon. Salle du stade Henri Desgranges. Entrée libre et gratuite. 

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De l'ENA à l'ISF. Ou la fabrique de l'innommable. (bon en fait c'était une Fake News)

Affordance (Olivier Ertzscheid) - dim, 04/21/2019 - 18:34

<Edit du Lundi 22 Avril à 23h11> Alors accrochez-vous mais j'apprends ce soir que l'info ... est en fait une blague. Blague de Denis Ferrand (économiste président d'un cercle d'économistes d'après sa bio Twitter) qui a bien fait marrer Dominique Seux (chroniqueur économie sur France Inter). Moi vous imaginez que je rigole un peu moins. D'autant que ce billet de blog a déjà pas mal circulé (j'ai donc à mon tour créé une nouvelle bifurcation dans la matrice ...) et que je me suis bien fait prendre les deux mains dans le pot de confiture. En fait mon corps entier dans le pot de confiture. C'est la deuxième fois (je vous laisse vous débrouiller pour retrouver la 1ère) que je me fais prendre en flagrant délit de propagation de Fake News. Et pour un type qui se targue d'avoir un peu fait des Fake News l'un de ses sujets de recherche, je vais donc gagner en glucose (rapport à la confiture) ce que je vais perdre en crédibilité. 

Sauf que figurez-vous que j'ai un autre problème. La "blague" de Denis Ferrand était identifiable à ce que son Tweet initial mentionnait une parution au Journal Officiel daté du Lundi ... 1er Avril. Or : 

  • il paraît (je n'ai pas vérifié) qu'il n'y a pas de parution du journal officiel le lundi
  • la date du 1er Avril, pour le coup, achevait de signer et d'identifier clairement la blague
  • et ceux qui doutaient n'avaient qu'à aller vérifier dans ledit Journal Officiel dudit 1er Avril que ce projet de remplacer l'ENA par l'ISF n'avait jamais existé. Tout comme ledit journal officiel du 1er Avril.

Bref c'était drôle, en tout cas sarcastique, et tous les codes permettant de repérer que c'était juste drôle étaient bien là. Et moi j'ai commis une erreur. Une seule. M'informer dans certains médias plutôt que sur Twitter. Car bien sûr, à date de publication de mon article initial, c'est Le Parisien dans cet article de Gaëtane Morin qui balançait le scoop. Si l'article avait mentionné le tweet de Denis Ferrand ou même simplement le Journal Officiel du 1er Avril, j'aurais bien sûr été vérifier (le Tweet ou le JO). Mais l'article se contentait d'écrire ceci : 

"Tel pourrait être, selon nos informations, le nouveau nom donné à l'ENA.

Et Basta. Alors bien sûr et comme l'info me paraissait tout à fait énorme (mais donc également vraisemblable d'où mon article), je suis allé vérifier dans d'autres médias. Sud-Ouest, Europe 1, Le Point, 20 minutes, BFMTV ... : tous se contentaient de reprendre le "scoop" du Parisien, sans jamais ne mentionner ni le compte Twitter de Denis Ferrand comme source ni une quelconque parution dans un quelconque Journal Officiel. 

Alors comme nous étions Dimanche, comme j'avais une heure devant moi et comme tout ça m'énervait prodigieusement et que tout était cohérent au regard des autres "réalités alternatives" vantées par le gouvernement, j'ai donc écrit cet article. Et contribué à propager une Fake News. 

Pas le genre de la maison de se défausser d'une mauvaise pioche. Mais dans le cas du tweet public de Denis Ferrand, à part l'idée de faire du clic, qu'est-ce qui empêchait Le Parisien de mentionner la source de son info ? Et je ne parle même pas de l'idée saugrenue d'aller, en effet, chercher ce foutu Journal Officiel du 1er Avril histoire de protéger le secret des sources hein ...  Et qu'est-ce qui empêchait les autres rédactions des autres journaux et sites médias l'ayant reprise de mentionner à leur tour le tweet initial de Denis Ferrand ? Ce n'est pas moi qui ai créé la bifurcation dans la matrice. Je n'ai fait que m'y engouffrer et en marquer davantage l'empreinte. 

Aujourd'hui j'apprenais aussi que CNews avait diffusé un reportage sur Emmanuel Macron arrivant Samedi au Touquet et prenant un bain de foule. Manque de bol, les images le montrent accompagné d'un certain Alexandre Benalla. Nouvelle bifurcation du réel ?

Maintenant je vous laisse relire mon article. Vous verrez qu'à part l'histoire de l'ISF remplaçant l'ENA, il continue de renfermer un certain nombre de vérités sur le contrôle du langage que vise ce gouvernement. 

</Edit du Lundi 22 Avril à presque minuit>

C'est une information du Parisien, datée de ce dimanche 21 Avril 2019. "L'ISF pourrait remplacer l'ENA". Vous avez bien lu.

Après la fuite (programmée ?) du discours présidentiel de clôture du grand débat et le report de son l'allocution suite à l'incendie de Notre-Dame, il s'agirait donc de remplacer l'ENA, "Ecole Nationale d'Administration", par l'ISF, "Institut Supérieur des Fonctionnaires". 

Dans un pays normal.

Dans un pays normal, en un temps normal de démocratie normale, c'est à dire dans un pays où l'ordre des médecins ne serait pas contraint de saisir la CNIL pour un fichage illégal des manifestants dans les hôpitaux, dans un pays où Reporters Sans Frontières et le Syndicat National des Journalistes ne multiplieraient pas les communiqués pour alerter sur les violences policières et les arrestations arbitraires commises sur les journalistes, dans un pays où des éborgnements de manifestants ne seraient pas qualifiés "d'atteintes graves à la vision" par un ministre de l'intérieur, dans un pays où le président de la république n'en serait pas à souhaiter "une forme de sagesse" à une femme de 73 ans jetée à terre et gravement blessée par une charge de CRS, dans un pays où l'on ne nommerait pas "Bienvenue En France" un décret xénophobe et ségrégationniste visant à multiplier par seize les frais d'inscription à l'université pour les étudiants étrangers hors union européenne, dans ce pays là rebaptiser ENA en ISF pourrait presque passer crème. 

Mais nous vivons dans l'autre pays.

Celui où l'on demande à des médecins urgentistes et à des internes de ficher illégalement des manifestants gilets jaunes, celui où l'on arrête et où l'on cible des journalistes couvrant des manifestations, celui où l'on éborgne et où l'on mutile des manifestants, celui où on crache à la gueule d'étudiants étrangers en brandissant des pancartes "bienvenue en France". 

Et c'est dans cet autre pays que le Parisien annonce que l'Institut Supérieur des Fonctionnaires, l'ISF, pourrait remplacer l'ENA. Dans cet autre pays où la revendication d'une plus grande justice fiscale est présente depuis déjà 23 semaines, 23 "actes", et où le président "mythomaturge" (se croyant thaumaturge à force d'être mythomane) et toxique Macron a clairement laissé fuité qu'il ne rétablirait pas l'ISF

Un président mythomaturge qui a été porté et parrainé en politique par Gérard Collomb, ministre dont on oublie que c'est lui, qui a inauguré et légitimé la novlangue de la macronie dans ce qu'elle a de plus abject : souvenez-vous de Collomb parlant des migrants qui faisaient du "benchmarking" pour choisir leur destination d'exil, souvenez-vous de Gérard Collomb remplaçant les expulsions de migrants par des "éloignements"

Alors que dire ?

Que dire quand on lit que "L'ISF pourrait remplacer l'ENA". Juste ceci.

La victoire de ce gouvernement Orwellien et celle de sa gouvernance liberticide est là. Juste là. Sous nos yeux d'éborgnés en sursis. Elle est là. Dans le langage. Dans le "je ne sais plus", dans le "je suis incapable de dire".

Je ne sais plus et je suis incapable de dire si cette info est authentique ou s'il s'agit d'un fait exprès, d'un Fake Express, pour ajouter à la confusion ambiante.

Je ne sais plus et je suis incapable de dire s'il ne s'agit là que de l'éjaculation verbale précoce d'un communiquant mal embouché se trouvant à pogner du slogan dans l'urgence d'un orgasme narcissique coupable. 

Je ne sais plus et je suis incapable de dire s'il ne s'agit pas simplement de se foutre de notre gueule.

Je ne sais plus et je suis incapable de dire si c'est du pur cynisme ou du pur mépris.

J'allais écrire que j'étais sidéré mais la "sidération" est un mot qui a été vidé de son sens à force de se banaliser. Depuis un événement que j'identifie comme l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn en 2011, en passant par l'attentat contre Charlie-Hebdo en 2015 et jusqu'au récent incendie de Notre-Dame en 2019, le mot "sidération", qui désigne quand même "l'anéantissement soudain des fonctions vitales, avec état de mort apparente, sous l'effet d'un violent choc émotionnel", est mis à tous les drames et à toutes les larmes, souvent accompagné du mot "état". Notre état de sidération. 

Alors je vais tout de même l'employer, ce mot. Cette locution. Cet état de sidération. En lisant l'article du Parisien faisant état du projet de remplacer "l'ENA" par "l'ISF", j'ai été, une fois de plus, sidéré, dans un état de sidération. Et je me suis immédiatement souvenu - parce que nous sommes la start-up nation - de ce que Bernard Stiegler racontait à propos de la "disruption", expliquant pourquoi et comment c'était avant tout une stratégie de tétanisation de l'adversaire et ce qui faisait "que vous arriviez toujours trop tard". La disruption expliquait encore Stiegler, ce sont "des stratégies pour prendre de vitesse ses compétiteurs et ses régulateurs."

Prendre de vitesse le langage. La stratégie du choc. Appliquée à la lettre. Appliquée à la langue. Car bien sûr aussi, tant que l'on parle de la langue, on laisse leur réel avancer. 

Si demain l'ENA est effectivement remplacée par l'ISF alors ils auront, une fois de plus lessivé le langage, essoré son sens. Et il ne peut pas y avoir de vivre ensemble sans vivre le sens. Et s'il n'en est rien il ne restera que le fait qu'ils aient osé. C'est même à ça qu'on les reconnaît.   

Le mal nommé et l'innommable précèdent toujours l'immonde.

"Mal nommer un objet c'est ajouter au malheur de ce monde" écrivait Albert Camus. Et "S'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel", écrivait-il encore, est la tâche à laquelle doit s'astreindre l'homme révolté.

Je ne sais plus et je suis incapable de dire si l'ENA sera remplacée par l'ISF. Ni si cette péripétie langagière précipitera, ou non, un effondrement déjà écrit, déjà prescrit. Mais l'ambition de ce gouvernement est de fabriquer un innommable. Et sa faute politique, immense, absolument immense, est de refuser de voir que derrière cet innommable il fait le lit de la bête immonde. 

 

 

 

Post-scriptum. Samuel et Léo. 

De l'innommable, indépassable roman sur le langage, Samuel Beckett écrivait :

"Pah, ils sont tranquilles, je suis emmuré de leurs vociférations, personne ne saura jamais ce que je suis, personne ne me l’entendra dire, même si je le dis, et je ne le dirai pas, je ne pourrai pas, je n’ai que leur langage à eux, si, si, je le dirai peut être, même dans leur langage à eux, pour moi seul, pour ne pas avoir vécu en vain, et puis pour pouvoir me taire, si c’est ça qui donne le droit au silence, et rien n’est moins sûr, c’est eux qui détiennent le silence, qui décident du silence"

C'est très exactement cela qui craque depuis déjà au moins 23 semaines, 23 actes. La reconquête d'un langage, d'une langue commune, et grâce au travail de quelques valeureux qu'il faut nommer, David Dufresne en tête, le fait qu'ils ne décident plus du silence. Qu'ils ne le peuvent plus.

Et puis il y a Léo, Léo Ferré, de l'autre solitude, qui nous avertissait déjà. Je suis d'un autre pays que le votre

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Et un poste d'ATER infocom, un !

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mer, 04/17/2019 - 19:23

Oyez, oyez. L'université de Nantes / IUT de La Roche sur Yon recrute donc, pour la rentrée de septembre 2019, un(e) ATER en sciences de l'information et de la communication, à temps plein.

Principal avantage du poste : avoir la joie ineffable de partager des salades improbables (et réciproquement) ainsi que diverses boissons chaudes avec des gens charmants parmi lesquels un certain Marc Jahjah et moi-même ainsi que tout un tas d'autres qui méritent tout autant d'être connus.

Le poste d'ATER étant publié "au fil de l'eau", vous ne le trouverez donc pas dans le fichier excel du toujours très eighties portail "Galaxy" (d'ailleurs je ne vous mets même pas le lien) mais : 

En plus des salades, des cafés et des gens charmants (enseignant(e)s et étudiant(e)s) qui peuplent le département Infocom de l'IUT de La Roche sur Yon, il s'agira, pour la partie enseignement, de couvrir peu ou prou (mais plutôt prou que peu) les domaines suivants : 

  • Introduction aux théories de la communication
  • Communication des organisations
  • Sociologie des pratiques culturelles, des communautés web, de l’innovation
  • Médiation culturelle
  • Méthodologie de la recherche en sociologie

Si en plus vous vous engagez à ne JAMAIS employer l'expression "sortir de sa zone de confort" pendant qu'on prendra le café, ce sera clairement un avantage déterminant. Parce que nous sommes plusieurs que cette expression horripile. Autant le savoir. 

Et pour la partie recherche

  • Le/La collègue recruté(e) rejoindra une des équipes du pôle SIEL (Signaux, Images, Ergonomie et Langues) du LS2N (Laboratoire des Sciences du Numérique de Nantes), où l'on m'indique que des gens charmants se trouvent également mais sans que je sois par contre en mesure de m'engager sur la qualité des salades et des boissons chaudes.
  • Il/elle devra participer à la conception de systèmes pour la société numérique et sera en mesure d’analyser les pratiques, les usages et l’expérience des interactions avec les artefacts numériques tant en termes de production que de réception.

Voili voilà. Alors autant vous dire que bon ben c'est très pressé rapport à la publication au fil de l'eau tout ça tout ça. Or donc vous n'avez que jusqu'au 30 Avril à 16h pour envoyer votre dossier. Bah oui. 

Et autant vous dire aussi que je compte sur les nombreux lecteurs universitaires de ce blog (oui, c'est vous) pour faire circuler l'info "dans leurs réseaux". 

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Notre Dame des algorithmes

Affordance (Olivier Ertzscheid) - mar, 04/16/2019 - 21:17

Une nouvelle fois. Une nouvelle fois un drame heureusement "uniquement" patrimonial et les mécanismes désormais habituels d'un deuil participatif qui se met en place dans l'alcôve d'un web compassionnel où chacun n'a de cesse de sur-documenter ce moment - films, photos, messages, souvenirs rappelés -  pour s'efforcer de "prendre part", de prendre "sa" part d'une émotion réelle ou feinte mais qui n'existera ici que tant qu'elle sera visible et saillante aux autres dans l'instant, et à soi-même dans un plus tard souvent fantasmé. Le moment de l'incendie de Notre Dame est celui du ressenti de l'archive vibrante de l'Histoire en train de défiler et qu'il faut à tout prix et par tout moyen s'efforcer de fixer. 

Et une nouvelle fois, bien sûr, quelques théories du complot naîtront, un homme aperçu à côté des flammes qui n'est en fait qu'une statue, un autre homme, bien réel cette fois, et dont le gilet jaune dans le contexte actuel fait oublier que les pompiers en portent aussi, des gilets jaunes. Des pompiers pris pour des gilets jaunes incendiaires, des incendiaires supposés qui sont des statues encore debout, et Donal Trump toujours là où on l'attend, juste entre la bêtise ahurie et l'invective qui tombe à plat, qui s'interroge sur l'absence de canadaires. Et tant d'autres.

Et puis il y a aussi les algorithmes.

Et puis il y a aussi les algorithmes. Ceux qui tournent dans les architectures techniques toxiques des réseaux sociaux comme en autant de cages de Faraday. Ceux qui rendent visibles ou qui invisibilisent, travaillant à la fabrique en temps réel de formes mouvantes et pulsionnelles de hiérarchisation. Et puis les autres aussi, ceux qui vont apparier et catégoriser, ceux qui travaillent à la fabrique de déterminismes invisibles à eux-mêmes. Parmi ces derniers, celui de Youtube notamment, qui à l'image de la cathédrale en flammes est allé "associer" celle des tours en flamme de l'attentat du World Trade Center - car les algorithmes se souviennent aussi - et a donc pendant quelques heures affiché, en dessous de diffusions en "live" de l'incendie, un lien vers des articles encyclopédiques revenant sur l'attentat du World Trade Center.

YouTube a fait cela dans le cadre de son nouvel outil de "vérification" et de "Fact-Checking" sur des requêtes considérées comme "sensibles", semblant donc considérer que les vidéos de l'incendie de Notre Dame pouvaient être des faux ou en tout cas instrumentalisés à des fins complotistes.

En fait et en vérité on ne saura probablement jamais pourquoi "l'algorithme" a fait ce choix ni ce qu'il voulait que nous en fassions et comment il supposait que nous allions l'interpréter. La seule chose que nous savons c'est que l'image d'un édifice monumental comprenant deux tours et en proie à un incendie accidentel a été associée à l'image d'un autre édifice monumental fait de deux tours en proie à un incendie suite à un attentat terroriste. Les algorithmes ont une vision et une mémoire topologiques. Mais si, souvenez-vous, la topologie étant cette science mathématique dans laquelle "une tasse à café est identique à une chambre à air, car toutes deux sont des surfaces avec un trou".

Qu'attendre et que comprendre de tout cela ? Et d'ailleurs que reprocher vraiment à YouTube et à son algorithme ? On ne peut pas attendre d'un algorithme qu'il dise le vrai mais on espère pourtant qu'il soit en capacité de nous donner du monde une représentation vraisemblable. Et si l'on ne peut pas non plus demander à un algorithme de com-prendre alors pourquoi s'étonner qu'il "prenne ensemble" deux images distantes de 18 ans dans lesquelles deux tours monumentales sont la proie des flammes ?  

Le jardin aux sentiers qui bifurquent ...

"Le jardin aux sentiers qui bifurquent." C'est le titre de l'une des nouvelles de J.L. Borges que l'on retrouve dans le recueil "Fictions". 

"Dans toutes les fictions, chaque fois que diverses possibilités se présentent, l’homme en adopte une et élimine les autres ; dans la fiction du presque inextricable Ts’ui Pên, il les adopte toutes simultanément. Il créé ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent."

Laura Nillni
Découpage sur des pages du "Jardin aux sentiers qui bifurquent" de J. L. Borges
(extrait de vidéo) - Source

Comme se plaît à le rappeler le créateur du web depuis déjà plus de 10 ans, les plateformes sociales ne sont rien d'autres que des "jardins fermés" (Walled Gardens). Sur le web ouvert, chaque bifurcation est une lecture et une représentation du monde qui s'affranchit des autres en s'en distinguant mais sans les effacer ou les discréditer pour autant. Sur le web ouvert chacune de ces bifurcations est féconde parce que toutes peuvent être adoptées simultanément et parce que choisir l'une plutôt que l'autre ne dit rien d'autre que le seul itinéraire couvert. Parce que dans le web ouvert aux sentiers qui bifurquent, "le chemin compte autant que le lien.

Mais dans les jardins fermés des plateformes sociales, chacune de ces bifurcations devient possiblement et souvent irrémédiablement toxique, car toutes ne se valent pas et comme leur hiérarchisation nous demeure invisible il devient alors facile de nous conduire où l'on veut tout en nous entretenant dans l'illusion d'un itinéraire que nous aurions consciemment ou aléatoirement choisi.  

Les réseaux sociaux, comme autant de jardins fermés, fabriquent, pour partie sur la base de nos propres itinéraires et opportunités, et pour partie sur le fondement de leurs propres intérêts et opportunismes, des bifurcations qui rendent l'interrogation du monde plus confuse, moins sereine et en un sens, parfois presque moins possible.

Notre Dame du Yémen.

Dans la soirée de l'incendie de Notre Dame de Paris, hier soir donc, j'ai partagé un article du journal Le Monde, aperçu sur Facebook, et qui était titré : "Le patrimoine du Yémen bombardé". Je l'ai partagé sans le lire, en y ajoutant simplement ce statut : "L'autre drame loin de Paris". Je l'ai partagé sans le lire parce que je partage beaucoup d'articles (que je lis avant la plupart de temps ...) sur le sujet de la guerre au Yémen. Mais aussi bien sûr car il y avait le mot "patrimoine" et que j'avais passé la soirée à baigner linguistiquement dans les occurrences du mot "patrimoine", à la radio, à la télé, sur les réseaux, à l'occasion de l'incendie de Notre Dame de Paris. 

Pourquoi un article de Mai 2015 du Monde, titré "Le patrimoine du Yémen bombardé", avec d'autres tours, d'autres drames, d'autres siècles, à Sanaa, pourquoi cet article là ressort-il dans la soirée de l'incendie de Notre Dame ? Est-ce à cause de l'association entre l'occurence particulièrement brûlante du mot "patrimoine" suite à l'incendie, et celle de "Yémen" à cause des récentes révélations sur les armes françaises utilisées dans cette guerre ? Très probablement. Est-ce au contraire un pur hasard ? Probablement pas. L'absence de "date" affichée a-t-elle participé de ma promptitude à partager sans réfléchir cette information avec comme seul commentaire "l'autre drame loin de Paris" avant de venir rectifier ma propre republication irréfléchie ? A l'évidence.


Ce partage c'était ma bifurcation à moi. Dans le jardin fermé de Facebook et dans les limites qu'il m'en laisse voir. Cette erreur que j'aurais pu ne pas rectifier aurait alors pu, à son tour, créer une autre bifurcation dans laquelle d'autres se seraient peut-être aussi engouffrés après moi. 

A chaque fois qu'un deuil planétaire nous touche, à chaque fois que l'Histoire de notre monde s'écrit, qu'il s'agisse d'un attentat terroriste, de la mort d'une célébrité ou bien encore d'une catastrophe naturelle ou accidentelle, c'est à dire à chaque fois que nous sommes fondamentalement à une bifurcation de l'Histoire, les algorithmes des plateformes rendent toujours plus sensibles les bifurcations les plus capables de faire naître d'autres histoires.

Cet article que vous achevez d'ailleurs de lire n'est que l'une des ramifications de l'une de ces infinies bifurcations qui composent le web ouvert et celui des plateformes. C'est peut-être simplement cela, ce besoin que nous ressentons au moment de chaque deuil, de chaque fin, le besoin d'ouvrir des chemins dont les bifurcations que nous pouvons documenter et interpréter ne seraient que les illusoires mais réconfortantes garanties de lendemains possibles. 

 

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Yakamédia : médiathèque de ressources pédagogiques

Echos Doc - dim, 04/14/2019 - 12:42
‘Eduscol’ présente, ce 12/04/19, « Yakamédia » , une médiathèque de ressources pédagogiques développée par Ceméa (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active). Lien
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8 Free Twitter Tools to Make Twitter More Useful

Echos Doc - dim, 04/14/2019 - 12:42
‘Makeuseof’ propose, ce 9/04/19, une liste de 8 outils gratuits pour optimaliser l’utilisation de comptes Twitter. Lien
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